‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 62 sur 184 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

« flétri par cette adversité qui ne laisse aucune res- « source au courage : l'imagination alors perd son X éclat et sa fraîcheur; les pensées austères et sé- « rieuses sont elles-mêmes sans attrait ; on n'a plus « de goût que pour les choses tristes; on ne semble «se plaire que dans la douleur. Hémon, oubliez la « fille d'OEdipe. »

« Le visage d'Antigone était inondé de pleurs , et sa noble figure avait une expression sublime audessus de la nature humaine; on y découvrait l'amour le plus élevé et les sentiments les plus généreux. Illustre famille de Priam, vous tous qui m'écoutez, instruits de ce que la beauté peut acquérir de ravissant par l'impression d'une haute pensée, vous ne sauriez vous peindre encore ce qu'était Antigone en ce moment où sa destinée tout entière se présentait devant elle. Entraîné par un sentiment que les paroles ne peuvent rendre , Hémon tombe aux genoux de la vierge magnanime : « Antigone , lui dit-il , quel est cet ascendant que «tu exerces sur moi? Oui, je sais que tu es une « mortelle! Nous avons les mêmes aïeux; je t'ai vue « croître dans le palais de ton père ; j'ai connu l'heu- « reuse femme qui t'a nourrie de son lait; et moi- « même, plus d'une fois, je t'ai donné le doux nom «de sœur. Mais, je t'en conjure, dis-moi quelque « chose qui soit d'une mortelle. » ■

« Alors Antigone, s inclinant sur le fils de Crcon , et Icntourant de ses bras innocents, comme s il eût été son frère : «« Prince, lui dit-elle, (juels ([ue soient «< les sentiments qui reposent dans le cœur d'une " vierge, elle doit garder le silence. La parole a je « ne sais quelle force inconnue qui nous entraîne « au-delà de nous-mêmes , elle est comme un lien « mystérieux qui nous engage plus que nous ne «le voudrions. Ah! ne mettons aucun obstacle à « raccomplissement de nos devoirs. iNIais qu'ai-je « besoin de le dire? Pourrais-je ne pas aimer celui « qui a jeté les yeux sur moi, dans Fabyme de maux ««où j'étais plongée avec ma famille infortunée; «< celui pour qui les terribles calamités de mes pa- «« rents n'ont pas été un objet d éloignement et «<d horreur? Lorsque tous nous abreuvaient dou- ««trages, toi, Hémon, tu nous prodiguais dans ton " cœur ta noble compassion, tu avais pitié de nos « souffrances, tu desirais unir ton sort à celui de la « fille du malheur. Oui, je taime, et que ne mest- « il permis de te le prouver! Ilémon, vous me don- «( niez autrefois le doux nom de sœur; ah! donnez- « le-moi encore, soyez toujours mon frère. Œdipe, «à ses derniers moments, a connu l'amour de son » Antigone pour le fils de Créon. »

««ïlémon, en écoutant ces paroles, versait des larmes abondantes. "Nctafflige |)as, reprend An-

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« tigone , écoute encore : Œdipe a connu mon «< amour; il n'en a point été irrité, non, il n'en a « point été irrité. Il a craint qu il n'y eût entre nous '! une barrière éternelle : et cette crainte agitait son « ame à l'instant même où il recevait toutes les révé- « lations de la tombe. Il me disait, ob! il m'en sou- '< vient bien ; il me disait que je serais pour Créon, « ou l'béritière du sang des rois, ou la fille de l'in- « ceste; et son cœur paternel ne pouvait supporter la " pensée que son Antigone fût exposée à une pareille " alternative. Il voulut, avant de mourir, m'appren- " dre combien il faut peu se confier aux promesses « de l'espérance; il voulut me montrer comme tout « passe, le bien et le mal. Ainsi, avec une tendre «sollicitude, il attirait mon ame vers le véritable « avenir, vers cette autre vie où rien n'est passager, « où l'on est exempt de malheur, lorsque l'on est « exempt de faute. »

« C'en est assez, s'écrie Hénion d'une voix op- « pressée; c'en est assez, noble fille, il me suffit de « savoir que tu m'aimes. Oui , Antigone, je le sens à « présent, si vous eussiez pu consentir à devenir <! mon épouse, je n'aurais peut-être pas supporté cet «excès de bonheur. Hélas! j'ignorais que fliomme « n'était pas né pour de grandes félicités; j'ignorais « ([ue les larmes et la douleur fussent son seul par- " (âge. Eh bien, Antigone, ma vie sera comme la

