‹ Œuvres-poésies, publiéesChapitre 1 sur 26 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

COMPTOIR UNIVERSEL DIUPRIMERIË ET DE LIBRAIRIE YiCTOn DR¥\L'1L ET C'«

RUE SAINT-JEAX, 20

TQ

LA COUR DE MAY

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Aucuns me scôvent mauvais gré De taire enviers eulx le secré Qu'Amours m'a deffendu à dire , Et cuident pour leur volenté , 5 Pour leur puissance ou amisté , Quant je les voy faintement rire , Que je doye dire et redire Ce que plus leur doy escondire Et que nul , tant ait de bonté , 10 Ne sara , s'il ne le m'ot lire Couvertement , pour fuir l'ire De la non pareille en beaulté

Que j'aim par amours leaument Et ay amée longuement :

15 C'est celle à qui seulet me plains , Que je sers amoureusement , De bon cueur , si celéement TOM. m.

Que jo mo sens rempli de plains.

Et pour ce à Amours m'en complains , 20 Et à elle après , comme plains D'Ardant Désir , qui soubtilment M'enflame et esprent soirs et njains , Jà soit ce qu'à elle remains A tous jours mais entièrement.

25 Mais c'est grant paine , par ma foy ,

Par essayer bien le congnoy ,

D'amer leaument une dame ,

Sans oser dire ce ne quoj ,

Sans en deviser en requoy 30 Et sans s'en descouvrir à ame,

Pour la garder tous jours de blâme ;

Je croy qu'on s'en sent jusqu'à lame ,

Car cueur est en moult grant effroy ;

Quant Doulce Pensée l'entame 35 Et Désir accourt qui l'enflame ,

C'est fort d'estre maistre de soy.

Et toutefois qui veult avoir Nom de rien valoir ou savoir , Il couvient telz maulx endurer ,

40 Et employer tout son povoir A les soustenir main et soir , Ou l'amour ne pourroit durer.

Et si se fault asseûrer nln sa dame, et par espérer

45 Soy conforter pour mieulx valoir, Car autant vaudroit s'enmurer Que de ses amours murmurer Ne dire à aultre son vouloir.

Pour quoi diray je mon afaire

50 A cellui qui no me peut faire Bien nul se non de reconfort ?

Je croy qu'il me vault trop mieulx taire Que vers Amours moy tant meffaire Et vers celle que j'aim si fort.

55 Se je le dy , je me fay fort Que j'aray plus de desconfort , De desplaisance et de contraire Par un nice ou mauvais rapport , Que de taire , car c'est la mort

60 D'avoir un doubteux secrétaire.

Et aussi j'ay bien souvenance Comment ma dame Congnoissance Jadis en son blanc pavillon Me dist, quant je parti de France,

65 Que j'eusse d'accoustumance , Pour tousjours avoii' bon renom Enclos en ma condicion , Leale et bonne entencion , Bien celer , lie souffisance.

70 Ainsi me venroit eiir bon , Et toutes dames de bon nom Vouldroient bien mon accointance.

Encore , sans aultre messaige ,

Me dist la toute bonne et saige , 75 De qui je me doy moult loer ;

« Ayes leauté en couraige ,

« Ayes vérité en langaige ,

« Veuilles à ces deux poins penser.

« Et pour toy de grâces parer , 80 « Encore un point te vueil moustrer :

« Ayes honnesto en usage.

« Se ces trois poins tu veulx garder ,

« Tu te verras partout amer

« Plus que nul , tant ait hault lignage.

85 « Et pour ce qu'en maints lieux iras

« Où pas congnoistre ne pourras

« Tost chascun pour le pou veïr ,

« Je te diray que tu feras :

« Quant les condicions saras

90 « D'aucun qui fera à hayr ,

« Pense de tel homme fuyr

« Où tu ne pues à bien venir ;

« Saigement t'en eslongeras ,

« Tant ait seigneurie à tenir ,

95 « Ne tant te saiche dons offrir ;

« Fuy le, ou jamais honneur n'aras.

