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NEUVIEME ET DEKINIER FRAGMENT

3i mars i83o.

Tout un ordre de choses se trouve compris entre l'Antigone et l'Homme sans nom.

Les fragments, recueillis par une main amie, et ((ue Ton vient de lire, n'auraient point dû trouver leur placeaprès ce double emblème des destinées humaines; et cependant que Ton veuille bien me pardonner de les avoir conserves. Combien de fois les saisons se sont renouvelées depuis les jours où je les écrivais dans la solitude! Que de pensées, que de sentiments, que d'études, sont entrés dans mes souvenirs, et s'en sont évanouis ! Ai-je vécu? ai-je seulc^ment rêvé? Et je suis certain que c'est toujours moi ! moi divers et le même! moi successif et idcnti(jue! Ceci me fait comprendre et sentir la perpétuité île l'existence, ailleurs, sous d'autres cieux, ailleurs a\(c un autre UKJude extérieur, ailleurs avec des sciuinieuts et des pensées d un ;nih<.' oidrc, ailleurs

enfin en rapport avec d'autres êtres, avec d'autres intelligences, avec des faits d'une autre nature; et cependant, vie du passé, ô que je te contemple encore une fois, encore une fois qui sera peut-être la dernière! L'âge a pesé sur ma tête. L'initiation de la douleur a porté ses fruits. Et cependant, même aujourd'hui, je ne puis jeter les yeux sans larmes sur ces anciens confidents d'une absence qui commençait alors, et qui ne devait plus finir.

Le i4 août 1825, date bien funeste, que j'ai longtemps ignorée, et dont je n'ai été averti par aucun pressentiment; du moins, si une corde de ma lyre a rendu un son funèbre, le mouvement du monde m'a empêché de l'entendre ; le 1 4 août une belle et noble créature qui m'était jadis apparue, et qui habitait loin des lieux où j'habitais moi-même, une belle et noble créature, jeune fille alors, jeune fille à qui j'avais demandé toutes les promesses d'un si riche avenir; en ce jour, cette femme est allée visiter, à mon insu , les régions de la vie réelle et immuable, après avoir refusé de parcourir avec moi celles de la vie des illusions et des changements. Hélas! je dis qu'elle avait refusé, mais il y a là un mystère de malheur, que je ne saurai jamais sur cette terre.

Ah ! si je n'avais à léguer que ces tristes pages, sans doute elles auraient dû rester dans l'oubli. Suis-jc

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donc le seul dont la destinée se soit trouvée à jamais incomplète. Le monde en est plein? Bailleurs toutes les destinées humaines sont faites pour être incomplètes ici-bas.

Laissons à présent dormir en paix ces souvenirs d un passé confondu dans bien d'autres passés, et voyons ce qui se remue autour de nous. Le spectacle des affaires humaines ne vaut-il pas mieu.x ({ue la contemplation de nos propres douleurs, de nos douleurs anciennes et nouvelles? Il me semble «juaujourd'hui le spectacle des affaires humaines est beau dans le beau pays de France.

La Restauration, lorsqu'elle s'est accomplie en présence de l'Europe, la Restauration s'est ijjnorée elle-même, parcequ'un temps, une force, un principe, s'ij^norent toujours. Les épreuves ne lui ont j)as été épargnées; elle a fait des fautes que, plus dune fois, elle a généreusement avouées par ses j^aroles et par ses actes. Les choses donc allaient comme les choses humaines peuvent aller; mais enfin elles marchaient vers un but certain. Leur cours était i(''glé , mesuré , régulier ; une grande loi s'accomplissait avec cette solennité (pii inspire de la confiance, lorsque tout-à-coup est survenue létonnante perturbation du (S août, j)erturbatiou (|iii ii (Ml sa cause hors de notre sphère soiia le, c( (jui, |>iii consé(|uen(, ii pose un prohlciiic (•()nij)lètcmcM( insoluble.

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La France et la Restauration se sont trouvées aussitôt opposées l'une à Vautre, au lieu de continuer à confondre leurs destinées. Dans ce moment la France s est interrogée elle-même; elle s'est demande avec inquiétude si elle avait été ingrate envers la Restauration, si elle en avaitméconnu les bienfaits , si elle avait mérité une nouvelle invasion étrangère. Elle a recueilli ses souvenirs de quinze années, et voici ce qu'elle y a trouvé.

C'est pour la Restauration que l'armée française se retira avec tant de résignation et de magnanimité derrière la Loire ; c'est pour elle qu'une rançon de plusieurs milliards a été payée noblement à l'Europe; c'est pour elle que nous nous sommes vus dépouiller , sans murmure , des monuments des arts, sanglant trophée de gloire; c'est pour elle que nous avons consenti à restreindre les limites de nos frontières ; c'est pour elle que la plaie desTcactions fut cachée aux yeux du monde; c'est pour elle, et non pour la France , que nous avons répandu notre sang en Espagne, que nous y avons jeté notre or; c'est pour elle que nous avons acquitté cette autre rançon d'un milliard, la rançon de l'émigration; c'est pour elle enfin que la France a voulu subir toutes les expiations, car elle n'a été soustraite à aucune.

La France alors a eu le sentiment d'une légitimité réciproque. Elle a compris que la Charte de

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Louis XVIÏI n'avait plus de fjarantic à exiger d'elle, et qu'elle avait acquis le droit de jouir du bienfait. Elle est donc restée dans son repos; et la perturbation du 8 août n'a pu la foire sortir de sa sécurité, de sa juste confiance, n'a pu la tenter de franchir Tordre \c^a\. Jamais peut-être une nation n'eut une attitude plus calme, plus noble, plus respectueuse. Le bien de la Restauration ne saurait donc lui être enlevé.

Cette dernière épreuve était-elle nécessaire? Etaitil bon qu'un {p-and peuple montrât aux autres peuples comment il faut faire pour ne pas compromettre son avenir, comment on doit toujours se reposer sur la foi jurée? La France avait à se montrer digne de sa magistrature sur l'Europe; et l'Europe maintenant saura qu'un pays (jui a accompli une grande révolution sociale, qui a supporté l'épreuve et l'expiation, ([u un tel pays, tort dune émancipation ([ui ne fut point gratuite, qui fut le prix de tant de sacrifices, n'est point disposé à rétrograder jusqu'au duel misérable de la sédition.

Néanmoins c'est un fait nouveau , et qui méritera toute l'admiration des siècles futurs.

Maintenant tournons nos regards vers le trône de Charles X; et conjurons le roi qui jura la Charte à son sacre de faire enfin cesser la perturbation du <S août. Nulle puissance ne serait en état de ré-

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soudre le problème posé ce jour-là. Il faut anéantir la pensée de ce jour néfaste, car cette pensée n'eut ni cause ni motif; elle fut une pensée stérile, incapable d'arriver à l'acte.

Toutefois nous aurons tiré de cette pensée solitaire et stérile un enseignement qui peut-être, pour quelques esprits , nous manquait encore. Nous aurons donc tous appris que la Restauration et la France doivent rester intimement unies. L'ancienne fatalité nous racontait un dogme dur et inflexible auquel nous refusons tout assentiment ; et cette fois il s'agit d'abroger à jamais le dogme de l'ancienne fatalité. Alors la liberté humaine aura fait une conquête de plus.

Que la Royauté descende de ses hauteurs pour dissiper ce nuage de déception et de malveillance qu'un ministère privé de sympathie élève autour d'elle, pour la séparer du pays; et je pourrai dire comme je disais en i8i4, dans l'épilogue de l'Antigone : « Nos dieux domestiques nous sont rendus! »

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