‹ ŒuvresChapitre 173 sur 175 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

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çon aux avantages de la nationalité qui jusqu'alors avait dominé, le peuple, sans garantie, sans force organisée, avait pris son appui où il lavait trouvé. L'abjuration d'Henri IV a donc profité plus qu'on ne croit à la seconde nationalité, celle qui un jour devait entraîner l'autre par le nombre , par les lumières, effet du mouvement progressif. Qu'Henri IV eût persisté dans le protestantisme, involontairement et malgré lui , il aurait armé de puissantes réactions, encouragé des prétentions exclusives qu'il n'aurait pu diriger. Il dut donc se faire catholique pour se mettre en sympathie avec la France catholique. Si je parle ici du choix d'une religion, comme du choix d'un moyen ou d'un système de gouvernement, il ne faut point le prendre en mauvaise part. Je suis loin d'avoir l'intention de contester en aucune manière la croyance d'Henri IV, comme je ne voudrais pas que le lecteur eût la pensée de contester mes propres convictions. Le sanctuaire de la conscience doit être respecté dans tous. Je remarque seulement que des situations sociales agissent sur les esprits qui y sont soumis, sans vouloir prétendre pour cela qu'elles les déterminent. Henri IV aurait pu sans doute rester fidèle au protestantisme, comme Jacques II resta fidèle à la religion catholique; et je n'ai pas besoin d'un grand effort pour supposer dans l'un

toute la magnanimité qui eût pu le porter à affronter une lutte même inégale contre la force apparente des choses, comme il m'est démontré que l'autre espéra toujours obtenir, par des voies détournées, le triomphe définitif de sa propre croyance. Cette considération est bien de quelque poids pour apprécier la conduite d'Henri IV.

Quoi qu'il en soit, il lui fut impossible de rendre complètement le calme à cette puissance générale, dont toute sa loyauté ne sut jamais vaincre les ombrageuses méfiances. Sa position fut donc fausse, et à l'égard de ses anciens co-religionnaires, qui se croyaient trahis, et à l'égard des catholiques dont il devait méconnaître les exigences passionnées. On pense à présent qu'il ne rétablit les jésuites que par terreur, et les jésuites étaient la tête même de cette puissance générale dont nous avons parlé. Mais rien ne réussit à apaiser de pareilles méfiances; et tôt ou tard le principe qui avait conditionnellement triomphé par l'abjuration d'Henri IV devait se venger de ne plus régner d'une manière absolue.

La théocratie , lorsqu'elle parvient à figer la société, ne saurait, malgré son principe, la garantir de l'athéisme et du matérialisme, car la foi, réduite à des pratiques, n'est plus une foi vivante. La Pro-

vidence a d'autres moyens pour concilier le principe progressif avec le principe conservateur, la loi générale, qui gouverne toutes les intelligences dans un but commun, avec la loi morale qui donne à chaque individu la faculté de mériter ou de démériter. Les prétentions théocratiques ont toujours été combattues par les prétentions du pouvoir militaire, dans un temps; du pouvoir civil ou du pouvoir judiciaire, dans un autre temps. Les nationalités ont réagi contre les universalités. Que le pouvoir civil , ou , si Ton veut , le pouvoir temporel soit représenté par un prince , ou par un corps collectif, c'est la même chose. Si Grégoire VII eût pu réaliser ses grands desseins, l'Europe serait devenue l'Orient. lies princes contemporains résistèrent, et durent résister. Cette lutte, voulue par la Providence, aide prodigieusement aux progrès de l'esprit humain. C'est par elle que s'est développée cette plante plébéienne dont la Palingénésie sociale nous montrera toute la vigueur. Nous verrons comment le grain de sénevé est devenu un arbre immense qui couvre le monde.

Ceci ne doit pas empêcher d'exprimer le sentiment de la reconnaissance que l'on doit au pontife théocrate dont l'ascendant délivra les peuples de la force sous laquelle ils étaient près de plier.

Je n'examinerai point si l'autorité des deux puis-

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sances existait, ou pouvait exister avant le christianisme, je veux faire une seule remarque. Le mot autorité temporelle est, à mon avis, une locution qui a été une source d'erreurs. L'autorité temporelle elle-même est une intelligence; c'est là qu'est placée l'union hypostatique, et non comme l'a placée Bellarmin. Ne dirait-on pas que, à part l'autorité spirituelle , la société soit un être brutal ? Il n'en est point ainsi. L'autorité temporelle gouverne ce monde, mais ce monde composé d'êtres intelligents qui se manifestent par des organes; l'autorité spirituelle nous prépare au monde futur, et ne considère celui-ci que comme une épreuve. Il est certain que si l'autorité temporelle était telle qu'elle est définie par certains théologiens ou par une philosophie sensualiste, il faudrait bien admettre l'ultramontanisme, puisque seul il spiritualiserait la société. Mais, il faut en être bien convaincu, la puissance temporelle, quelles que soient ses limites, est éminemment gouvernée par lintelligence. L'homme n'accomplit pas toutes ses destinées dans ce monde : la religion entre dès cette vie dans les voies préparatoires de l'autre monde. Elle saisit dans l'homme ce qui de sa sphère d'activité actuelle appartient à sa future sphère d'activité. Notre vie mortelle est un moyen , et non une fin. La société aussi est un moyen , et non une fin.