« Mais se tu te pues accointier « D'escuier ou de chevalier « Qui soit bien condicionné ,

100 « Qui point n'entende à couvoitier « Par flatter ne par mensongier , « Tel cueur s'est à honneur donné « Et à vertus habandonné :

« Eslis le sur tout homme né

105 « Et t*en accointe entre .i. millier ; « En fin t'en verras honnouré , « Car homme , tant soit redoubté , « Sans vertus , ce n'est que .i. fumier.

« Tu veulx devenir amoureux ; 110 « C'est un nom trop plus eûreux « Qu'aucuns ne croiroient jamais.

« Qui le dessert , il est de ceulx « Qui n'ont nul villain vice en eulx , « Ains sont bons en dis et en fais.

115 « Mais les amoureux contrefais

« Sont ceulx qui sont faintis , mauvais ,

« Decevans et pou vertueux ;

a De teles gens compte ne fais »

« On les voit à la fin deffais

120 « Et tenir pour maleûreux. »

Ces parlers , où les bons ont part , Me dist la belle que Dieux gart , Congnoissance que j'aime tant , Et maint bien où j aray regart ,

125 Qui me vaulront ou tost ou tart ; Au mains y ai ge un espoir grant.

Et ce qui me fait si engrant D'en parler yci maintenant , C'est pour ce qu'avant mon départ,

130 Une à qui suy leal servant , Me commanda qu'en la servant J'en feïsse un dittier À part.

Ce fu en avril .xvi. jours ,

135 A l'issir d'une forteresse , Devers ma dame par amours Et lui disoie mes clameurs , Regardant sa belle joinesse , Son gent corps , sa riant simplesse ,

140 Son très doulx maintien , sa haultessc Son humble parler , ses doulçours , Qui me donnent plus de léesse Que seigneurir sur la richesse De toutes les mondaines cours.

145 Elle estoit bien acompaignie Et avoit en sa compaignie

Une dame très gracieuse ;

Si me mirent par courtoisie

Entre elles deulx , à chiero lie.

150 La place estoit moult deliteuse ,

Parée de fleurs , toute herbeuse.

Le rossignol , de voix joyeuse ,

Y chantoit dedens la fueillie

Par fine plaisance amoureuse , 155 Tant que sa voix armonieuse

Garissoit de merancolie.

Il y avoit aux deux costez Deux clers ruisseaux joingnant les prez , Et une moult plaisant saussoie.

160 Quant à jardins bien ordonnez .

J'ay esté par pluseurs estez Où mainte plaisance veoie , Mais certes , se je souhaidoie , A mieulx souhaidier je faulroie

165 Pour deviser plus de beaultez , Et , espoir , se j'en devisoie , On diroit que je le diroie Pour loer ce lieu trop d'assez.

Au mains tout cueur qui scet nul bien

170 Doit sentir se j'estoie bien En celle très douce saison.

Devoye je vouloir plus rien , Quant la belle qui m'a seul sien, Deignoit entendre ma raison

175 Et me menoit là environ ,

Disant : « Je vous ay fait bel don ,

« Quant pour mon seul servant vous tien;

« Or ayés ferme oppinion

« De moy servir , et autre non ,

180 (( Puisque vostre cueur est tout mien. »

Et l'autre dame se rioit Doulcement quant elle veoit Ma dame deviser ainsi , Car tout certainement savoit

185 Que nul de nous deux ne pensoit Mal nul , ne deshonneur aussi.

Or advint il ad ce jour cy Que ma dame , dont la mercy , Me dist ainsi : qu'il lui plaisoit

190 Que de ce joyeux samedi Feïsse un dittier ; et je di :

Voulentiers , s'elle commandoit.

Et lors la belle m'en pria Et liement me mercia

195 Que je lui avoie accordé.

« Or çà )) , dist elle , « encor y a « Un point dont garder vous faulra.

« C'est qu'à nul , tant vous soit privé « Ne tant l'ayés bien esprouvé

200 « Ne vostre amy leal trouvé , « Ne diez comment il vous va « De vos amours , qu'en vérité « Vous demorrez déshérité « De tous les biens qu'en mon cueur a.

