TOME I
.\ijS FRAOMErs'TS.
nocence, ils ne s étaient point armés contre le nouveau sentiment (jui ayait pris naissance en eux à leur insu. Comme ils étaient sans expérience, ils ignoraient que l'amour ne suffit pas pour assurer le bonheur. Ils ignoraient aussi que nos penchants, même les plus légitimes, doivent quelquefois céder aux convenances établies qui sont, dans l'état actuel de la société, la sauvegarde de l'ordre et des bonnes mœurs. Lorsqu'ils connurent les obstacles qui s'opposaient à leur union, ils s'en affligèrent et n'en murmurèrent point. La sagesse du siècle ne leur avait point révélé cette haute doctrine qui prétend nous soustraire à la t} rannie des préjugés, et qui nous enseigne en même temps à douter de la tendresse de nos parents, et à nous méfier de leur prudence.
Sans consumer son temps en lâches plaintes , ou en ces faciles déclamations qu'on a trop répétées de nos jours, le jeune homme forme le dessein d'allei* tenter la fortune sous un autre hémisphère. Sans doute, à son retour, la main de son amie sera le prix de ses travaux et de sa constance : cette pensée du moins soutient son courage. Elle, douce complice d'un si charmant projet , et , comme lui , pleine de confiance, recjoit les serments du voyageur, ei lui confirme à son tour le don de sa foi.
f iC voilà parti accompagné de mille vœux , el nourrissant dans son cœur agité des inquiétudes et
des espérances égales. Une heureuse navigation le porte bientôt sur le rivage désiré. Déjà trois années sont écoulées, trois années bien comptes, quoique cha({ue jour n'ait été composé que de longues heures, lia fortune lui a souri; il revient comblé de ses faveurs. Mais son étoile pâlit sur les mers; une effroyable tempête se joue de son frêle navire, c'en est fait de tous les rêves de félicité : le malheureux périt à la vue du port !
Cependant Nina (ce nom nest point inconnu, et l'histoire dont je retrace ici quelques traits est déjà célèbre), Nina voyait arriver avec ravissement le terme d'une si longue absence. Des lettres lui avaient appris et les rapides succès de son futur époux, et son départ du lieu de son exil, et le temps de son retour. Trop de joie était dans son cœur, et cette joie se changeait presque en tristesse, tant la nature humaine est inhabile à supporter l'attente d'un grand bonheur! Nina d'ailleurs, mieux instruite, commençait à se méfier de ce qu'il y a d'aimable et de séduisant dans ces promesses d'un avenir qui peut s'éloigner sans cesse, et finir par nous échapper. Le terrible pressentiment des destinées humaines l'oppressait malgré elle. Le bruit du vent qui arrivait à son oreille avait quelque chose de plaintif; et, sur le rocher solitaire où elle allait rêver, elle croyait entendre de lointains gémissements. Des
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larmes involontaires mouillaient ses yeux; mais elle essayait de se rassurer, en comptant les jours, les heures, les instants qui la tenaient encore séparée de son bicn-aimé.
Elle arrive ainsi jusqu'au jour où elle croit pouvoir enfin se dire à elle-même : // viendra demain.
Ilélas! il ny avait plus de lendemain pour lui. Elle l'attendit jusqu'au soir du j(Hir si lonfj-temps désiré; et le soir elle dit avec une tristesse infinie: Sans doute il viendra demain. Les jours suivants ne furent pas plus heureux.
Dès-lors des journées semblables se succédèrent les unes aux autres, sans que Nina pût être désabusée par la prolonf^ation de l'absence de Têtrc adoré qui n'était plus. Elle ne recevait point de lettres, mais elle relisait toujours celles qu'elle avait reçues auparavant; et los anciennes promesses devenaient les promesses de la veille. Le temps, pour elle, ne se composait que de deux époques très rap- ])rochées; car le passé était tout entier dans un jour, et l'avenir dans un autre jour.
Tous les matins elle se levait avec l'aurore, elle se parait, elle mettait dans ses cheveux des fleurs nouvelles, et elle allait sur le chemin par où elle croyait toujours que le maître de ses pensées arriverait; tous les soirs, frustrée d'une si charmante espérance, elle se retirait en disant, avec un sentiment
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inexprimable qui s'était changé peu à peu en une douloureuse rési{;ïîation : // viendra demain. On la voyait passer ainsi, le matin et le soir, à l'heure accoutumée, dans une attitude pensive et mélancolique; mais cette figure touchante, de qui n'approchera plus désormais l'aimable sourire, avait quelque chose de plus calme le matin , et de plus profondément triste le soir. Les jeunes fdles se disaient avec attendrissement: «Pauvre Nina, elle est devenue " folle ! » Les hommes se disaient entre eux avec pitié : « Nina ne veut pas comprendre que son amant " est mort ; l'infortunée , elle est devenue folle ! «
Elle est folle, disaient-ils tous en s'enorgueillissant follement de leur raison. O qu'il y a de quoi gémir de penser à cette faiblesse humaine qui tantôt accuse, et tantôt est accusée, et qui ne devrait <|ue se plaindre!
Les jeunes filles sont sans expérience, mais les hommes ne sont pas mieux instruits. Si Nina fut folle, sommes-nous sages, nous qui nous confions sans cesse à des espérances qui sont sans cesse tromj)ées? et n'allons-nous pas chaque jour au-devant d'un fantôme créé par notre imagination ? Du moins Nina avait reçu les serments de celui qui devait être son époux ; et rien sur la terre n'est plus facile à croire , parceque rien n'est plus doux à l'ame que les promesses de l'être à qui l'on a confié son avenii-.