Les masses actuelles de l'Espagne, longuement façonnées par le sombre génie de Philippe II, et par les redoutables maximes d'un tribunal inflexible, sont restées étrangères aux mouvements des idées qui ont entraîné les autres civilisations de l'Europe. L'Espagne n'a pu conserver l'unité générale, identifiée avec l'unité individuelle, qu'à un prix bien plus douloureux encore que celui dont l'Angleterre a payé la conquête du sentiment contraire; elle a eu pour surcroît l'abrutissement, la pauvreté, la barbarie, la dépopulation. Elle a échangé contre les progrès intellectuels et industriels la déplorable apathie qui convertit un sol si riche en solitudes ou en terres de mainmorte. Dieu me préserve d'accuser l'Espagne , car même avec de telles conditions , elle nourrit des sentiments nobles et généreux qui tôt ou tard produiront l'émancipation! L'énergie vitale y lutte vigoureusement contre la décadence. Elle qui a sacrifié son individualité à l'ascendant d'un sentiment général finira par entrer dans un autre sentiment général, qui la presse de tous côtés, et qui lui permettra de conserver son individualité. Je suis convaincu, au reste, que l'Espagne de ce moment a une grande analogie avec la France, sous la Ligue. En effet, s'il ne s'était pas trouvé un

héros pour vaincre la Ligue, si les Guise eussent fondé une dynastie , nous aurions été placés dans la même situation que l'Espagne; nous aurions eu la terrible monarchie de Philippe II ; nous aurions eu , avec l'inquisition, cette lamentable fixité des mœurs farouches ; et sans doute qu'à présent nous en serions peut-être aussi à secouer péniblement un linceul de plomb et de mort. Dieu voulait autre chose de la France et du monde par la France, gardienne des destinées progressives du genre humain.

Les sacerdoces de l'antiquité avaient la direction du monde social tout entier; ils avaient la science, la police, l'administration politique; et ce fut l'âge primitif de la théocratie, pt encore ne parlé-je point ici de cette théocratie tout-à-fait primitive, qui s'enfonce dans la nuit des temps cosmogoniques, désignés, chez plusieurs peuples de la gentilité, par le nom d âges divins. On pourrait considérer, dans l'histoire du genre humain, la constitution romaine , telle du moins que nous la concevons , comme une espèce de transition de la théocratie aux gouvernements que, pour faire abstraction de toutes les diverses formes sociales, nous devrions dire anthropocratiques. Eu Egypte, des dynasties de rois hommes avaient succédé à des dynasties de rois dieux.

Lorsque les sacerdoces chrétiens ont voulu s'investir de la prérogative qui ne fut point disputée aux sacerdoces de l'antiquité, ils l'ont usurpée; elle ne leur appartient point par la nature de leur institution. Le sacerdoce catholique, en dernier lieu, a accepté la solidarité de tous les autres sacerdoces anciens. Je ne crois pas qu'une telle profession de foi ait jamais eu lieu ailleurs qu'en France. Quelle suite d'erreurs il a fallu traverser pour arriver à cette dernière erreur, la plus grande de toutes ! Logique violente et aveugle, qui a produit l'impie loi du sacrilège.

Au reste, ceux qui ont un sentiment vif de l'époque actuelle, comprennent bien que le monde social est en travail d'une nouvelle unité catholique. Plus tard , cherchant à m'associer aux esprits religieux de mon temps , j'essaierai de signaler, autant qu'il sera en moi, les caractères de cette tendance, qui est dans les communions romaines aussi bien que dans les communions dissidentes. Mais cette immense révolution, qui atteindra certainement l'Orient, ne sera point, comme le croyait M. de Maistre, au profit de la théocratie.

Je ne vous dirai pas d'arranger, par la pensée, le monde à votre gré ; il est trop certain que le monde

ne pourrait pas être arrangé d'après les données de chaque intelligence , de chaque être moral et libre, quoique encore il ne puisse être question que dune théorie purement spéculative. Les plus grands génies, les plus vastes têtes ne suffiraient point pour concevoir une telle création, toute vaine qu'elle serait. Ainsi, abolissons, par la pensée, toute notion d'un plan général, nécessaire: laissons-le à la souveraine intelligence qui seule pouvait le concevoir, parceque seule elle pouvait l'exécuter; même dans la sphère spéculative où nous nous sommes placés, tenons-nous-en à celui quelle a cru devoir réaliser , et que nous ne pouvons juger. Réduisons-nous à composer, autant que cela est possible , par l'imagination, une seule destinée, celle d'un homme doué déminentes facultés. Pour être plus libres dans l'hypothèse que nous formons, pour ne pas être gênés par un sentiment personnel quelconque, que cet homme ne tienne à nous par aucune espèce de lien. Ne songez ni aux temps, ni aux lieux, ni aux institutions, ni aux croyances. Donné-je assez carrière à votre liberté d'inventer et de combiner? Eh bien, lorsque vous aurez fait tous vos efforts pour composer une seule destinée telle que vous voudriez qu'elle fût, je ne dis pas dans tous ses détails , mais dans son ensemble ; vous serez étonné de sentir qu'une telle exception serait impossible pro-

videntiellement parlant. Une seule destinée complète, harmonieuse, telle que vous la rêveriez, serait en dehors de l'ordre général , serait contraire aux vues, quelles quelles soient, de la création, vues que nous ne faisons que pressentir, et qu'il serait trop téméraire de vouloir scruter. Songez encore que dans ce problème que je vous propose, il ne peut pas être question dune vie heureuse. Il s'agit du sentiment moral, du développement des facultés intellectuelles; il ne s'agit point du bonheur.