205 « Et pour ce qu'à ce jour de may ,

« Jour de joye , jour sans esmay ,

« On voit voulentiers son amée ,

« Que de vous lontaine seray

u Et que veïr ne vous pourray ,

210 « Tant soye de vous reclamée ,

« J'envoieray Doulce Pensée

« Devers vous à la matinée ,

« Qui vous dira , et dira vray ,

« Comment par vrayc amour celde , 215 « Je naray joyeuse journée

« Jusqu'à tant que vous reverray.

(( Et pour acomplir mieulx mon vueil , « Vous en ferez , car je le vueil , « Une gracieuse escripture.

220 « De vo partement moult me dueil : « Aussi congnois je bien vo dueil « Amours vueille que petit dure « Et vous ottroit tele aventure « Qui soit si plaisant , si seûre ,

225 « Que brief vous voye à regar d'oeil , (( Car au jour d'uy vous asseûre « Qu'esprise d'amoureuse ardure , « A vo partir maint mal recueil, n

Ainsi ce jour dessus nommé ,

230 Morne , pensif et assommé , De ma dame me départi.

Et se j'estoie en dur parti , J'en demande aux amans leaux , Vrais subgiés d'Amours et feaulx ,

235 Car ceulx sentent se je dy voir ; A ceulx le fait Amours savoir , Et aussi ceulx en aucun temps Ont les joies cent mile tans Que n'ont ceulx qui tant n'aiment mie ;

240 Plaisance leur est plus amie Et Amours leur donne une joye Si doulce et qui tant les resjoye Qu ils ont entière souffisance Et ung eûr très souffisant. Ce

245 Les fait en bonnes vertus croistre Et leur bon los partout acroistre.

En ce point , celant mon afaire , D amoureus vouloir pris à faire , Pour l'onneur de celle que j'aime ,

250 Que non pareille en beaulté claime, Ce dittier la veille de may, Sur mon chief chappelet de may.

Tant qu'en sommeillant , vy venir , Comme il me sembla. Souvenir

255 Et DoulcG Pensée la belle , Qui ne fu flere ne rebelle , Ainçois me tira par le doy , Disant : a Esveillier je te doy , « N'es tu pas en cor pourvea

260 « Du commandement qu'as eii ?

« Aussi tost qu'il adjournera , « Le premier jour de may sera , « Je le te viens ramentevoir ; « Et , pour mieulx faire ton devoir ,

265 « Souvenir et moy devisons « De ton fait , et si t'avisons « De faire par rimes doublettes , a Ou en papier ou en tablettes , « Ce que ta dame t'ordonna

270 « Quant son doulx congié te donna; « Et autant de fois te salue « Que de brins d'erbe a sous la lune « Et comme Amours a de puissance. »

— « Ha ! » dis je lors, « je ne puis sans ce 275 « Venez vous cy de par ma dame ,

« Que Dieux gard et de corps et d'ame ? »

— « Ouïl )) , dist Souvenir, « amis , « Ton fait en chemin nous a mis.

« Vez cy ma seur , Doulce Pensée , 280 « Qui s'est en chemin appensée , « Sans donner nulle doubte acroire ,

« Par quoy ta dame puist mieulx croire « D'avoir bien fait noatre messaige , « Veù qu'elle est- courtoise et saigc ,

285 « Que par ung rondel elle \oyo « Que nous deux avons fait la voie.

« Fay ton rondel parler ensemble « D'elle et de nous , se bon te semble. » — « Voulentiers » , dis je , « c'est bien dit. »

290 Ainsi encommençay le dit.

Rondel.

Doulce Pensée et Souvenir Me font si liement tenir , En devisant vostre beaulté Et vostre gracieuseté , 295 Que mal ne me pourroit venir , Belle , que sur toutes désir , Mon bien celé , mon hault désir , Et ma riche joyeuseté.

Doulce Pensée et Souvenir, etc.

300 Mais quant de vous me fault partir, .

Gardez moy , sans ailleurs partir ,

Par vostre amoureuse bonté ,

Le don de vostre leauté ,

Pour tousjours meilleur devenir.

305 Doulce Pensée et Souvenir , etê.

Je fis à bien pou de loisir Mon rondel , et mis par escript , Et puis leur baillay mon escript , Disant que je les mercioie , 310 Tant humblement comme povoie ,

Quant pour moy daingnoient emprendre

DE MAY. il

Tel traveil , ot tel chemin prendre.

