LE SEUIL
t^ C. Vergniol.
JTour la premit!:rc fois devant ma maison morte
J'ai passé comme un étranger; Clos étaient les volets et close éuit la porte,
lit désert le petit verger.
Le vent d'autan tordait les poiriers nus et maigres De mousse et de rouille couverts,
Ht les vieux châtaigniers dont les hurlements aigres Disaient les douleurs des hivers.
L'étang, plein jusqu'au bord, avait la couleur grise Du ciel triste qui s'y mirait; : sur les rocs aigus où son onde se brise, Lente, la cascade pleurait.
Ht comme elle à pleurer j'aurais trouvé des charmes;
Mais l'angoisse qui m'étreignait Xc pouvait de mes yeux faire jaillir les larmes ;
Seul dans l'ombre mon cœur saignait.
Quoi 1 nul n'apparaîtrait sur ce perron agreste 1 Nul ne viendrait m'y faire accueil!
Des traces de sabots, est-ce tout ce qui reste De ma maisonnée au cercueil?...
Jadis, au moindre appel d'enfant, d'homme ou de bête, Le sourire ou les pleurs aux yeux.
Mère et sœurs accouraient, la main ouverte et prête A secourir au nom des cieux.
Ou, debout sur ce seuil aujourd'hui solitaire,
Mon père, de sa forte voix, Répondait, commandait, gourmandait, faisait taire
Les vacarmes et les abois;
26 VERS LA MAISOM
Nous prédisait le vent au vol ras des abeilles,
La pluie au rire du pivert, La neige aux cris perçants des troupeaux de corneilles
Tournant dans un ciel gris de fer;
Ou tendrement couvait, sur les pentes prochaines Qui fermaient son simple horizon,
La forêt revêtant ou dépouillant ses chênes. Au caprice de la saison...
Lt le soleil à flots entrait, comme la joie.
Par la porte ouverte au midi.
Et tour à tour, avec le foyer qui flamboie.
Caressait le seuil attiédi,
Y faisait longuement s'asseoir l'aïeule lasse,
Son chapelet entre les doigts, Et tomber à genoux tous les porte-besace.
Fatigues de porter leur croix...
Tout cela disparu!... Quatre cercueils de hélre
Sortis, à bras de paysans, Par où tant de rayons entrèrent, — et peut^tre
La pauvre âme qu'en moi je scnsl
Ah 1 seuils, vieux seuils sacrés, autels que l'on déserte,
Où l'on revient souvent d'abord, D'où l'on repart, laissant rieuse et large ouverte
La porte que clora la mort I
:>oye2 hospitaliers aux souvenirs fidèles,
Aux prières des coeurs blessés Qui vers vous par essaims volent à tire-d'ailes,
Comme l'âme des trépassés,
. imme le vent d'autan semant ses feuilles mortes
Où se posèrent les genoux, Pour que les vieux logis semblent avoir aux portes Leurs mânes disant : « Ouvrez-nous ! »
L^ GX^'KD'S^LLE
V^UE L univers pour des marmois que cette salle, La grand'salle enfumée où tout est noir : les murs, Les poutres supportant la saucisse en spirale, Les saindoux, les jambons, comme de grands fruits mûrs, Et l'Atre où chante la marmite colossale 1
Que de jeux on y peut jouer en liberté
Quand le père est dehors et la mère indulgente.
Bien à l'abri, l'hiver, bien à l'ombre, l'été!
Jeux dont les noms ont fui ma mémoire indigente,
Mais dont le charme intime en mon cœur est resté I
Luttes avec le chat qui gronde, souffle et crache; Courses sans fin autour de la table, debout, A quatre pattes; chocs brusques où l'on se fâche, Lentes processions, psaumes, sermons au bout. Recherche du brigand qui dans les coins se cache...
Et la vaste marmite au ventre rebondi
Nous oflfrait à foison de tièdes écuellées,
Et le profond tiroir, sous un couteau hardi,
Des tranches de pain brun, aigres, dures, brûlées,
Mais que nos dents croquaient comme sucre candi.