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«vôtre, une vie de sacrifice; et, dans cet oubli de «moi-même, que vous m'avez eusei(yné, je trou- « vcrai le véritable soula{;emeiit à uies peines. Ainsi « vos vertus deviendront en quelque sorte les mien- « nés; et nous serons du moins unis par cette asso- « ciation intime de pensées généreuses et de senti- « ments élevés. Ah ! j'embrasse avec joie ce moyen « de lier encore ma destinée à celle de l'être le plus «parfait qui ait jamais existé. Oui, je t'appellerai « toujours ma sœur; mais , à ce titre, je te cozisacre, « dès à présent, mon existence tout entière. Tu seras « l'objet de toutes mes actions , tu seras mon unique « but, et mon unique modèle. »

« Pendant qu'il parlait ainsi, sa voix altérée décelait le trouble de son ame. Antigone n'osait rcf^arder le fils de Gréon : elle pleurait aussi; son cœur était en proie à mille douceurs et à mille amertumes. « Antigone, dit le héros, y a-t-il sur la terre deux « mortels plus malheureux? »

«Ilémon, répond la vierge, ne parlons plus de «nos maux, n'usons pas notre courage à creuser « nos propres infortunes. Peut-être l'avenir nous « réserve-t-il , dans ses mystérieux trésors, quelque «félicité inconnue! Mais cet opprobre de la nais- '< sance, mais cette haine de deux frères, qui m'en ' délivrera? Qui me délivrera de ne pouvoir pleurer «sans honte les déplorables auteurs de mes jours?

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« Et CCS paroles prophétiques de l'iiommc des desti- " liées, ces paroles qui ont acquis la sanction de la «« mort , la solennité des tombeaux , qui les ôtera de « mon sein? »

Ici Daphné, s approchant de Tirésias: «Mon « père, lui dit-elle, vous êtes ému, je le vois; vous '< avez besoin de repos : laissez-moi répéter riiymne ' des tombeaux, que je chantais à Thèbes, lorsque "xintigone, pour obéir aux ordres d'OEdipe, se «< rendit avec sa sœur Isméne dans le lieu obscur et i< retiré où Jocaste attendait les honneurs funèbres. " Sans doute, mes chants ne pourront pas adoucir « l'impression de la douleur que vous avez fait naître ; « ce sera néanmoins une sorte de soulagement, car " souvent tout ce que l'homme désire , c est de chan- « ger de tristesse. »

A ces mots , la prêtresse d'Apollon prit sa lyre ; et, pendant qu'elle cherchait dans sa mémoire les paroles qu'elle avait dites autrefois, elle préluda par une harmonie douce et plaintive qui semblait promener l'ame parmi les souvenirs d'un autre âge. D abord elle peignit la vie sous l'emblème d'un exil rapide. Le voyageur, sur les rives étrangères, charme les fatigues de la route par la pensée de la patrie : tantôt sa vue s arrête avec tristesse sur les arbres dont l'ombre ne protégea point son berceau ; tantôt

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elle scçare au loin sur de vastes plaines qu il ne connut jamais, sur des nionta[jnes qui paraissent le séparer des lieux où sa mère lui donna le jour. Ainsi l'homme reste comme étran>jcr sur la tcrie; il rêve sans cesse à un bonheur qui le fuit, à une patrie inconnue d'où il se sent en quelque sorte exilé. La prêtresse d'Apollon ouvrit ensuite la porte des Champs-Elysées, mille fois plus beaux que les jardins des Ilespérides, et {gardés par de chastes nymphes plus belles mille fois que les Ilespérides elles-mêmes. Puis, avec une voix toute pleine de grâce et de douceur, elle peijjnit la rencontre d'OEdipe et de Jocaste dans ces champs fortunés. « Les « voilà, disait-elle, les voilà qui errent au sein de « ces bosfjuets merveilleux formés d'arbustes im- « mortels. Ils se racontent les chagrins et les misères '< de la vie. Leur ame en est encore tout agitée, car « ils ne jouiront du repos que lorsque tout leur sang « aura expié leur crime. Ah ! filles d'OEdipe , disait- " elle encore, comme si elle eût été en présence « d'Anti.;;one et dismène, filles dOEdipe, les niys- « tères de la justice des Dieux sont voilés à mes « regards. »

Daphné se tut. Toute la famille de Priam versait des larmes abondantes. La belle Cassaiidrc, (rime voix émue, demande le détail des cérémonies de lexpiatioii ;ni tombeau de Jocaste. La fille de Tiré-

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