Je n'ai pas besoin de dire que nul ne peut être isolé , ne peut séparer sa destinée de celle des autres. Nous aurions beau mettre les autres destinées dans la dépendance de celle de notre choix, nous n'y parviendrions jamais, dans le monde tel quil est. Ainsi donc voilà ce qui rend impossible le danger que nous seinblions craindre comme un résultat de l'état actuel des choses , le danger de voir la société se résoudre en individualités ; car il est trop évident qu aucune destinée ne sera jamais séparée des influences dont elle se compose et des influences qu'ellemême exerce à son tour. Nous sommes donc conduits à affirmer que la solidarité peut s'affaiblir sans détruire le lien de la société, le lien du genre humain ; puisqu'il subsiste toujours la dépendance des destinées les unes à l'égard des autres, et de toutes

à l'égard de l'ordre général , dans le passé et dans l'avenir. La solidarité ne sera plus exprimée dans les lois sociales ; elle subsistera dans les lois providentielles. Que sais-je? Il est peut-être dans les desseins de la miséricorde divine que dès à présent la contagion diminue pour le mal, sans diminuer pour le bien. Ne serait-ce point là le fruit de la transformation de la solidarité en charité? Cette transformation seule serait donc exprimée dans les lois sociales futures.

La Ville des Expiations nous révélera les merveilles de cette transformation.

Quant à présent, qu'il me soit permis d1 ajouter encore quelques mots.

Deux systèmes d'idées partagent le monde. L'un, c'est la nécessité, l'imployable nécessité qui régit tous les êtres ; l'autre , c'est la liberté accordée aux êtres moraux et intelligents. Si le premier système est vrai, le mal qui existe, et que nous voyons, est une image du mal éternel. Si le second système est vrai , toute créature intelligente et morale , en se perfectionnant , comme elle en a reçu incontestablement la faculté, parviendra tôt ou tard à un étal définitif qui sera bon.

Laissez-moi lire ce dernier système dans la loi chrétienne.

Je n'y mettrai qu'une restriction, et la voici; elle

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sera encore modifiée par la suite : si la liberté morale était sans limite, la Providence serait obligée à chaque instant de refaire le plan de la création , et de le refaire pour chaque être intelligent, ce qui implique impossibilité et contradiction.

On demande quelquefois: «A quoi suis-je bon? Que fais-je dans cette vie? » La réponse est facile. Vous êtes bon à vous préparer une destinée immortelle ; vous faites dans la vie ce qu'il faut que vous y fassiez. Vous accomplissez une mission que j'ignore, mais certaine ; vous êtes placé par la Providence à un poste que vous devez garder. Avant vous le monde allait, après vous il ira encore pour des créatures intelligentes et morales comme vous. Demander pourquoi vous êtes, et à quoi vous êtes bon, c'est demander pourquoi Dieu a créé toutes choses. Ah ! j'ai bien une autre pensée. Toutes choses sont faites pour chaque homme; tous les hommes aussi sont faits pour chaque homme, et chaque homme est fait pour tous. Cela ne vous suffit point. Écoutezmoi, ne vous consumez pas en efforts superflus, abstenez-vous de faire ce que vous ne savez pas faire, et ne faites que ce qui vous a été donné de pouvoir faire, car c'est ainsi que vous contribuerez au bien de tous, car c'est ainsi que vous ferez votre propre

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bien. Ainsi donc faites des souliers si vous êtes cordonnier. Faites des livres si Dieu vous a départi le talent décrire. Commandez si vous êtes maître. Obéissez si vous êtes serviteur. Soyez roi, poète, législateur, ouvrier, laboureur. Ne faites rien si vous n'avez rien à faire: toutefois ne soyez point oisif. Tous le voyez, je ne suis pas exigeant. Mais, quoi que vous fassiez, obéissez à la loi du devoir, car il y a des devoirs pour tous ; suivez la loi morale telle quelle vous est connue, car la loi morale est pour tous. Perfectionnez autant que vous le pourrez votre être, puisque plus tôt vous arriverez à la perfection qui vous est accessible, plus tôt vous arriverez à l'état définitif qui vous est destiné.

Le phénomène miraculeux de la vision donne une idée bien imparfaite, il est vrai, mais enfin donne une idée de la toute vue de Dieu sur l'ensemble des choses. Notre œil embrasse un horizon immense, et Dieu voit l'universalité des choses dans le passé, dans le présent, dans l'avenir; ou plutôt il n'y a pour lui qu'un présent sans fin. Le temps n'existe que pour l'homme de ce monde, c'est-àdire l'homme apparaissant dans ce monde pour y subir le genre d'épreuves qu'il doit y subir.

Ce qui aide à concevoir un peu la prescience de Dieu , c'est que les effets sont tous renfermés dans les causes, quoique tous ne se réalisent pas, et que

les effets à leur tour deviennent causes, lorsqu'ils sont réalisés et développés.

