DEUXIEME PARTIE. i
Toutes les fois que les historiens s'emparent de paroles consacrées par les traditions, ou consignées dans des actes publics , ils sont vrais , et cela est facile à connaître. J'oserais affirmer que Tite-Live sur-tout a quelquefois employé des formules dont il ne connaissait pas toute la portée, et je ne serais pas embarrassé de le prouver. Souvent c'est dans une circonstance inopinée d'un temps postérieur que se trouve la manifestation ou l'explication d'un fait antérieur, antérieurement dénaturé dans le récit, quelquefois même d'un fait primitif dont l'effet se prolonge, d'un usage qui s'est conservé dans sa forme extérieure , et dont le sens intime a péri.
Les premières histoires, depuis Hérodote, ont été faites pour amuser plutôt que pour instruire. En un mot, elles ont été conçues comme compositions littéraires , et non comme compositions philosophiques. Denys d'Halicarnasse le dit positivement, et Quintilien en fait un précepte formel. L'épopée ancienne n'était plus alors considérée que comme un tissu de fables inventées ; la langue des mythes, discréditée et méconnue, n'était plus l'expression forte de cette poésie primitive où résidait la vérité des traditions. On était donc tenu d'arranger les faits pour leur donner ce qu'on croyait de la vraisemblance: on abaissait la poésie,
i 58 PALINGÉNÉSIE SOCIALE.
au lieu d'élever l'histoire au niveau même de La poésie. Les histoires anciennes sont donc à refaire à priori. La tâche consiste à démêler le fait général, et à le séparer du fait particulier, c'està-dire de sa personnification. L'histoire moderne doit se refaire aussi , mais sur un patron différent. Ce travail vers lequel j'eusse voulu diriger les esprits, il y a quelques années, s'accomplit par-tout en ce moment. La nouvelle ère historique, que j'avais prévue , est commencée. Sismonde-Sismondi , Micali, Niebhur, Hallam, déjà ont ouvert la voie. Walter-Scott a montré ce que pourrait être l'union du génie épique avec le génie historique. Parmi nous, plusieurs écrivains d'une grande distinction se sont enfoncés ou dans les ténèbres du moyen âge, ou même ont tenté de faire entrer l'histoire contemporaine dans ce mouvement général. L'étude de la jurisprudence, éclairée par quelques découvertes récentes , vient de s'élancer dans la même carrière. Gibbon, au reste, avait déjà compris que la connaissance d'une législation est un des flambeaux d'une histoire; et Montesquieu surtout avait montré ce que peut le génie historique appliqué aux investigations des lois. Je ne veux pas me contenter d'applaudir à de tels efforts, et j'essaierai de prouver qu'il est possible de surprendre l'histoire à sa source. C'est là que réside encore