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Inconséquents que nous sommes! nous caressons dans 1 intimité de notre cœur des projets dont nous ririons si nous j)ouvions les voir former par d'autres. Nous méprisons dans autrui nos propres misères.
Mais je sens combien est insensé Tétranfje soin que je prends ici de discréditer les rêves de l'espérance. Nul ne sera désabusé, car je ne le suis point moi-même: et, faut-il le dire? peut-être ne m'en occupé-je tant, (|ue parccque je suis moins près ({ue tout autre de remporter une aussi triste victoire. Ce n'est pas celui qui parle le plus de sa liberté rec(îuvrée, qui est le plus affranchi du joug d'une infidèle maîtresse. Qu'il me soit permis néanmoins d ajouter quelques couleurs au tableau que j'ai entrepris de tracer : l'histoire d'Hermann et de Dorothée va me les fournir.
Hermann est conduit })ai' sa rêverie au bord d'un hmpide ruisseau. Là il s'assied et contemple avec un charme secret l'onde qui fuit en murnmrant. Il roule dans sa tète les années sitôt écoulées de son enfance , et les souvenirs bien récents encore de sa fugitive adolescence. Il repasse dans sa mémoire ses premières inq)ressions, ses premiers plaisirs, ses premières peines; car déjà il n'est plus étranger aux ennuis, déjà il a connu la douleur. Son avenir, cependant, s'offre à lui revêtu du voile magique de fillusion. Il cfmroit fidée du bonheur, et cette idée
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vient se lier en même temps au désir de partajjer son existence avec celle d'une femme selon son cœur. Il se plaint doucement en lui-même de n'avoir pas encore trouvé celle qui doit réaliser tous les enchantements de sa jeune imagination.
Pendant qu'il se laisse ainsi entraîner à ses pensées, il aperçoit dans le miroir des eaux une figure charmante qui vient se placer à côté de la sienne. Cette apparition merveilleuse lui rappelle d'une manière confuse, et sans le faire sortir de sa rêverie, la surprise de notre premier père, si bien décrite par le poëte d'Albion. Il ne sait s'il veille réellement, ou s'il n'est point abusé par un songe aimable; et, dans la crainte de commettre la même imprudence que le chantre des Géorgiques raconte d'Orphée ramenant Eurydice à la lumière , il n'ose tourner la tête. 11 reste donc sans mouvement , les yeux attachés sur cet objet ravissant.
Ce n'était point un songe. L'attrait de la solitude avait conduit Dorothée dans ce lieu. Elle s'était trouvée près du jeune rêveur sans l'apercevoir ; ensuite elle avait craint de troubler la méditation profonde dans laquelle il semblait plongé. Elle avait été letenue immobile, d'abord par l'étonnement, et ensuite par une sorte de curiosité qui s'était changée aussitôt en un autre sentiment. Les deux charmantes créatures ne se voyaient point; le ruisseau seul les
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montrait 1 une à 1 autre. L'image d'Hermann semblait sourire à Dorothée, et lui dire eu tremblant ces premières paroles de Tamour, si bien comprises, quoique si mal articulées: «Aimable fille, n'es-tu " point un ange du ciel; ou Dieu me montre-t-il en Il toi l'épouse qui embellira ma solitude , comme "autrefois, dans Eden, il présenta à Adam sa belle «compagne?» Limage de Dorothée semblait sourire en retour à 1 heureux Ilermann, et lui dire, avec l'expression naïve de l'amour sanctifié par la pudeur : >< Noble jeune homme, je te choisis dès ce « moment pour mon époux; je quitterai, quoiquen « pleurant, la maison paternelle, pour être dans ta « demeure la mère fortunée de tes enfants. »
Tel fut le muet langage (jue durant cette douce extase les deux amants lurent sur le visage l'un de l'autre, reflété dans le cristal de la fontaine. Mais la scène enchantée, que je viens d'es([uisser si faiblement, n'était qu'une vaine illusion, car ces aimables présages ne se sont point réalisés; et une rencontre qui paraissait devoir être la source de tant de félicité na produit que des larmes.
Ces figures sans réalité, ces images fantastiques du ruisseau , peignent d'une manière malheureusement trop exacte ce que les espérances des mortels ont de vague et de fugitif. On ne fait (pie les apercevoir sans p()u^()il• les saisir, et elles s écoulent bien
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vite. Ainsi, parmi les rares moments de bonheur qui composent nos tristes journées, il y en a qui, par le charme indéfinissable dont ils sont revêtus , ne peuvent point se comparer aux autres. Quelquefois il se trouve un seul de ces instants dans toute une vie. Alors la magie de ce moment isolé est audessus de l'expression du langage : on a peine à le concevoir; c'est comme un éclair sur notre existence. Mais, quoiqu'il ait passé comme une ombre rapide, l'impression qu'il a laissée en nous remplit encore, long-temps après, notre ame tout entière.
Je sais que le poëte qui a célébré l'histoire d'Hermann et de Dorothée lui a donné un autre dénouement que celui que l'on vient de lire; mais faut-il toujours croire les poètes, artisans de gracieux mensonges? Ils se jouent sans remords de notre imagination , si facile à se laisser séduire , et notre cœur s'abandonne sans méfiance à l'harmonie de leurs concerts. Habiles, quand ils le veulent, à mêler l'or et la soie au fatal tissu des Parques , ils savent prodiguer des trésors qui ne leur coûtent rien. Dieu qui leur donna une lyre d'or pour chanter les merveilles de la création leur permit de s'en servir aussi pour endormir les ennuis des hommes.