DEUXIÈME PARTIE. i
toute une poésie, toute une philosophie; c'est là qu'habite encore la Muse aux grandes et éternelles inspirations.
Je parlais des monuments de la jurisprudence primitive; n'oublions pas le génie de la langue: le génie d'une langue, ai -je dit, est identique avec le génie du peuple qui la parle. Il est des expressions qu'il faut analyser, qu'il faut éclairer dans leurs significations respectives , puisqu'elles portent l'empreinte ineffaçable des mœurs et des institutions. Souvent un mot est un témoin qu'il faut interroger scrupuleusement , parcequil a assisté à plusieurs révolutions , et qu'il en sait le secret : ce témoin est d'autant plus précieux qu'il est naïf comme un enfant , impartial comme un vénérable juge, impassible comme une loi que les hommes n'ont pas faite. Je l'ai souvent dit, les annales des peuples sont dans leurs langues, comme les archives du genre humain sont dans les monuments des langues qui ont successivement régné. Une philologie fondée sur de bons éléments jetterait donc une vive lumière sur toute l'histoire. Les formules qui survivent à des lois abrogées ou tombées en désuétude contiennent un grand nombre de ces mots que j'ai appelés motstémoms.
Les poètes de tous les âges successifs sont à-la-fois
i6o PALÏNGÉNÉSTE SOCIALE.
des reflets de leur temps et des interprètes des temps antérieurs. Les poètes comiques, conservent des expressions proverbiales qui, avant d'être dans la langue populaire d'une époque, appartinrent à la langue héroïque précédente, ou peut-être même encore à une langue religieuse , reculée dans le troisième âge antérieur. Les géologues reconstruisent l'ancien monde terrestre : nous sommes de même obligés de reconstruire l'ancien monde civil avec des débris. Je ne saurais donc éviter de faire à présent ce que j'avais pu refuser de faire pour l'Orphée : il est devenu indispensable d'étudier les monuments pour signaler, dans l'histoire romaine, les faits primitifs, analogues aux faits primitifs de toutes les autres histoires.
Ici il faut bien noter un aveu de Tite-Live. Cet historien ne craint pas de dire qu'il ne raconte avec quelque certitude que les événements qui ont suivi la seconde guerre punique : auparavant tout est indécis et sujet à discussion. Thucydide ne fait remonter la certitude historique qu'à l'âge qui a précédé la guerre du Péloponèse. L'aveu de Tite- Live , je n'hésite pas à en faire l'aveu de tous les autres historiens de Rome. Je n'entends point par-là introduire le pyrrhonisme dans l'histoire; j'espère au contraire en faire jaillir la véritable certitude, la certitude qui doit reposer sur les faits généraux