Ea lumière de Sirius traverse un espace dont le calcul effraie l'imagination, et finit par arriver certainement dans l'œil imperceptible du plus imperceptible des insectes. Quel est le rapport entre la masse prodigieuse de Sirius et cet insecte? Et l'homme, qu'est-il?

J'ai cherché à expliquer ailleurs laccord de la Providence de Dieu régnant par le moyen d'une loi éternelle avec la liberté humaine.

Je ne veux ici qu'entrevoir des détails.

Dieu a prévu toutes les contingences auxquelles pourraient donner lieu les pensées successives d'un être libre, intelligent et moral.

Deux éléments fort différents l'un de l'autre compliquent l'explication même hypothétique des contingences: i° la liberté de l'homme toujours circonscrite par la nécessité d'une loi générale ; 2° la chose qui n'a pas de nom et que j'oserais appeler le hasard providentiel, c'est-à-dire ce qui, à cause de notre intelligence bornée, ressemble au hasard , mais qui est régi par une sorte de statique comme le balancement et l'équilibre des fluides. Ce qu'il y a de fortuit, d'impossible à prévoir dans la cause

ou dans l'occasion des déterminations les plus libres et les plus spontanées de 1 homme, doit entrer en ligne de compte. Le hasard providentiel , nom que j'emploie à regret, pourra-t-il être comparé en effet au fluide inconnu, à l'élément réel ou imaginaire dans lequel roulent si facilement et si invariablement les mondes?

Un grain de blé contient en lui tout ce qu'il faut pour produire autant de grains de blé qu'il y en a dans le monde, qu'il y en a eu , qu'il y en aura jamais. Tous les grains de blé qui ont été produits depuis l'origine des choses ont chacun contenu la même faculté; et tous ceux qui seront produits dans la suite des temps la contiendront également aussi vaste, aussi indéfinie. Il n'a manqué à chacun des grains de blé perdus que l'occasion des développements. Et combien de germes perdus! Mais cela ne coûtait rien à Dieu , qui avait multiplié les germes sans mesure, et qui avait limité le nombre des occasions de développement. Il en est de même relativement aux contingences. Ainsi donc des millions de myriades de millions de contingences dont une seule se réalisera ; car, pour suivre la comparaison, il est évident qu'un seul grain de blé non réalisé détruit une infinité de réalisations possibles qui n'auront pas lieu. Et cette contingence, la seule réalisée parmi des millions de contingences

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prévues, modifiera à son tour des eontingenees prochaines ou éloignées, qui exerceront chacune diverses influences sur d'autres millions de contingences. Tout cela, encore une fois, ne coûte rien à la prescience de Dieu , comme la multiplication des germes à l'infini ne coûta rien à sa puissance. S'il a voulu assurer la perpétuité de la création , il a voulu aussi, en créant l'homme, que l'homme fût un être moral, et par conséquent un être libre. Cette comparaison que je me suis permise nous conduirait à bien d'autres réflexions, si nous voulions nous y livrer. Dieu a multiplié les germes comme il a multiplié les mondes ; car nous sommes toujours entre deux infinis. Mais est-il certain que les germes perdus en apparence le soient en réalité? Y a-t-il dans l'ouvrage du Créateur aucune force , aucune faculté qui s'anéantisse? et ensuite la vie d'une intelligence commence-t-elle et finit-elle dans le temps, comme la vie d'une plante? Une ame habite-t-elle un lieu, existe-t-elle dans un temps? La faculté végétative qui repose dans ce germe , et que vous croyez détruite , ne subsiste-t-elle pas toujours comme la force tangentielle d'une planète reculée dans les profondeurs de l'espace? et toute ame humaine, émanée de Dieu , n'existe-t-elle pas indépendamment du corps qu'elle semble habiter? Ne fautil pas alors que toute réalisation soit consommée?

Le monde tel qu'il est, tel que l'homme l'a fait; la déchéance, preuve de la liberté humaine; la réhabilitation, preuve à-la-fois de la bonté divine et de la liberté humaine; le plan primitif et éternel de la création, altéré en apparence, resté intact en réalité; l'accomplissement des destinées générales de l'univers lié à l'accomplissement des destinées de l'homme dans le temps, et hors du temps: c'est la contemplation de ces mystères qui a produit la Théodicée de Leibnitz.

Le système des contingences offre, il est vrai , un plus grand nombre de combinaisons à prévoir que n'en offre celui de l'harmonie préétablie, quoique celui-ci en contienne déjà assez pour effrayer l'imagination ; mais quand on est sur la route de l'infini, il est permis de ne pas s'arrêter. D'ailleurs il s'agit ici de Dieu, et l'on ne risque jamais d'aller trop loin. N'est-ce pas lui qui a mis dans un seul végétal la puissance d'être de l'espèce tout entière ? n'est-ce pas lui qui a semé les mondes dans l'espace comme il aurait semé une vile poussière?

Sans vouloir donner à mon système l'appui d'une autorité sacrée , qu'il me soit permis néanmoins de dire qu'il y a dans nos livres saints des expressions et des faits qui pourraient être invoqués en témoignage.

Toujours est-il qu'on ne peut s'abstenir de con-

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dure la liberté de l'homme et le respect de Dieu pour la liberté de l'être moral.

