‹ ŒuvresChapitre 172 sur 175 · VU · texte numérisé non relu

VU

L'idolâtrie consiste à se faire des objectifs, comme appui à l'intelligence qui en manque.

Les prêtres mythographes voyaient un objectif symbolique.

Les prophètes voyaient un objectif réel.

Les traditions générales sont un objectif réel pour le genre bu main.

L'intelligence cherche donc un objectii.

Les dogmes et les mystères sont un objectif inaccessible à l'esprit , quant à présent; il faut les prendre pour objectifs inaccessibles et inexplicables, dans l'état actuel de l'intelligence humaine.

L'époptisme est la découverte de cet objectif; mais il ne l'explique pas , il le montre.

L'homme est à la tête de ce monde pour l'admirer et en jouir.

D'autres intelligences existent pour admirer et jouir de l'ensemble de la création.

L'homme a son rang parmi les hiérarchies sans lin.

Un jour il jouira de l'univers comme il jouit de ce monde.

Ainsi peut-être un jour il connaîtra les secrets de l'univers ; car s'il est resserré dans des bornes si étroites aujourd'hui, c'est qu'il ne peut réellement connaître le monde où il est placé que lorsqu'il connaîtra l'univers.

Les lois qu'il nous est déjà donné de connaître, et qui s appliquent à toute la création, nous disentque

notre planète n'est pas isolée; et les lois que nous connaissons doivent être le symbole de la connaissance à laquelle nous devons parvenir.

Il faut prendre l'unité dans un sens théosophique. L'ame n'a ni temps, ni lieu; lorsqu'elle accomplit un acte, cet acte est un. Il faut le concevoir sous ce point de vue. Voilà ce qui explique comment l'unité est toute naturelle dans un sujet puisé à la source des mystères , et comment elle est factice transportée dans les sujets purement historiques. Les uns sont spontanés, les autres successifs: il n'y a pas moyen de faire que le successif soit spontané. Sakespeare en prenait son parti. Toutefois, comme il ne peut y avoir de beau sans unité, que le beau est spontané et non successif, il faut qu'un sujet historique ait son unité, et cette unité se trouve dans la pensée intime et profonde qui gouverne l'événement, dans l'idée qui est sa cause première. Descendez donc dans le centre du fait, dans son ressort mystérieux , pour le traduire en drame ou en épopée.

L'idéal , c'est l'absolu et l'universel. Le beau , dans l'homme, c'est l'homme, et non pas un homme; dans la femme, c'est la femme, et non une femme.

( lest l'être dans sa généralité, et non dans son individualité.

Plus un individu s'approche de l'idée ainsi conçue, plus il est près du type du beau.

Révélation primitive pour le genre humain , pour chaque unité morale formée d'un certain nombre d'individus , réunis comme peuple ou comme race. Les unités collectives sont traitées d'une manière analogue aux individus. Révélations générales, nationales, individuelles, selon les temps, les âges de l'esprit humain.

Dès ce monde-ci , nous habitons le monde de l'esprit. Nous devons y faire des découvertes. Plus nous nous faisons de facultés analogues au monde des intelligences, plus nous nous rendons susceptibles de l'habiter indépendamment de nos organes. Moins nos organes sont nécessaires , plus le phénomène du dégagement s'approche. Lame habitera le royaume des intelligences sans changer de lieu , car il n'y a pas de lieu , seulement une autre lumière.

Il y a dans tout gouvernement un principe qui

est le principe générateur et législateur, le principe de mouvement. C'est ce principe qui forme l'unité; c'est ce qui est conforme à ce principe qui est l'expression vraie de la volonté générale. Quand on lui donne un nom, c'est le législateur. Tout ce qui s'écarte de ce principe est hors de la volonté générale, hors de la liberté légale, hors de la soumission libre des individus, hors de l'imputabilité, lorsqu'on essaie de s'y soustraire. Les chefs du gouvernement doivent être en sympathie avec ce principe, pour former le lien, ou le centre de l'unité.

Goguet attribue aux oracles la cause des révolutions successives de la Grèce : c'est la cause secrète et inaperçue, que ce savant attribue aux oracles. Cette cause, pour toute nation , je la trouve dans le génie intime de chaque individualité nationale.

Au reste, Platon et Cicéron sont d'accord sur l'importance des oracles.

Le développement, à Rome, par la nature de l'institution, fut d'une excentricité gigantesque: cest que l'institution fut l'Orient vigoureusement comprimé et agissant à sa plus haute puissance pour produire l'évolution de l'Occident.

Lutte donc, lutte effroyable du principe stationnaire et du principe progressif.

