TROISIÈME PARTIE
cas de défense naturelle, est toujours un crime.
Au reste, je ne fais qu'effleurer ici la théorie des peines; lorsque j'aurai à fouiller les annales de l'antiquité pour y puiser des instructions, et ensuite lorsque j'aurai visité la Ville des Expiations, je pourrai ni' expliquer avec plus d'assurance. Nous serons mieux en état d'apprécier une multitude de choses par les idées nouvelles que nous aurons acquises; je serai aussi plus avancé dans ma propre initiation; car, il faut bien que je le dise, les diverses parties de ces excursions palingénésiques sont pour moi-même une suite d'initiations successives dans lesquelles je cherche à m'associer mes lecteurs. Bornons-nous donc quant à présent à ce qu'il y a de plus général dans cette haute question, et dans ses rapports seulement avec la peine de mort.
Dieu a droit de limiter le temps de la vie, c'est-àdire la durée de la manifestation de l'homme dans le temps; cela est incontestable, non seulement parcequ'il est maître de la vie, mais aussi parcequ'il sait la destinée contingente d'une vie plus ou moins prolongée, mais sur-tout parcequ'il connaît l'instant où il est bon que lame soit soumise à une autre série d'épreuves. La société est une institution divine. Le droit d'infliger la peine de mort, qu'il lui soit concédé pour un temps par la Providence, ou qu'elle se l'arrogé elle-même, ce droit peut être
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considéré comme une calamité de plus, à laquelle l'espèce humaine fut assujettie. Mais une calamité cesse enfin.
Si les langues sont en effet une cosmogonie intellectuelle où soient déposées d'une manière synthétique les archives du genre humain ; si une philologie indépendante est appelée à éclairer cette cosmogonie mystérieuse, que j'oserais presque dire tout intuitive, et, sous certains rapports, toute prophétique; si enfin la faculté du langage est la seule qui ne puisse pas être progressive, alors l'intuition et la synthèse ont dû précéder l'expérience et l'analyse, .l'aurai plus dune fois occasion de produire dans ces données des monuments irrécusables d'un ordre de choses primitif. M. de Maistre, comme la plupart des philosophes de cet ordre , puise aux sources obscures de l'étymologie, et accorde une grande puissance à la vertu symbolique des mots. J'ai démontré à ce sujet que le signe avait beaucoup perdu de ses attributions et de son énergie, que les facultés originelles n'existaient plus dans nos langues modernes de l'Europe, si lentement produites par tant d'idiomes , par tant de races , par tant de siècles. Heraclite soutenait que les mots étaient des empreintes exactes, ou des images des choses exprimant les qualités naturelles des objets. Platon, dans le Gratyle, réfute Heraclite. Cette
opinion n'en est pas moins un des caractères de la philosophie italique ancienne. Heraclite avait étudié les dogmes de Pythagore. Mais ce n'est point encore de cette partie cosmogonique des langues qu'il s agit ici, partie que Platon entrevit du haut de son intuition qu'il prenait pour de la réminiscence. (D'ailleurs il en a été question dans le § III de la seconde partie. )
Quoi qu'il en soit, M. de Maistre, trop souvent inattentif aux faits nouveaux, a vu dans les mots supplice et supplier une racine commune. Cette identité n'est pas aussi intime que peut le croire l'apôtre du passé; et, dans tous les cas , ce serait à mon avis le signe démonétisé d'une forme sociale qui va périr, d'une initiation finie; car, ainsi que je l'ai dit , le moment est venu où le genre humain ne sera plus tenu de supplier par le sang.
Toutefois j'ajouterai ceci à la remarque de M. de Maistre, non pour l'appuyer, mais pour fixer l'époque où elle put être vraie.
Le mot sacré et condamné sont le même mot , dans cette jurisprudence sévère qui succéda partout à l'antique mansuétude traditionnelle. Il s'applique alors aux animaux, aux hommes, et même aux choses. Qu'il soit sacré aux Dieux pénates; c'était la condamnation à mort de l'enfant par le père de famille, dans l'intérieur delà maison. Qu'il
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soit sacré aux Dieux Je la patrie; c'était la formule de condamnation par le magistrat ou par le peuple, pour un délit public. Sacer esto : formule célèbre que je me propose d'examiner : qu'il soit auatbème; etl'anathème a été conservé dans l'Eglise, mais avec un sens purement moral, si ce n'est lorsque le pouvoir temporel a osé pervertir les pacifiques attributions du pouvoir spirituel. Cette remarque incidente nous mènerait trop loin. Si je remontais sur-tout, comme j'ai déjà dit que je voulais le faire pour l'institution civile, jusqu à l'origine même des sociétés humaines, j'aurais trop de choses à expliquer sur les meurtres d'un âge primitif, sur les exils volontaires, sur les garanties de l'hospitalité et du droit d'asile, sur les expiations symboliques, sur les formules chantées qui précédèrent les lois écrites; j'aurais donc à apprécier encore dans les mythes ce qui est relatif à ce sujet. Puisque je dois rechercher ailleurs, parmi les débris de l'antiquité, les traces dune théorie des peines, antérieure à toute législation historique, je réserve pour ce moment le soin de compléter les considérations que je ne fais qu'indiquer ici. D'ailleurs il ne faut point perdre de vue que, dans nos idées, société et expiation sont toujours identiques, et voilà pourquoi le fondateur dune cité antique est par-tout un meurtrier : ce type est universel.