Solidarité et charité, telle est toute la destinée humaine dans le monde actuel.

Le grand problème de la liberté amène naturellement la question des jésuites, question qu'il faut aborder, je ne dirai pas avec impartialité, mais en la transportant tout-à-fait dans la région des principes les plus généraux, les plus indépendants de toute discussion passionnée. Toutefois un sujet si mêlé de considérations générales ne peut être traité, avec l'étendue qu'il mérite, dans les bornes étroites d'une simple note. Je devrai donc me contenter de le signaler à la méditation sous le rapport qui laisse le moins de prise possible à l'esprit départi.

Je me garderais bien de relever ces accusations de principes relâchés qui sont attribués aux jésuites : ces maximes d'accommodement avec les passions et les vices ,ces formules évasives ou de restrictions, vous pouvez les flétrir du nom de condescendances coupables; mais, au défaut de l'éloquente ironie de Pascal, n'avez-vous pas le sentiment moral pour les combattre et les vaincre à coup sûr? Je ne pourrais pas non plus relever sérieusement les accusations de régicide , s'il n'était pas nécessaire

d'arrêter, malgré soi , ses regards sur un passé dont tous les partis cherchent à s'emparer. Vous savez bien que, dans les jours des fureurs de la Ligue, les jésuites n'ont pas été seuls à tenir des discours empreints de violence; vous savez bien que des docteurs de Sorbonne, que des moines de tous les ordres, que des prêtres séculiers, que des corporations laïques, n'hésitaient pas sur les dernières conséquences de leurs opinions; vous savez bien qu'ils étaient tous, en cela, l'expression trop juste et trop fidèle des terribles sentiments d'une multitude égarée par le fanatisme , et le fanatisme le plus farouche était l'esprit public du temps; vous savez bien qu'Henri IV excitait une aversion unanime dans ceux pour qui se laisser gouverner par un prince hérétique était une apostasie. Voudriezvous que la conscience des jésuites ne fût pas plongée dans la piscine commune où se trempent toutes les âmes d'une même époque? Au contraire, le reproche le plus fondé que l'on puisse faire à leur institut, c'est de ne s'être jamais élevé au-dessus de son siècle; par la même raison, lorsque le temps a marché, il est resté immobile, et ensuite il s'est trouvé complètement en arrière du temps. Il n'a jamais eu de doctrine; par conséquent il n'a jamais dominé les lieux , les temps , les hommes et les choses. Des jésuites n'ont pas reculé devant la pen-

sée du régicide, lorsque le régicide était une pensée devant Laquelle les esprits ne reculaient pas. La résistance à cette déplorable rigueur d'un principe admis par le plus grand nombre, cette résistance était une exception dans laquelle ils n'avaient pu se placer. Heureusement qu'à présent nul ne songerait à justifier le meurtre et l'assassinat. .Te ne nie point que des passions furieuses ne puissent armer encore quelques bras; mais il faut la solitude et l'isolement à des âmes telles que Louvel. Ce n'est plus au sein des foules exaspérées qu'ils peuvent nourrir leurs funestes pensées. Ainsi toutes les raisons qu'on a données pour repousser les jésuites sont mauvaises. Sortons une fois enfin delà triste polémique des récriminations , et allons droit à la véritable raison , celle qui interdit le privilège d'une tolérance spéciale et exclusive. Les jésuites doivent entrer dans le droit commun , dans la liberté garantie la même à tous par la Charte : rien de plus, rien de moins.

Il s'agit donc de savoir si vous voudriez confier l'éducation publique a des hommes réunis par un lien qui vous serait étranger, à livrer ainsi l'avenir de la société à des influences mystérieuses dont vous ne pouvez prévoir tous les résultats. Des hommes qui auraient un pacte dont vous ignoreriez les conditions, voudriez-vous leur laisser falsifier à

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leur gré l enseignement, fausser les doctrines, reconstruire les hiérarchies de rangs, fonder frauduleusement tout un ordre de choses contraire à votre ordre légal, fortifier l'autorité aux dépens du sens intime? Sans doute il doit être permis à M. de Maistre de mettre toutes les couronnes dans la dépendance de la thiare; sans doute on doit laisser à M. de La Mennais, et à ses disciples, la faculté de publier, dans le Mémorial, tout ce qu'ils croient bon et utile. Je vais plus loin ; sous un régime de liberté, non seulement il est permis, il est même ordonné d'énoncer son opinion. C'est un devoir analogue à celui de l'électeur exerçant la portion de souveraineté que lui délègue la loi. Mais lorsque un institut quelconque, secret ou public, philosophique ou religieux, tend à s'emparer de toutes les positions; lorsqu'il tient sous sa dépendance, dans une sorte de tutéle, vos femmes, vos enfants, vos serviteurs, les ouvriers que vous employez; si, par son ascendant ou ses fascinations, il dispose des grâces et des emplois; s'il occupe les plus secrètes avenues du pouvoir; s'il est parvenu à captiver la pensée du pouvoir lui-même; enfin s'il enveloppe d'un réseau les intérêts domestiques , aussi bien que les intérêts publics, et qu'encore le pays ne soit qu'une province d'un autre empire, dont la domination embrasse le monde; alors, je

le demande, peut- il être question dune liberté spéculative? Tant que la guerre n'est que dans les esprits, faites la guerre des intelligences; opposez système à système; mais lorsqu'une doctrine s'incarne à la puissance publique, le temps de la simple et libre discussion est passé. Il faut que la volonté publique réagisse par des actes.