Par-tout où la lutte cesse, il y a stagnation, civilisation pétrifiée ou stéréotypée comme en Orient.

RÉFLEXIONS DIVERSES. 35g

La société reste où elle en est comme en Chine.

Ici se découvre la grande mission de l'Occident.

L'émulation des castes de l'Europe ancienne a produit la mobilité de l'Europe et ses progrès.

Les héros hors des temps historiques et des temps poétiques , dont les noms ne se trouvent ni dans la poésie, ni dans l'histoire, ces dynasties inconnues, et qui ont laissé de grandes traces , ces noms perdus dans celui d'Hercule, de Dédale, d'Hermès ou d'Homère, ces conquérants ignorés qui ont traversé le monde en distribuant des lois et des fers :

Tout est symbole, et ceci explique l'immortalité, la vie future. Notre vie est symbolique. La poésie et les arts, comme la vie, sont symboliques; et c'est à ce caractère symbolique, qui est leur essence, qu'est due l'immortalité de leurs œuvres. Celles de ces œuvres qui ont péri n'ont pas péri entièrement. Elles avaient passé dans les esprits; elles s'étaient assimilées à d'autres. La pensée est impérissable. J'ai exprimé ailleurs ce que je pense de ceux mêmes qui ne publient pas leurs pensées; elles n'en ont pas moins un règne comme ces dynasties inconnues dont il a été question plus haut. Il en est

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des pensées comme clés corps; la forme seule est périssable.

Alexandre a méconnu sa destinée, comme depuis Bonaparte a méconnu la sienne; l'un en voulant fonder en Asie une puissance qui ne pouvait avoir ses racines qu'en Europe ; l'autre , en voulant fonder dans une civilisation ancienne une puissance qui avait ses racines dans une civilisation nouvelle. Alexandre aurait dû être le fondateur de la puissance de l'Europe prenant l'ascendant sur l'Asie; Bonaparte devait être le fondateur de l'ère qui commence, de la série des destinées nouvelles de l'Europe.

La Providence a fait venir directement de l'exil un instrument plus docile.

Le mauvais génie de ce temps-ci, cest le génie du doute, de l'incrédulité, le génie qui a tenté d'abolir le sentiment moral. Savez-vous ceux qui donnent encore quelque force au génie frondeur du dixbuitième siècle? Ce sont ceux qui ont cru pouvoir continuer de régner par les souvenirs. Le mauvais génie de ce temps-ci , TArimane de notre époque a secoué ses puissantes inspirations à-la-fois sur un

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poète et sur un philosophe. Le poète, c'est lord Byronj le philosophe, c'est l'abbé de La Mennais. L'un a désespéré des destinées humaines, l'autre a en quelque sorte, et à son insu, nié l'émancipation chrétienne.

L'un et l'autre n'ont pas tardé de repousser la cruelle erreur à laquelle ils se sont trouvés en proie. Leur ame généreuse a compris qu'elle n'était point faite pour une telle fascination.

Lord Byron a voulu retremper son imagination dans la noble cause de l'humanité; l'abbé de La Mennais s'est mis à étudier les traditions générales du genre humain.

La Providence veut que les peuples ne restent jamais sans guide : c'est au sentiment moral à régir dès à présent le genre humain, puisque l'autorité des traditions s'évanouit pour lui. C'est la société, instituée à l'origine par Dieu même, c'est la société qui a perfectionné le sentiment moral; et maintenant Dieu laisse au sentiment moral la direction de la société. Les esprits qui refusent de reconnaître le progrès de la société refusent aussi de reconnaître le perfectionnement du sentiment moral. Voilà pourquoi le sentiment moral , qui se déclare juge et non ennemi des traditions, a tant d'adversaires qui se soulèvent de tous côtés; voilà pourquoi le sentiment moral vient à abandonner les idées anciennes pour

se réfugier dans les idées nouvelles , car c'est dans les idées nouvelles qu'est l'avenir nécessaire, indomptable de la société. Les partisans des idées anciennes ont le sentiment de cette vérité si triste pour eux; mais ils luttent en vain contre le sentiment moral, Dieu est avec l'avenir de la société.

Ceux qui attaquent maintenant le sentiment moral font un acte de désespoir; ils me représentent l'agonie d'une société qui meurt, et qui croit que tout meurt avec elle. J'ai déjà parlé de ce fait historique, pour en tirer l'enseignement que j'ai si souvent en vue dans cet écrit. Titus voulut épargner le temple des Juifs, qui était une des merveilles de l'univers; mais il le voulut en vain, Dieu avait condamné le temple de l'ancienne loi, et il fallut qu'il s'abymât dans une ruine vaste et spontanée.

