‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 175 sur 184 · PREMIER FRAGMENT · texte numérisé non relu

PREMIER FRAGMENT

28 mai i8o8.

Souffle du printemps, pourquoi viens-tu murmurer à mon oreille le bonjour matinal? Tu m'ayjportes bien les douces émanations des fleurs; mais tu as oublié les riantes illusions de l'avenir. J'ai reconnu que le bonheur était une plante étrangère , qui croît dans les champs du ciel, et qui ne peut s'acclimater sur la terre. Souffle du printemps, laisse-moi.

Jadis, dans mes longues rêveries, j'arrangeais le monde au gré de mes désirs; j'y cherchais ma place, et l'espérance cherchait avec moi en souriant. Bientôt je fus détrompé, et je compris le secret renfermé dans les paroles mélancoliques de Job. Cette tristesse des hommes qui ont sondé les abymes du cœur et qui ont étudié les choses de la vie, ne me surprit plus.

Les merveilles de la nature, les créations du génie venaient encore quelquefois enchanter mon imagination; mais c'était un j)laisir vide et de courte durée. Assis à un banquet, ma tête se retirait en arrière, et je refusais de prendre part à la joie des convives, parcequc je devinais que cette joie n'était qu'apparente.

La présence des hommes me fatiguait, et j'étais mal lorsque j'étais seul. Je m'interrogeai, et je crus (ju'il me fallait cette douce société établie par Dieu même, cette société qui est le charme de la solitude, et qui est en même temps une solitude, mais aimable, mais animée.

Je jetai les yeux autour de moi , et j allais demandant la femme selon le cœur de l'homme de bien, celle qui devait rendre au zéphyr son souffle élyséen; aux fleurs, leurs parfums; à toute la nature, sa magie; enfin à mes pensées, leur calme et leur jeunesse.

Je me lassai de chercher. Ma voix ne savait j)lus former que des soupirs, et mon oreille ne savait plus ouïr que des gémissements. J'étais comme le palmier du désert qui est destiné à avoir une existence stérile, et à mourir ignoré après avoir bu pendant <{ucl<[ues jours les larmes de laurore.

Pourquoi s'obstiner à ne voir l'avenir (juc dans la vie? Eh ! réfugions-nous dans cet autre avenir (|ui est

au-delà! Ainsi, peut-être, j'étais près de iii'accoutumer à cet état de vide et de délaissement. J'avais cessé de me confier à l'espérance, et j'avais pris en pitié les destinées humaines.

Cependant un jour une voix arrive jusqua mon cœur; et ce son ravissant, qui semblait détaché d'une harpe céleste , me révèle tout-à-coup une existence nouvelle. La voilà, medis-jeen moi-même, la voilà celle que Dieu ma promise. Elle a été mise sur la terre pour partager ma bonne et ma mauvaise fortune, pour donner un motif à mes actions et un but à mes pensées.

Mes jours lui seront consacrés, elle saura tous les secrets de mon ame. Mes ennuis s'évanouiront devant le charme de ses paroles. Je la mettrai entre le ciel et moi pour conjurer le malheur.

Mais le malheur ne l'a pas respectée elle-même. Cette douce et innocente victime n'est point étrangère aux choses de la douleur : j'ai vu des larmes dans ses yeux, et déjà son cœur a connu l'amertume de la vie.

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DEl XIÈME FRAGMENT.

23 juillet 1808.

.l'ai cru un instant (jne le bonheur allait luire sur ma triste vie ; ma j)oitrinc commenrait à ne plus gémir si profondément : cependant je ne sais quelle voix intérieure me criait de me méfier de cette nouvelle ruse de Tespérance. Mais le cœur de rhomme est si facile à se laisser décevoir, que je fermais 1 oreille à cette voix importune, et que, jetant derrière moi cette terrible expérience des destinées humaines, je me mettais connue auparavant à composeï mon avenir à mon ^vé.

Autrefois, au fond de la vallée solitaire, je me plaisais à entendre le bruit des zéphyrs se jouant dans le feuillage des arbres, pendant qu'une source s'échappait en murmurant d'un rocher. Dans ma rêverie, je me fijjurais deux jeunes filles ])leiues d'iunocence et de beauté, assises au bord du ruisseau , et se faisant à voix basse de douces confi-

deiices ; ou deux sylphes se racontant leurs aventures aériennes.

Plus avancé dans les secrets de la vie , j'ai comparé ces sons vagues aux vains désirs du cœur. Toute cette poésie fantastique du jeune âge s'est éteinte, mon imagination n'a plus vu que les choses réelles; et les voix du fond de la vallée ne m'ont plus rappelé que ce gémissement douloureux dont parle Milton , et que poussa la nature au moment où nos premiers parents furent exilés d'Eden.

Lorsque vous prévoyez un événement qui doit combler tous vos vœux , dites : Ou cet événement n'aura pas lieu , ou je l'achèterai à un prix qui me le rendra bien amer. En effet, lequel parmi les hommes peut se promettre de faire exception à la commune loi? N'avons-nous pas tous reçu le don des larmes? et fragiles nous-mêmes, ne sommesnous pas tous entourés de choses fragiles? Ne nous plaignons pas d'inégalités dans la dispensation des biens et des maux, parceque cette plainte accuserait injustement le ciel.

Nous manquons de mesure pour apprécier la somme de bonheur ou de malheur qui est réservée à chaque homme. La misère et la pauvreté habitent chez le riche, et les heureux du siècle sont en proie à de poignantes douleurs ignorées des misérables. Nous ne voyons que les choses extérieures , les choses se-

crêtes et intimes nous échappent. Le rire caclic souvent des peines, et le bonheur est quehpiefois austère et sérieux. De beaux j)aysa{jes couvrent un volcan; le lacryrna-cfiristi mûrit sur les flancs du Vésuve.

Nous serions bien moins étonnés de souffrir, si nous savions combien la douleur est plus adaptée à notre nature que le plaisir. Lhomn:e à (|ui tout succède selon ses vœux oublie de vivre. La douleur seule compte dans la vie, et il ny a de réel que les larmes.

FRAGMENTS. k

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