TROISIEME PARTIE
L'homme des doctrines anciennes, le prophète du passé, vient de mourir. Ses écrits, pleins de verve, d'originalité, de véritable éloquence, de haute philosophie, attestent l'énergie dont fut douée cette civilisation qui se débat encore dans sa douloureuse agonie, et que l'on voudrait en vain ressusciter. Paix à la cendre de ce grand homme de bien ! Gloire immortelle à ce beau génie! Maintenant qu'il voit la vérité face à face, sans doute , il reconnaît que ses rêves furent ceux d'une évocation brillante, mais stérile et sans puissance. Il voulut courber notre tête sous le joug d'un destin fini. La foi qui opère tant de prodiges ne peut pas faire celui-là ; elle ne peut pas faire que ce qui est progressif soit stationnaire, que le passé soit le présent. Ah ! c'est bien au rigide néoplatonicien de notre temps qu'il est permis de dire, comme jadis à l'ombre du magnanime Hector : "Si la ville de Troie, condamnée par la cruelle fa- « talité des choses humaines, eût pu être garantie
26o PALINGÉNÉSIE SOCIALE.
« de la ruine, ton bras, généreux guerrier, ton bras « aurait opéré ce prodige. » Tant il est vrai qu'un sentiment qui cesse d'être général, se réfugie avec violence dans un petit nombre d'esprits élevés, et, ainsi concentré , trouve encore d'admirables organes. C'est le flambeau qui jette une vive et dernière lumière, avant de s'éteindre; c'est la vie qui rassemble encore une fois ses forces, pour échapper à la mort.
Mais je me trompe; c'était sous Louis XIII que les livres de M. de Maistre devaient paraître; ils eussent peut-être empêché de porter les derniers coups à la civilisation du moyen âge, à cette formidable féodalité que nos rois, las de lui devoir leur sceptre, avaient été, durant plus de trois siècles, sans cesse occupés à désarmer. Depuis Louis XIV, en effet , la monarchie française était un véritable interrègne , car l'institution si vigoureusement et si glorieusement improvisée par ce prince avait péri avec lui. Cela devait être. Il avait renversé sans élever ; il avait réglé le présent sans régler l'avenir. Il fut roi, et il fallait être législateur. La personnalité sur le trône, quelque éclatante qu'elle soit, ne produit que les fruits inféconds de la personnalité. Ce n'est jamais en vain que l'homme général conserve, sous les insignes du pouvoir, les étroites passions, les puériles vanités