Abraham, le père des croyants, était fils d'un païen. Melchisédec, roi de Salem, le roi juste, bénit Abraham. Abraham descendait de Seth. Entre Seth et le père d'Abraham il y eut solution de tradition pure; mais l'idée du vrai Dieu subsistait.

Job était Arabe.

Balaam adorait le vrai Dieu chez les Moabites, et était considéré comme un prophète par ces peuples.

Les tribus séparées avaient des prophètes.

Dans le mélange des peuples, soit par migrations, soit par les conquêtes, il y a peut-être des principes mâles et des principes femelles, ou des principes actifs et des principes passifs, les initiateurs et les initiables. Cette conjecture est vérifiée par tout ce que j'ai à dire sur les opes et les inopès. Les anciens ont des doctrines bien étonnantes à ce sujet. Les Amazones, les peuples-femmes. Est-ce l'intuition et la synthèse qui ont guidé les anciens, qui leur ont inspiré les doctrines dont j'ai à rendre compte?

Les épopées primitives sont pour Rome, comme pour les autres peuples, la source de l'histoire.

Xes romances, les ballades, les chants galliques, les vieux chants allemands, les poëmes italiens fondés sur les traditions mythologiques de la cour de Gharlemagne, nous donnent une idée de ce que fut à l'origine le cycle épique avant Homère, de ce que fut l'épopée primitive chez les Romains. Les antiquaires et les critiques voulurent débrouiller ce chaos poétique ; mais les rhapsodes latins ou osques ou étrusques se sont perdus, faute d'un Pisistrate pour composer l'Homère latin. Au reste, par-tout le génie lyrique a dû précéder le génie épique.

Les diverses castes de l'Inde eurent leurs poètes" de même, dans la Rome primitive, il y eut des chants patriciens et des chants plébéiens.

Une telle similitude mérite d'être remarquée.

Il ne serait pas facile d'étudier la part qui a été faite à ces différentes sortes de poésie, lorsque l'histoire est venue recueillir les éléments dispersés de la tradition.

Tite-Live a fait fort bien ce que M. de Marchangy a fait fort mal. Un génie analogue à celui de M. de Châteaubriant eût pu c dans le siècle de de Louis XIV, être le Tite-Live de la France.

Au temps de ce grand écrivain, l'aristocratie paraissait représenter la liberté.

Les préjugés du temps où l'histoire romaine a été écrite pour la première fois ont dû nous arriver ensuite, et les perpétuer pour nous.

( Ceci se rapporte à un passage des prolégomènes , page 97 du présent volume. )

Quelle que soit mon opposition aux systèmes de M. de Maistre et de M. de La Mennais, je dois dire qu'ils ont réellement plus avancé la véritable discussion que tous les philosophes ensemble de notre temps. Ils ont assigné le terrain vrai du champ clos où doit se livrer le combat.

L'extrême conséquence de la philosophie <{ui leur est opposée est le sensualisme; et cette extrême conséquence est incompatible avec tous nos instincts, avec ce qu'il y a de plus intime dans notre nature.

Si j'osais me servir dune telle expression, je dirais que MM. de Maistre et de La Mennais ont fondé une admirable culée de pont.

Voici un emblème de ce qu'avait fait la philosophie du dix-huitième siècle.

A Vienne, on a cru pouvoir ôter les contre-forts de l'église de Saint-Maurice, et le voile du temple s'est déchiré d'un bout à l'autre.

MM. de Maistre et de La Mennais ont voulu rétablir les contre-forts démolis par le dix-huitième siècle.

A mon tour, j'ai essayé de fonder la culée du pont, de donner des contre-forts au temple.

Je dis ici la philosophie opposée à MM. de Maistre et de La Mennais, sans lui donner le nom d'un chef d'école , parcequ'en effet elle n'a point de représentant, et cela doit être, puisqu'elle est sans action véritable en ce moment.

Les écrivains du dix-huitième siècle n'ont point de doctrine; ils peuvent se comparer aux tribuns de Rome, dont le pouvoir fut négatif, et qui n'avaient pas la faculté des auspices. La mission des uns était l'humanité, en dehors même de toute in-

stitution sociale; la mission des autres fut non une liberté politique, mais la liberté naturelle.

