‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 95 sur 184 · LIVRE VI. 25i · texte numérisé non relu

LIVRE VI. 25i

« la sépulture aux traîtres seront punis de mort. » Il envoie en même temps de forts chariots, posés sur quatre roues, avec une escorte nombreuse, pour recueillir les corps des Thébains qui ont péri dans le camp d'Adraste. Le roi d'Argos , privé de tous ses chefs vaillants , entouré de veuves désolées , et livré lui-même, avec ses soldats, à cet abattement qui ôte tout courage , ne peut opposer aucune résistance. Forcé de céder à la cruelle nécessité, sitôt quil connaît le barbare dessein de Gréon , il se décide à fuir avec précipitation , et à se retrancher derrière le mont Teumesse pour attendre la nuit.

« Les Thébains trouvent le camp abandonné : ils s'emparent des corps de leurs compagnons, les placent avec soin sur les chars , et se retirent , non sans avoir auparavant prodigué des outrages aux cadavres des Argiens , et sans avoir enlevé d'éclatantes dépouilles. Les femmes d'Argos , cachées sur les sommets du mont Teumesse, voyaient de loin s'éloigner les chars funèbres. Elles poussaient vers le ciel de lugubres clameurs. « Epouses et mères de «Thébes, s'écriaient-elles, que vous êtes lieureu- « ses ! " Elles forment néanmoins des simulacres de funérailles , et mènent un deuil insensé. Elles prennent alors la résolution d aller, en suppliantes , à la cour de Thésée pour implorer les secours de ce héros contre la barbarie de leurs ennemis. Là, sont

les autels de la Miséricorde, (ju elles embrasseront jus(|uace quelles aient obtenu justice et j)itié.

«Famille de Priani, je ne vous entretiendrai |>oint de cette ambassade douloureuse (\u'\ donnera lieu à la {juene des l'Lj)i{;ones, {;ueiie écjuitable, puisqu'elle avait pour objet la reli^fion des tombeaux. Ce sont les maux (jiie cette guerre funeste a attirés à ma patrie <jui m'ont forcé de Tabandcmner avec ma fille. Hélas! devin de malbeur, j'étiiis devenu insuj)portable à l'inflexible Créon , cpii ne voulut pas accepter la dure letton de ladversité. Mais (pi'ai-je besoin de vous j)arlcr de mes propres infortunes! Je vais continuer mon récit.

« La ville de Cad m us était plongée dans la consternation la plus profonde. 11 n'y avait j)()iiit de famille (jui n'eût des pertes à pleurer; les maisons étaient vides, car tous les habitants étaient autour des bûchers : il n'était resté que des guerrieis blessés, et, auprès d'eux, des vieillards et des femmes jMiur leur j)iodiguer les soins nécessaires. Aniii;one errait, tout en larmes, dans cette ville déserte. Elle n'a\ait pas voulu se rendre aux ponq)cuses funérailles d'Ktéocle, parccnpie Polynice était destine"' à ne pas recevoir les honneurs funèbres. l'Ile roulait dans sa pensée mille ])rojets incertains; son cœur magnanime luttait entre l'obéissance aii\ lois et le désir d'affranchii' du dernier opjjrobic le Irèrc

que lui donnèrent les Dieux. Elle était agitée par cet instinct de dévouement qui vivait toujours en elle , et qui la portait à surmonter même la retenue de son sexe. Elle s'informe avec soin de ceux qu'elle rencontre , et qui viennent des funérailles , du lieu où est étendu le corps delexilé. « Polynice, lui dit-on, «a été dépouillé, et laissé nu au pied du tertre de « Niobé : c'est là que ce triste objet de terreur et de « pitié a reçu le coup de la mort. Des gardes sont à ses « côtés, pour écarter ceux qui auraient la témérité « de vouloir l'ensevelir. Les chiens et les corbeaux « peuvent seuls s'approcher du cadavre. »

« Antigone, alors, décidée à braver tous les obstacles, se rend auprès d'Isméne, qui s'était retirée dans le palais pour cacher à tous les yeux ses mortelles douleurs. «Ma sœur, lui dit-elle, nos mal- « heurs ne sont pas finis. Gomme si notre déplorable « famille n'avait pas assez des maux qu elle a endu- « rés, voilà que Gréon livre Polynicë aux bêtes sau- « vages et aux oiseaux du ciel. Ah ! s'il fut coupable, a ses fautes ne sont-elles pas expiées par une vie si « misérable , et par une mort plus misérable encore? « Isméne , j'ai conçu un projet hardi sans doute; « mais dans les grandes infortunes on ne peut pas « rép^ler toutes ses démarches comme durant le « cours ordinaire de la vie. Dès que la nuit aura « couvert la terre, j'irai donner la sépulture à Po-

" lyiiicc : si vous voulez ni\icconipaf;ner, iiu ici

" projet sera plus Facile à exécuter. »

« Ma sœur, répond Isiuènc, c'est aussi une grande " douleur pour moi de savoir le malheureux Polyi« uice privé de sépulture; mais comment enfreindre « des ordres aussi sévères? si les hommes doivent «obéir, à plus forte raison de jeunes filles. Nous « n'avons ni la force qui fait qu on peut braver la "rigueur dune loi, ni, laissez-moi vous le dire, « cette raison élevée qui permet d'examiner jusqu'à " (piel point cette loi est juste ou injuste. »

«Ma sœur, disait à son tour Antigone, les lois « peuvent-elles jamais ordonner une impiété? Non, «c Une s'agit point ici d'examiner. Je ne désapprouve u pas re|)endant vos réflexions timides; je crains « ((u en effet vous n'ayez raison de vous ojiposcr à « ma résolution : je Texécuterai néanmoins; oui, je «l'exécuterai; car je me sens poussée comme par « une force invincible «pii m entraîne au-delà de « moi-même, au-delà du devoir peut-être. "

« Auti.;;onc, reprit Isniêne, allons nous jeter aux « pieds de(îré(m, et demandons au frère de Jocaste « la grâce de fexilé. » Antigone consentit à suivre fîivis de sa sœur; mais elle était bien loin de s'attendre au succès.

« l.es deux sœurs se rendirent aussitôt dans fap- |>ailcui('Ul (le (Ircou. Il icNcnail des linu railles «le

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