Et ad ce point soudainement

Je les perdis , ne sçay comment , 315 Et demouray seulet ou lit ,

La nuit de may on grant délit ,

Devisant au long les beaultez ,

Les doulces gracieusotez ,

La riant jonesse , le sens »

320 De celle de qui je me sens

Si fort amoureus qu'estre puis ,

Tant qu'en pensant perceus depuis

Qu'il n'estoit mie encore jour:

Moult fort me plaisoit ce séjour. 325 Et ce qu'avoie oï nouvelle

De la belle qui renouvelle

Mes amoureus plaisirs celez

Que je sentoie amoncelez

En my , le secré de mon cueur, ' 330 Ce m'arrousoit d'une doulceur

Tele qu'elle estoit nonpareille :

C'est celle qu'Amours appareille

A ceulx qui vuelent deservir

Des biens par leaument servir.

335 Ainsi couchiés seul à par my ,

En ces doulx pensers m'endormis

Moult fort , car j'avoie veillié

Et à penser moult traveillié ,

Mais c'estoit traveil bien plaisant 340 Et qui m'estoit doulz et aisant.

Quant j'os dormy un petit somme ,

Amours qui tous jours les siens somme

D'avoir joyeuse voulenté ,

M'ont en pou d'eure entalenté 345 D'aler à ce beau jour aux champs

Oyr des oyselés les chans ,

li LA COUR

Pour recommencer ma leece.

Et ce bel jour , qui resl cesse Tous bons cuers de nom et de fait ,

350 Ce jour de may , qui ne fu fait Fors pour renouveler la joye Dant cueur amoureux se resjoye, Me resjoï et conforta Tant que sa joye me porta

355 En lieu si paré de verdure

Qu'il y fait vert quant l'yver dure.

Or pensés quel il y faisoit Le jour de may, et s'il plaisoit A cueur bien fort énamouré, ^ 360 Où hault désir a demeuré.

Quant je vy là si bel arbril.

Il me souvint du mois d'avril, De ma dame et de sa beaulté, De sa noblece et leaulté,

365 Et du dittier que je dévoie Faire du simple sens qu'avoie Pour son doulx vouloir acomplir.

Et lors Amours me va remplir Tout le cueur de sa haulte grâce,

370 Tant que je m'assis en la place Sur l'erbette souef flairant, Où il meismes va repairant Quant il est es plus beaulx esbas Qu'il lui plaist quérir hault et bas ;

375 Qui verroit ce lieu, c'est merveille. Et quant à moy, moult me merveille Des rossignolz qui y chantoient, Qui ce gracieux lieu hantoient.

Dont la place retentissoit

380 Du très doulx chant qui d'eulx issoit. Or y avoit une fontaine,

Clere, luisant et pou longtaino

D'une sente toute affublée

D erbe drue et de fleurs comblée ;

385 Et Dieux scet se les ojselés Chantoient, sur vers rain celés, Chascun le chant que mieulx savoit.

Encore aultre chose y avoit, Car les amoureuses fleurettes,

390 Indes, blanches et vermeillettes, Rendoient si doulces odeurs Que c'estoit pour revivre cueurs.

Et pour brief parler de ce lieu, Je croy qu'Amours requist à Dieu

395 Que le lieu feïst nonpareil, Car nul ne doit avoir pareil, Ne nul ne saroit deviser Ce qu'on y povoit adviser.

, Et aussi est ce le vergier

400 Où Amours se vient herbergier Du jour de may jusqu'en la fin.

Il s'y tient tout ce mois, affin Que ceulx qui là le venront voir Puissent certainement savoir

405 Que tout ce mois plaisant et doulx Il n'aront anuy ne courroux, N'aventure qui ne leur plaise.

Et donques à nul ne desplaise Se ce bel lieu si fort je loe,

410 Car je vueil que tout bon cueur l'oe Pour trouver tel eiir, affin Qu'ils puist estre d'Amours affin.

Ce lieu n'est pas moult habité, Tant est de haulte dignité,

415 Et tel se veult bien hault drecier Qui jamais n'y scet adrecier.

i4 LA COUR

Et ainsi que jo l'avisoie, Sur l'erbette assis, et visoie A ce que j'avoie entrepris,

420 La fontaine à regarder pris.

Et y vis, en la regardant, Une dame ce lieu gardant, Vestue d'un drap d'or sur vert.