On conçoit la faculté de prédire, dans le monde moral comme dans le monde physique, un événement comme une comète. Le temps ne peut être précisé pour les révolutions politiques, pareeque le temps est un phénomène extérieur à l'intimité des choses. C'est une fort bonne expression que celle de l'Apocalypse, un temps, la moitié d'un temps, deux temps. Nos révolutions politiques ne peuvent entrer dans les limites du temps phénoménal ou astronomique. Les anciens avaient trouvé de l'identité entre les cycles astronomiques et les cycles sociaux ou les âges du genre humain, comme entre le sol et l'institution.

Le monde intérieur est devenu plus indépendant du monde extérieur.

Si l'on pouvait bien connaître le principe d une institution, l'énergie et l'intensité de ce principe; si, d'une autre part, on pouvait connaître le principe des obstacles qu'elle aura à vaincre pour son développement, son énergie et son intensité, on connaîtrait d'avance l'histoire d'une institution. C'est laïque réside la prescience divine, en accord avec la liberté de l'homme; c'est là aussi que ré-

side la faculté analogue de l'esprit s'exercant sur le passé.

La société, une fois pétrifiée, conserve ensuite je ne sais quel mouvement organique, qui ressemble à la vie, et qui n'en est pas. Il en résulte une sorte de matérialisme dont nous n'aurions aucune idée, si nous ne savions rien de la Chine. Voyez ce que peut devenir une société dont tous les actes de la vie publique et de la vie privée s'expliquent par des formules toutes faites, sont convertis en rites tracés avec l'exactitude d'une figure géométrique, où la poésie elle-même est garrottée dans les ridicules entraves du bout-rimé. Imaginez, si vous le pouvez, une momie desséchée par le temps, et où serait emprisonnée une ame immortelle. Toutefois j'ai une telle idée de lame humaine et des destinées qui lui sont promises, que je crois que cette momie prodigieuse est encore une chrysalide; un jour on la verra développer ses ailes brillantes au soleil de la régénération. Non, je ne désespère pas même de la Chine.

Il y a un sentiment indéfinissable qui fait d'une nation une seule individualité. Ce n'est pas ici le lieu de chercher la source mvstérieuse, et pour

ainsi dire cosmogonique, relativement à chaque société humaine. Ma remarque porte seulement sur ceci , c'est que ce sentiment veut se manifester en liberté; il veut d'abord être, ensuite se connaître. Voyez ce qu'il en a coûté à l'Angleterre pour conserver son individualité, sa nationalité. Nul prix n'a été assez grand. Voyez l'Allemagne, séparée en tant d'individualités diverses, qui toutes chercheni avec inquiétude à se manifester. C'est ce besoin d'individualité qui a causé toutes les agitations de la France. La France, à l'époque la plus brillante de sa monarchie, n'a pu se garantir d'un schisme que par la fameuse Déclaration de 1682; et cette Déclaration elle-même n'a pu être rédigée en articles que parcequ'elle nous régissait déjà, car elle ne fut que l'expression des maximes déposées dans toutes les traditions de notre histoire politique et religieuse. La Ligue s'appuyait sur le sentiment général ou universel, si différent de la nationalité; et il pourrait être établi que la nationalité et l'universalité avaient à cette époque un centre commun d'affections; ou plutôt nous sommes obligés de démêler deux sortes de nationalités. L'une se composait de toutes les grandes existences, de toutes les existences indépendantes, et qui avaient en ellesmêmes la raison de leur force, de leur vie, de leur puissance. Nous pouvons y ajouter un certain nom-

bre de corporations bourgeoises ou municipales, qui avaient leurs cbartes ou leurs capitulations. L'autre nationalité reposait sur des masses , mais sur des masses instinctives, sans liens communs, sans moyens de se représenter. Henri IV, avant d'être roi, s'appuyait incontestablement sur la première de ces nationalités; et nous voyons que c'était sur cette nationalité que le trône s'était élevé. Toutefois le grand travail de la couronne avait été constamment dirigé vers le but de la diviser, de neutraliser l'élément féodal par celui des communes, pour être moins gouvernée par la féodalité. Je suis autorisé à dire qu'Henri IV s'appuyait sur cette nationalité, puisque les grandes existences , ainsi que quelques corporations , s'étaient faites protestantes. L'autre nationalité que nous avons signalée, et qui commençait seulement à se faire jour, se confondait avec le sentiment universel ; elle ne recevait son unité que de son alliance avec l'extérieur; ses soldats étaient recrutés et disciplinés par l'étranger; et elle se serait fort accommodée de la vaste monarchie spirituelle qui habita la tête immense de Grégoire VII.

Pour bien sentir l'état de la question, il faut se représenter l'aristocratie disposant des anciennes forces sociales, et qui avait alors une tendance bien prononcée pour le protestantisme; le peuple, resté catholique, parceque ne participant d aucune fa-

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