Et les jeux reprenaient, les horions, les larmes, — Mais des larmes d'enfants, c'est du givre au soleil ! Tout à coup un pas lourd éteignait nos vacarmes : Notre père rentrait! Devant le feu vermeil Laboureurs en sabots et braconniers en armes
./asseyaient, attendant la soupe. Et nous, chctifs, Nous ne comptions plus guère ; au bas bout de la table. Par rang d'âge et de taille on se glissait, furtifs... Puis venait au dessert le bon marchand de sable, Et notre mère nous couchait, doux et plaintifs.
Alors la salle entière aux grands était livrée; Des voix fortes montaient et des rires bruyants, La pinte au vin versait la joie à la verrée, Les mots salés partaient faisant les yeux brillants,
— Hors ceux de notre mère en son rêve rentrée,
En son rêve mystique et doux où, chaque fois Que les grossiers labeurs lui laissaient une trêve, Elle se replongeait comme l'oiselle au bois,
— Ame tendre blessée aussi souvent d'un glaive Que celle qui suivit son fils jusqu'à la croix!
Puis l'ombre reconquiert la salle, et le silence, Et le sommeil... Un seul reflet du feu mourant Frappe la vitre où le balancier se balance, De son compas égal comptant et mesurant Les heures qu'au repos donne sa vigilance;
Tandis qu'un gazouillis discret et cristallin, Bruit d'eau vive coulant dans l'épaisse muraille Et qui rappelle, en bas dormant, le vieux moulin, Berce tous nos chasseurs qui ronflent, et les raille Jusqu'à l'aube de son rire frais et malin.
L^A TE']SiT)ULE
*A KÀndré Dumas.
iIlle est bien là depuis cent ans, Dans sa longue boîte enfermée, La pauvre pendule enrhumée Dont le balancier met le temps En jours, en heures, en instants, En bonheurs, en rêve, en fumée...
Oui, cent ans gravement ainsi, Avec semblable exactitude.
Sans repos et sans lassitude.
Elle a pour tous les gens d'ici Dosé la joie et le souci.
L'espérance et l'inquiétude.
Elle a marqué repas, sommeil.
Travaux, départs, retours sans nombre, Les triomphes du jour sur l'ombre.
Et de l'ombre sur le soleil, Et toujours d'un rythme pareil, Q.ue le destin fût clair ou sombre.
« Tic tacl » Cadence des berceaux
Qui vous font, ô mères bénies.
De si pénibles insomnies.
« Tic tac! » aux lueurs des flambciux,
Marches lugubres des tombeaux.
Et noirs hoquets des agonies!...
« Tic tacl tic tacl » Que me veux-tu,
Pauvre vieille pendule amie.
Qui dans la maison endormie
Mets toujours ton refrain têtu?
Puisque tout le passé s'est tu,
A quoi bon l'heure et la demie?...
Je te comprends! C'est ton devoir De jn'avertir aussi, sans doute, Que je suis au point de la route Où l'on descend sans le savoir, Et d'où l'on peut apercevoir La maison que chacun redoute...
« Tic tac, tic tac! » Pardonne-moi!
Oui, je mérite tes reproches;
Oui, j'eus tort de quitter mes proches,
Et leur labeur avec leur foi...
Mes remords parlent comme toi,
Et comme toi parlent mes cloches.
J'eus tort de quitter le lit dur Où tu m'éveillais de mon rêve, A l'heure où le soleil se lève Sur les coteaux vêtus d'azur; Où d'un sommeil solide et pur, Le soir, lu me rendais la trêve.
J'eus tort!... Réglée à ton compas.
Ici ma vie eût été bonne, Calme sans être monotone, Avec du bien à chaque pas.
Des bonheurs qu'on n'achète pas, Mais que l'ombre quelquefois donne.
54 VERSLA MAISON
Regrets amers et superflus !
Si l'homme, à certains jours, remonte
Jusqu'en haut tes lourds poids de fonte,
Le Temps jamais n'a de reflux :
Et les minutes ne sont plus
Dès que ton balancier les compte...
Sonne donc, sonne sans éclats,
— Et, si tu peux à voix plus lente, —
Sonne, pendule vigilante.
Les heures que tu dois, hélas 1
Verser encor sur mon front las
En attendant l'heure dolente.
Celle dont le sourd tintement
Au cerveau n'arrive qu'à peine.
Comme une musique lointaine,
— Tandis qu'on se sent brusquement
Sombrer dans l'épouvantemcnt
De la grande Nuit incertaine.
VaV