Toutes les institutions qui embrassent un système général, indépendant de tout esprit patriotique, et qui s'étend sur le monde civilisé tout entier, ces institutions, par le génie qui vit en elles, sont naturellement en opposition avec cet esprit patriotique. Une nationalité s'alarme de la domination qui peut peser sur elle, même pour son amélioration. Par conséquent ces institutions générales excitent l'inquiétude des gouvernements et des peuples. Voilà ce qui explique l'abolition des instituts de Pythagore dans la grande Grèce, celle des Templiers, celle enfin des jésuites. Toutes les fois qu'une institution marche à l'envahissement de la société , ou plutôt indique le but de la faire disparaître dans une sorte de panthéisme religieux et politique, la société, menacée de perdre son individualité , quelle que soit la nature des pouvoirs qui la dirigent , veut à toute force conserver cette individualité, la raison qui fait qu'elle est telle société et non telle autre. La loi des êtres est de vouloir être. Les moyens qu'emploie

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la société menacée dans son existence intime, dans l'exercice de ses facultés individuelles, sont ou des coups d'état, ou l'usage de formes légales, ou l'emploi d'une violence plus ou moins tempérée par les mœurs, selon les temps et les lieux; moyens le plus souvent condamnables, parceque de tels actes, imposés par la nécessité du moment, toujours spontanés et subits, ne peuvent jamais être réglés par la sagesse, par la prudence, par la modération. Je ne justifie aucune violence; je l'explique. Et en effet, dans le dernier siècle, l'expulsion des jésuites fut quelquefois environnée de rigueurs bien odieuses. Si le mal était nettement aperçu lorsqu'il commence, il pourrait facilement être réprimé; et, avant de blâmer le dernier acte, il faudrait peutêtre blâmer l'imprévoyance qui a laissé aller les choses.

Tliéopompe attribue à Pythagore un but politique, et prétend que cet illustre philosophe voulut s'emparer de la puissance suprême. Il est certain seulement qu'il voulait réformer toute société.

Sans doute, les pythagoriciens se mêlaient de la chose politique, car ils savaient bien qu'il ne suffit pas d'améliorer l'homme moral , mais qu'il faut perfectionner l'homme collectif; qu'il faut par conséquent s'occuper de la constitution sociale. Le christianisme, en s'identifiant avec la nature hu-

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maine elle-même, a pu seul se déclarer désintéressé dans les questions qui tenaient aux formes diverses de la société. Il savait bien d'ailleurs que toutes ces formes sont initiatives. Plusieurs législateurs sortis des écoles de Pythagore , et plusieurs pythagoriciens ont gouverné. Et de plus il est certain que les guerres contre la ligue de Sybaris furent suscitées par les pythagoriciens. Quoi qu'il en soit, ils furent exterminés, non comme philosophes, mais comme ayant voulu s'emparer du pouvoir.

Les jésuites ont réellement gouverné. Ils ont régné au Paraguay; ils ont voulu même se maintenir par les armes.

Mais la grande différence qu'il y a entre les pythagoriciens et les jésuites, c'est que les premiers étaient à la tête de toute la science de leur temps, qu ils avaient pénétré dans tous les sanctuaires, qu'ils avaient une doctrine, et que les jésuites sont sans corps de science, sans doctrine. Je dis qu'ils sont sans doctrine, pareeque leur pensée profonde est un système, et non une doctrine; ils professent l'obéissance passive , qui est l'abolition de l'homme. Les pythagoriciens avaient la prétention de gouverner les esprits en les dominant par l'ascendant delà philosophie; les jésuites veulent les gouverner en enchaînant leur liberté, en les dépouillant de la volonté.

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Ec christianisme est aussi la tendance générale qu i ne tient pas compte des nationalités; mais, comme nous venons de le remarquer, il opérait la réforme de l'humanité, en s'identifiant avec elle ; il ne voulut ébranler aucune institution établie. Toutefois cette tendance générale suscita contre lui les épouvantables proscriptions que nous savons.

Une société secrète qui s'appuie sur le passé, et non sur l'avenir d'un peuple ou du genre humain , est une société essentiellement mauvaise.

Des philosophies plus ou moins puissantes ont eu pour objet de rétablir l'unité du genre humain en le perfectionnant; les jésuites ont voulu cette unité en paralysant ses forces, en essayant de le retenir dans le statu quo.

Si les jésuites se fussent alliés aux idées de progrès, il serait tout simple que les peuples leur eussent accordé leur confiance: encore eût- il mieux valu que le gouvernement eût voulu accomplir luimême un devoir, le plus élevé de tous, car nous ne sommes pas sur la terre pour être gouvernés, mais pour nous perfectionner.

Je considère les jésuites comme un instrument irrationnel, puisqu'ils n'ont ni traditions ni corps de doctrine: cet instrument formerait de nous des automates chinois.

Mesurez par la pensée la différence de cet in-

ï<)4 RÉFLEXIONS DIVERSES

strument, en quelque sorte aveu.;; le , Rappliquant à une société encore dans ses rudiments, et ce même instrument appliqué à une société dans le mouvement évolutif du progrès.