J'avoie le chief descouvert,

425 Si me drenay et vins vers elle M'encliner bien bas, mais la belle Me sousleva à lie chiere, Et je lui dis : « Ma dame chiere, « Pour Dieu, excusez ma folie,

430 « Tousjours un simple cueur folie, « Pas ne vous avoie veue « Ne cj endroit apperceiie. »

Elle dist : « Il ne peut chaloir, « Combien que moult te puis valoir ;

435 « Et tu sojes le bien venu !

« Il t'est huj grant bien advenu, « Et par moy viens tu cy endroit ; « Tu es amoureux et as droit.

« Je suis Leesse, si aras

440 ({ Chapel de may que porteras ; « A ce joyeux jour le te donne « Et huy à porter le t'ordonne.

« Geste fontaine est en ma garde ; « Je m'y vien esbattre et la garde

445 « Contre envieux et mesdisans.

{( Je n'y vy venir puis dix ans, « Si matin, servant qu'Amours ait « Que toy ; mais tu viens à souhait.

« Je congnoy bien ta voulenté ;

450 « Si verras cy plus de planté,

« Plus d'onneur et plus de largece,

M De biens mondains et de richesce,

(c Dedens ce vergier à la ronde,

« Que n'ont tous les roys de ce monde, 455 « Quoyque tu as vett en cours

« Grans richesces en maintes cours.

M Or me dis de ceste devise

« Que tu portes, quant je l'avise,

« Par ta foy, dont elle te vient. »

460 — a Ma dame, puis qu'il le couvient,

« Je le vous diray volontiers :

« Je Tay porté dix ans entiers,

« C'est ma vie, ainsi le veue :

« Je porte la couronne bleue, 465 « La couronne de loyauté, »

— « N'as tu point fait de fausseté, » Dist Leece, « puis que l'empris,

« Tant qu'ayes fort esté souspris « De beaulté d'aultre que de celle 470 « Que ton cuer ayme et sert et celle a Comme ta dame et ta maistresse ? »

— « Nenil » , dis je, « voir, car tristece « Que cuer emprent l'a achaté

« Tele que faire faulsseté, 475 « Tous jours la veult continuer

« Et soy de bon los desnuer ;

a Et aussi trop me mefferoie,

« Ne devant Amours n'oseroie

« Moy veïr ne lever les yeulx.

480 a Point n'ay faulssé, si mVït Dieux,

« La bêle qui m'a retenu,

« Et si m'est trop bien souvenu

« Comment Congnoissance en sa tente

a Me commanda mettre m'entente 485 0 A deux loyautés maintenir,

« Et que nul n'en doit mains tenir :

i6 LA COUR

tf L'une à son souverain seigneur, « Car il n'est loyauté greigneur ; « L'autre loyauté appertient

490 « Tenir à servant qui se tient

« Amoureux d'une et non de plus.

« Et pour ce, Leesce, au surplus « Mon cueur tous jours leal sera, « Ne la dame ne faulssera,

495 « Car cueur qui tent à faulsser dames « N'est jamais honteux de nulz blâmes , « Et qui n'est honteux de faillir , « Sans deshonneur n'en peut saillir.

« Face chascun à sa plaisance ,

500 « Mais tant tiens je de Congnoissance , « La bonne et belle que tant ains ; « Et bien la doy amer , car , ains « Qu'elle m'appellast pour m'aprendre , (( Ne me chaloit quel chemin prendre ,

505 « Mais son grant sens m'achemina « Où tousjours seùr chemin a.

« Leece , bien l'avez veûe « Et avant que moy congneiie. »

— « C'est vray » , dist elle , « qui la croit ,

510 « Jamais à honneur ne recroit :

« Elle est bien ma dame et m'amie « Et des mauvais est ennemie.

