LIVRE IV. i
«des, afin que les femmes, les enfants, les vieil- « lards puissent en sûreté se livrer à leur douleur : « que d'autres guerriers aillent chercher les arbres «dans la forêt; et hâtons-nous d'élever le bûcher « funèbre. »
« Ainsi parlait Antigone. Aussitôt des gardes sont placés aux défilés du vallon ; et des soldats se dispersent dans la forêt , pour en apporter les arbres qui ont été coupés. Bientôt les corps sont lavés dans une onde pure, et placés sur le bûcher; le feu s'en empare ; des tourbillons de fumée montent en ondoyant dans les airs. Vous eussiez alors entendu un bruit triste et lugubre, formé de chants funèbres, de cris d'adieu, de gémissements, de plaintes, se mêlant au pétillement de la flamme qui dévorait les pins résineux et les cadavres des Thébains. La lune, dans les cieux, éclairait cette scène de deuil et de désolation. Lorsque les bûchers se furent affaissés, et que le feu n'errait plus qu'en lueurs bleuâtres sur les arbres à demi consumés, on recueillit les os- des morts pour les livrer à la terre.
«Mais, à ce moment du dernier adieu, les gémissements devinrent des lamentations, les plaintes furent changées en hurlements sinistres. Le vallon retentit de cris semblables à ceux de la louve affamée, lorsque, dans un jour d'hiver, elle n'a pu
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tromper ni la vif^ilaiicc des Lerj^ers, ni le conrajje des chiens fidèles: ces cris ressemblent encore aux rugissements de la lionne, lors(iuelle ne retrouve plus dans sa caverne ses jeunes lionceaux, Vespoir de sa race cruelle. Ainsi, enivrées du vertige amer de la douleur, les femmes tbébaines courent comme des insensées. Telles ces Ménades qui, sur les bords de 1 Hébre, avaient naguère immolé le cbantre barmonieux de la Tbrace. Dans leur aveugle fureur, elles dispersent la cendre des bûcbers, en couvrent leurs têtes échevelées, saisissent des tisons ardents, restes du feu des funérailles, et les lancent au basard dans les bocages et parmi les bruyères arides. Au travers de leurs cris confus et inarticulés on distingue quelques paroles terribles, paroles de blasphème contre les Dieux, d'imprécation contre les auteurs d'une guerre sacrilège. Elles vouent aux Furies infernales et le traître Etéocle et le barbare Folynice. Malheureuse Antigonc ! quelles furent vos pensées, lors({ue vous vîtes l'expression de la douleur changée ainsi tout-à-coup en mouvements de rage? Quelles furent vos pensées, lorsque vous entendîtes murmurer à vos oreilles ces mots affreux: « Immolons la suppliante! que son sang in- " nocent arrose cette triste poussière, et console ces '< mânes plaintifs! Sang odieux d'OEdipe, tu coules '< dans ses veines! Sang innocenl, sang odieux, sois