Remontons au berceau de cette puissante associai ion.

Les jésuites ont été établis pour arrêter les progrès du protestantisme, et non pour vaincre l'incrédulité ; pour fixer la foi , et non pour la développer. Ils deviennent sans objet, dès qu'ils ne peuvent plus lutter utilement contre le protestantisme; peut-être même serait-il permis de penser qu'une modification dans la discipline, dans les choses extérieures au dogme, eût mieux réussi: le protestantisme a usé dune voie insurrectionnelle, et l'autorité légitime l'aurait absorbé, si elle eût senti le besoin de se réformer elle-même. Quoi qu'il en soit, Ganganelli abolissant l'ordre des jésuites est un général qui licencie son armée lorsque la guerre est finie. L'Europe avait constitué son état politique en fixant les limites respectives du catholicisme et du protestantisme.

Les nouveaux jésuites auraient dû s'enquérir de la différence des époques , et apprendre que s'ils pouvaient avoir une mission, il fallait que cette mission fût entièrement nouvelle. Il fallait donc que', comme M. de Maistre et M. de la Mennais ,

ils se missent au niveau du temps, et qu'ils ne craignissent pas d'entrer dans la belle discussion pour laquelle il me semble que le monde est mûr. Mais ils ne peuvent croire à une ère nouvelle, sans cesser d'être ce qu'ils sont; pour eux, consentir à discuter, c'est abdiquer.

Est-il bien étonnant qu'il y ait une église gallicane? La foi n'a-t-elle pas été prêchée dans les Gaules dès les premiers temps? L'église gallicane a eu ses apôtres, ses docteurs, ses martyrs, sa forme d'enseignement, ses moyens de perpétuer la doctrine des pères aux enfants; nous allons plus loin, et nous disons encore l'église de Lyon , pour conserver la mémoire de ceuxqui , les premiers, ont scellé de leur sang la foi dans cette partie des Gaules. Dès l'origine on désignait par des noms particuliers des églises qui déjà avaient leur vie propre. Voulezvous effacer tous les souvenirs individuels qui sont une partie si considérable de l'existence? Ce qui constitue la noblesse, comme il est dit dans les historiens anciens, c'est la faculté de nommer ses pères. L'église gallicane peut nommer ses pères dans la foi. On ne se contente pas d'être dans le présent, on veut avoir été dans le passé; on veut s'assurer d'être dans l'avenir. Le christianisme n'exige pas

qu'on se dépouille de son individualité; c'est une loi d'émancipation. Dites un dogme qui soit contesté par l'église gallicane, ou qui soit expliqué autrement qu'il ne l'est par l'église universelle. Il est donc évident que la question porte, au fond, sur une direction politique. On veut régner en vertu des pouvoirs donnés par celui qui déclara ([lie son royaume n'était pas de ce monde. Et toutefois tous ces débats entre l'autorité spirituelle et l'autorité temporelle ont eu leur grande utilité; il est évident que la pensée de Grégoire VII fut elle-même une pensée protectrice, à l'époque où elle surgit pour contenir une multitude de pouvoirs divers , tous oppresseurs. Le besoin d'unité alors luttait contre une anarchie puissante.

Le malheur de notre temps a voulu que le clergé, d abord persécuté, puis resté sans appui, dans une société où tout avait été bouleversé , ait pris pour lui le cosmopolitisme qui efface la nationalité. Il faut bien ne pas oublier aussi cette sorte d'oppression où jusque-là il avait été tenu par les parlements; et les parlements furent à son égard de rudes tuteurs. Il n'est pas gallican; il se rattache à l'universel, il se détache du particulier. Le gouvernement aurait dû intervenir dans la situation tout entière, puisqu'il la reconnaissait, et qu'il ne se contentait pas de légaliser la liberté de conscience ;

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s il voulait un établissement religieux, il devait le fonder en même temps qu'il fondait l'ordre social. Les récentes expériences de l'empire lui avaient assez appris ce qui était à éviter, ce qu'il était possible de faire. Le gouvernement a donc eu un tort immense, celui de ne pas définir ce qu'il entendait par religion de l'état. L'existence gallicane n'empêche point de faire partie de l'existence universelle. Être Français n'est point incompatible avec être homme; être tel homme se concilie avec être homme. Ce qu'on a appelé chez nous les libertés de l'église gallicane est une locution qui exprime le sentiment, du libre arbitre appliqué au sentiment religieux d'une nation.

Tout pouvoir qui demande à un autre pouvoir d'assigner ses propres limites, se déclare soumis; ii accepte la capitulation dont il n'a pas discuté les conditions, il est vassal. Louis XIV a fait cette faute, et jamais il n'a pu avoir la paix religieuse, même au sein de l'église orthodoxe. Ce n'était pas ainsi qu'en agissaient saint Louis et Charlemagne. Si Louis XV n'avait pas été vigoureusement soutenu par les parlements, qui étaient, du moins en cela, l'expression de la nationalité, il aurait été obligé de se soumettre humblement.

Toutefois Bossuet a pu croire avoir fondé une autocratie pour Louis XIV. L'intolérance fut orga-

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nisée en pure perte, et. l'église gallicane, il tant le dire, opprimée par les parlements, était sans protection auprès du Saint-Siège.

