‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 4 sur 184 · ADIEUX A ROME · texte numérisé non relu

ADIEUX A ROME

Juillet i8i3.

Ville illustre entre tontes les villes , adieu ! Voyageur d'un moment, ne ressemblè-je pas à ces autres voyageurs qui sont nés sur ce sol , et qui y sont morts? Mon voyage, qui n a été qu'une circonstance dans ma vie, est conmie leur vie entière. Voyageur d'un moment, donne-leur des larmes; car tu ne peux leur donner que cela : donne-lem* des larmes en passant. C'est avec leurs sueurs, c'est avec leur sang qu'ils ont élevé tant de monuments, qu'ils ont, pour ainsi dire, creusé cet abyme d'admiration dans lequel tu te perds. Chacune des pensées que tu as eues leur a coûté du sang, des larmes, leur vie. Ils sont morts de fatigue, de douleur, de misère, pour qu'un jour il te fût donné de dire : Ville illustre entre toutes les villes, adieu!

Ils ont été voyageurs, et je suis voyageur. Ils ont senti, aimé, souffert; ils ont eu de courts plaisirs et

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de longues peines : ils ont passé. Je sens, j'aime, je souffre comme eux; comme eux, j'ai de courts plaisirs et de longues peines: je passerai comme eux. Ils ont laissé des traces, j'en laisserai aussi; car quel est l'homme qui ne se survit pas? La différence est dans le plus ou le moins de durée des souvenirs. Qu'importe néanmoins que ces souvenirs soient de quelques jours, de quelques années, ou de quelques siècles? Le temps a subsisté après eux; mais il viendra un instant où le temps finira. Homère a devancé Virgile. Un grand poète peut-être mourra la veille du dernier jour de l'univers. Son immortalité d'un jour aura été aussi longue que celle de Virgile et que celle d'Homère. Eii bien! je laisserai au moins un souvenir d'un jour; et pendant que l'herbe qui aura crû sur ma tombe se flétrira, on dira peut-être encore : Il s'est éteint comme se desséche l'herbe qui a crû sur sa tombe.

Mais pourquoi cette immortalité d'un jour ne commencerait-elle pas dès à présent ? Ce serait autant d'ajouté à la courte prolongation de mon existence fugitive. Ah ! si un voyage est une image triste, mais parfaite, de la vie, mon départ ne ressemblet-il pas à une mort? Vous que j'ai rencontrés sur ce noble coin de terre, vous avec qui il m'a été donné de rompre le pain de l'étranger, accordez-moi donc, je vous en conjure, accordez-moi la douce hospitalité du souvenir. Que je continue de vivre dans votre

pensée 1 Est-ce trop exiger? Non. L'indifférence et roubli sont comme le néant que se promet 1 athée dans son dernier asile. Et je ne puis me résoudre a ne rien laisser après moi.

Les véritables monuments sont ceux qui sont érigés dans le cœur de Thomme; car tout se passe au fond du cœur, et la magie d\m beau jour, et la douceur d un regard qu'animent des sentiments tendres ou élevés. C'est une belle prérogative cependant que celle de tout trouver en soi. Ville de souvenirs, ville veuve et déserte , tes solitudes me plaisent ; mais elles me plaisent parcequ elles peignent la misère des destinées humaines. Je ne te demande pomt que tu conserves quelque mémoire de moi. Je suis reste étranger au milieu de tes ruines : ce n'était pas toi que i'étais'venu chercher. Je le sens, il manque déjà des cordes à ma lyre. La poésie et les arts ne m'offrent plus que de faibles enchantements, et ont perdu tout pouvoir de me distraire et de m'exalter. Ma vie s'est comme réfugiée dans mes affections: elles seules peuvent me faire jouir et souffrir. Ville illustre entre toutes les villes , adieu !

Je me sépare sans peine de la ville des Brutus et des César. Pour elle, ce mot d'adieu sort de ma bouche sans émouvoir mon cœur. 11 n'en est pas ainsi de la ville où saint Pierre vint en voyageur; seul , mais accompagné de la force de Dieu. Religion , née dans un hameau, cachée ensuite dans des cata-

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combes, puis éclatante parmi toutes les pompes du pouvoir, parmi toutes les merveilles des arts, (pic tu es belle! Que tu es belle dans la crèche de Bethléem, dans les cachots des martyrs, dausla basilique de Saiut-Pierre! Ton deuil, i-eUgioii de Jésus-Chiist, religion du pauvre et du malheureux, véritable religion de l'homme, ton deuil est ta parure! Cette magnificence d'hier, et qui n'est plus aujourd'hui, ravit toutes les puissances de l'ame. Rome, qui fut la maîtresse du monde profane, restera la capitale du monde chrétien. Ville de saint Pierre, je ne te dis point adieu !

Mars i83o

(Ainsi la vieille ville de Rome ne m'avait point alors révélé ses mystères. J'étais plongé dans tons les lieux coninunis de riiistoire; et sur-tout je ne pouvais être frappé que de la grande ombre du souverain poiitilicat , tout brillant de son absence même. Nous étions bien près du moment où !«' |)uissant dominateur de l'Europe allait disparaître. Il est bon de le remarquer, la sanction apportée h la révolution par la restauration a été pour le peuple français aussi bien que pour moi une initiation immense. L'épreuve, juscjue-là, n'avait pas été comprise; et le génie de la restauration, à son tour, s'est d'abord ignoré. )

FIN i)K ï,A i'ui!:r.vcL: uknku.vi.Ii.

Sunt lacryma? reiuin, et inentein iiioitalia tangunt.

ViRG., jEn. I.

La présente édition, à laquelle j'ajoute une préface, est une simple réimpression de celles de 1814 et de 18 19, sorties, toutes les deux, des presses de M. Didot l'aîné. La dernière est ornée de six gravures exécutées sur les dessins et sous les yeux de M. Bouillon, à qui nous devons le Musée des Ant'ujues, l'une des plus belles entreprises de notre temps.

Une édition antérieure aux deux précédentes, qui s'imprimait à Lyon au moment où survinrent les événements de l8i4, n'a jamais été achevée.

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Lorsque ÏAntigone fut sur le point d'être publiée pour la première fois , je voulais la faire précéder d'une préface qui devait être assez considérable, mais qui est restée en projet. Voici les principales questions que je me proposais d'y traiter :

Limites de la poésie et de la prose ; leurs attributions respectives dans la langue française ;

Véritable caractère de 1 épopée ; son histoire;

Théorie de l'expiation du malheur, du dévouement ;

L'antique énigme du Sphinx, qui est la grande énigme des destinées humaines;

De la fatalité chez les anciens ;

De Némésis , symbole qui repose sur des idées si différentes de celles du Destin.

La plupart de ces questions devant se présenter par la suite sous diverses formes , il serait fort inutile de s'y arrêter pour le moment. Je me bornerai donc à quelques observations plus directes , et tout-à-fait sommaires.

M. Nodier, dans le Journal des Débats , prétendait que le personnage d'OEdipe fut inventé, à l'origine, pour servir d'exemple et de preuve de la fatalité. Cependant le symbole de Némésis , que j'ai introduit dans ma fable pour l'éclairer, il est vrai , d'un jour nouveau , a été admis par les plus anciens poètes comme l'emblème de

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