‹ Œuvres: poésiesChapitre 4 sur 37 · L'ALCOVE · texte numérisé non relu

L'ALCOVE

tA Emile Troîliet.

1 AN DIS qu'on rebâtit la maison délabrée, La vieille alcôve attend, vide, devant l'entrée, Qu'on la réédifie à droite du foyer.

Le regard du passant la fouille et la profane, Et le petit bouquet de buis bénit s'y fane Au vent qui le fait tournoyer.

Le Maître qui j'adis^ pour sa noce prochaine, Chargea l'humble ouvrier de faire en cœur de chêne Ce lit de son amour et de ses rejetons, Avait compris que la couche familiale A besoin d'être forte, héroïque et loyale. Et de rester quand nous partons,

Pour léguer, à travers au moins trois ou quatre âges, Les vertus de la race et les mâles courages De ceux qui longuement, très chastes, sans remords, Se sont adorés là comme en un temple même, S'y sont tordus dans la douleur, sans un blasphème, Puis chrétiennement y sont morts...

Lui-même y conduisit un soir sa jeune femme. Beauté rustique et saine, aux lueurs de la flamme Qui montait du foyer et palpitait aux murs Avivant les rougeurs de l'épouse pudique, — Tandis que les grillons leur chantaient le cantique De l'été dans les épis mûrs.

Lt dix fois en vingt ans, dans les cris et les transes. Les vagissements doux succédant aux souffrances, De vaillants nouveau-nés sont éclos dans ce nid, L'ont flanqué de berceaux aux cadences légères, D'où sont partis soldats, laboureurs et bergères. Race forte que Dieu bénit.

Puis, dans la même alcôve où la fraîche épousée Hntra vierge, la mère, avant l'heure épuisée D'avoir donné son sang à flots avec son lait. Se couche un soir, très pâle, et meurt sans une plainte, — Mains jointes, le rosaire aux doigts, comme la sainte Qui du Paradis l'appelait...

Le maître en son grand lit demeure solitaire, Tout son cœur à la morte, et voulant que sa terre Aux fils qu'elle enfanta ne fasse point défaut; Comblé de jours, il fait venir notaire et prêtre. Lègue à l'aJné l'alcôve, — et s'en va comparaître Devant le Maître de là-haut.

l't toujours, et toujours ainsi : l'humble héritage, A l'abri des débats, des procès, du partage, P.isse du père au fils, au petit-fils, suivant Le destin de la ferme et le cours de la vie, — Arche qui toujours flotte et jamais ne dévie. Et court au port malgré le vent.

Toi, qui remets à neuf ce logis en ruine, Si le cœur des anciens habite en ta poitrine, Jeune homme, et si leur but est encore le tien, Rends au lit paternel sa place coutumière. Près de l'âtre, dans la chaleur et la lumière, Sous le grand symbole chrétien.

Où leur corps s'étendit que ton corps se délasse! Dors là leur bon sommeil, songe leur songe, enlace Celle qui doit par toi repeupler la maison; Que là naissent tes fils, — comme les beaux arbustes Surgissent au printemps du pied des troncs robustes En opulente frondaison.

Sur l'oreiller commun aux jumelles empreintes Porte tous tes espoirs, tes bonheurs et tes craintes; Qu'il soit ton confident, qu'il soii ton conseiller; Les .\mcs des aïeux y reviennent, sans doute, Ht l'oreille entend bien, si le cœur les écoute, Ceux qui sur nous doivent veiller...

Hnfin, sous ces rideaux fanés peints de ramages, Sous ce ciel enfumé, ce buis et ces images Que tant d'yeux à jamais éteints ont contemplés, 'Toise tes bras un soir, quand le soleil trépasse, . l'heure où l'Angélus fait prier à voix basse Les hommes, les bois et les blés:

Et meurs paisiblement au lit de tes ancêtres, Après un long regard d'amour à tous les êtres Qui t'aimèrent : enfants, bêtes, coteaux, forêts; Après le geste qui bénit et fait l'épreuve Moins douloureuse au cœur des fils et de la veuve. Plus doux et plus longs leurs regrets.

LIT T>'E'}IF^'KTS

K trou triangulaire et noir sous l'escalier Qui conduisait vers la charpente, — Trou presque au ras du sol, accueillant, familier, Douillet et tout empli d'une ombre enveloppante : C'était mon lit, du temps que j'étais écolier.

Lit que je partageais avec mon jeune frère,

Avec les chats de la maison, Qui souvent s'y venaient chauffer et nous distraire,

Dans la rigoureuse saison...

Doux lit d'où nous voyions celui de notre mère I

i fièvre n'y venait jamais nous visiter, Ni l'angoisse, ni l'insomnie;

Uis des songes, si beaux, qu'on souffre à les quitter, 1 1, dès l'aube, la fraîche et joyeuse harmonie Du moulin et de l'eau qui semblaient se hâter.

« Debout, les paresseux! » criait une voix forte

Dans un bruit de sabots fuyant :

Notre pèrel — Il fallait se lever, mais qu'importe? Notre mère nous embrassait en souriant, Et des flots de soleil entraient à pleine porte.

Ht, pour nous égayer tout à fait, à l'instant

Où nous quittions notre couchette.

Une pondeuse à crête rouge, en caquetant Derrière l'oreiller, s'y glissait en cachette. Ht Chanteclair au seuil l'attendait — éclatant I

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