Il y avait un autre ordre de choses à constituer.

La Déclaration de 1682 n'est donc point une loi de séparation. Elle est l'acte conservateur dune individualité qui est le sentiment même de l'existence, et j'oserai dire de la moralité. On a pu en abuser, tantôt au profit du despotisme royal, tantôt au profit des prétentions parlementaires, cela ne fait rien ; elle n'en est pas moins la garantie dune individualité nationale, l'expression du libre arbitre d'un peuple. Il est tout simple qu'un corps de magistrature, au défaut d'une autre institution, ait cherché à s'approprier cette individualité en qui est la vraie force, qu'il ait voulu en prendre ce quelle a de plus intime, à savoir la vertu religieuse. Une telle vie ne peut s'éteindre; elle va quêtant des organes, parcequ'elle veut se manifester. Chassée du corps féodal, elle a fini par se réfugier dans les parlements. Cette Déclaration de 1682 a donc tous les inconvénients des actes vrais et fondés sur la nature des choses. Elle doit les avoir. Tous les partis n'ont-ils pas voulu se saisir tour-à-tour de la Charte? tous ne lui ont-ils pas demandé des armes? Cela devait être, puisque la Charte est un acte vrai, et fort d'une force réelle.

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Sans doute il faut défendre l'unité dans le sens de f universalité, mais jamais à la condition de clétruire toute individualité. Ici revient la doctrine philosophique de M. l'abbé de La Mennais, si parfaitement concordante avec la doctrine politique de M. de Maistre, et avec la théologie ultramontaine de l'un et de l'autre. C'est la même thèse dans deux sphères différentes. Que le Siège de Rome, qui représente le sentiment universel , veuille étendre son existence universelle, cela se conçoit, parceque son existence individuelle repose sur ce sentiment universel ; mais lorsqu'il veut convertir ce sentiment en prérogative, alors il doit trouver de l'opposition, car tout être veut avoir sa vie propre, dont il ne peut, à aucun prix, faire le sacrifice. Le dévouement de ce genre ne peut appartenir à un peuple.

En un mot, c'est le christianisme qui a fondé la société des temps modernes. Cette société veut à son tour son émancipation; et l'émancipation est contenue dans la loi chrétienne.

Il faut bien faire attention que l'on a nié l'évidence , en niant que le christianisme gouvernât encore la société. Ceux qui avançaient ce paradoxe y ont trop légèrement fait croire ; la foi des croyants en a été ébranlée. Ils n'ont pas voulu voir que le christianisme, loin d'être épuisé, reprenait

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une sève nouvelle; que loin d'être intimement uni

à La société du moyen âge, cette société lui était antipathique, et qu'il avait par sa nature réagi contre elle.

Non seulement le christianisme gouverne la société; j'oserais dire qu'il est la société elle-même.

Le moment est venu où les gouvernements doivent à leurs peuples une profession de foi, mais telle qu'elle n'exclue aucune liberté, et qu'elle entre dans le véritable esprit du christianisme, en déclarant qu'ils le regardent comme identique avec l'esprit de développement universel. En effet, le christianisme est une loi d'affranchissement et d'émancipation. Si l'on veut en faire autre chose, si l'on veut le rendre incompatible avec toutes les idées généreuses, on repousse dans les abymes de l'incrédulité une génération nouvelle que le doute fatigue, à qui l'incrédulité est en horreur.

Le monde religieux, je le sais, est en travail d'une nouvelle unité. Mais cette unité future ne consiste point dans une reconstruction éphémère du passé.

Voyez donc ce qui s'agite autour de nous.

Est-ce là ce qu'on appelle le christianisme universelle christianisme affranchi de toute nationalité? est-ce là le christianisme qu'annonçait saint Paul à

Atliènes, qui se cachait dans les catacombes de Rome, qui fut persécuté par les empereurs, qui a conquis le monde par les prodiges de la charité?

Quels sont ceux qui ont sollicité des secours pour la Grèce chrétienne! Et cependant les héros de Missolonghi n'étaient-ils pas chrétiens , eux qui recevaient la communion de leurs prêtres avant de se livrer à la mort dans le vaste tombeau qu'ils avaient eux-mêmes creusé à leurs femmes, à leurs enfants, pour les soustraire à la prostitution ou à l'apostasie? C'était bien un chrétien cet archevêque qui , dit-on , mettait lui-même le feu à une des mines de cet effroyable volcan, où périrent tant de nobles et d'innocentes victimes du patriotisme et de la foi ! Ces hommes réactionnaires dont les souvenirs sont restés si amers n'ont-ils d'entrailles que pour les malheurs sur lesquels ont passé toutes les affaires humaines qui ont remué le monde, depuis trente ou quarante ans? Ne connaissent-ils que les calamités d'une révolution terrible, il est vrai, mais d'une révolution accomplie, et dont les sanglants phénomènes, un jour, seront à-la-fois de l'épopée et de l'histoire? Ils évoquent des croyances qui sont les nôtres; ils les évoquent comme si nous les avions oubliées; par ces croyances, qui reposent sur toutes nos véritables sympathies, ils mettent la discorde dans nos villes et nos familles , et ont déjà conduit

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