« Mais de toy vueil encor oïr « Quelque chose pour s'esjoïr :

515 « Par ta foy , dy moy , se tu veulx , « S'a ton honneur dire le peus , « A combien demeure de cy « Celle dont tu attens mercy « Et en qui ta joye repose ? »

520 — « Dame », dis je , « dire ne l'ose , « Ne je ne diroie jamais

DE MAY. il

« Au juste co qu'il y a , mais

« Puis qu'il vous plaist que vous en compte ,

« CiiKiuante lieues , à mon compte , 525 « Voire assez plus. Or regardez ,

« Suy je au jour de may bien gardez

« De veïr la belle semblance

« De celle où plus ay de fiance?

— « Or » , dist elle , « ayes pacience , 530 (( Là gist d'amoureux la science :

« En lieu de ce cfue ne la vois ,

« Tu orras huy la digne vois

(( D'Amours , que piega tu n'oïs ,

« Dont tous temps seras rcsjoïs.

535 « Tu en vaulras mieulx par espreuve ,

« Car qui riens ne quiert , riens ne trouve ,

« Et qui pour honneur s'aventure ,

« Souvent trouve bonne aventure.

« Tu es venu en ce pourpris ; 540 « Se je vueil , je te tien pour pris ,

« Car j'ay puissance de toy prendre ,

« Mais Amours m'en pourroit reprendre.

« Tu aras joyeuse prison ;

« Plus est cuer vray , plus le prise on. » 545 Et lors Leesce s'avança ,

Disant à moy : « Vien avant çà,

« Recongnois tu point ceste paire

« De gens qui sont de ce repaire ? »

Et ce disant mon cuer trembla , 550 Car soudainement me sembla

Que je veoie vis à vis

La semblance et le riant vis

De celle où maint ma soustenanco.

Si perdis toute contenance 555 Et comme oubliez , quois et mus ,

Membre dessus moy je ne mus.

Et Leesce commence à rire :

« Qu'as tu » , dist elle , « qu'est ce à dire î

« Tu rougis et pers ta manière ,

560 « Quant tu dois faire bonne chiere ; « Ne vois tu pas icy venir « Doulce Pensée el Souvenir ?

« Se tu es huy avec nous trois , « Tu seras assez mal courtois

565 « S'il ne te souffist ; bien acertes , « Tu vois ensengnes bien apertes « Pour toy à ce bel jour déduire :

« Douce Pensée te vient duire , a Regarde qu'elle te présente ,

570 « Car je croy bien que son présent te « Donra joie , veuilles ou non , « Et si ne t'en venra se non « Bonne aventure et bon eiir ; « De cela soies tout seiir. »

575 Et Doulce Pensée, à ce point, Me moustra en un tableau point La très doulce chiere et riant Dont Désir me va guerriant :

C'est de ma dame toute bonne ,

580 Par qui j'ay trouvée la bonne

Qu'Amours assist pour son ensengne , Qui tous gracieux cuers ensengne D'onnourer dames toutes pars , Tant comme le monde est espars.

585 Mais elle estoit si proprement Faite que je ne sçay comment Onques créature pot faire Pointure de si propre affaire.

Aussi y mist Amours la main,

590 Car nul entendement humain Onques ne fu tant eslevé

Que d'Amours tel fait achevé.

Quant jo la vy , je tressailly

Et Souvenir avant sailly, 595 Qui regarda Doulce Pensée.

Lors Lecco s'est pourpenséo

Do moy dire : « Es tu à ton aise ,

« Vois tu cj riens qui te desplaise ?

« Es tu pas bien acompaignié ?

000 « T'ay je au jour d'uy bien enseignié

« De toy avec moy pourmener

(( Par ce lieu pour joie mener

« Qui n'a pareil ne jà n'ara ,

« Tant que le monde durera ?

605 « Se tu es de ta dame loing ,

« Au moins as tu à ton besoing,

0 A ce gracieux jour de may

« Jeus pour toy eslongier d'esmay.

a Loe Amours , tu y es tenu, GIO « Quant de toy lui est souvenu ;

« De sa puissance souveraine

« Onques seigneur ne souverain ne

M Fu si prest à ses gens aidier.

« Saroies tu mieulx souhaidier 015 « Que d'estre venu cy endroit ?

« Se tu es joyeux, tu as droit. »

Et lors tous trois les merciay

Et très humblement leur priay

Qu'il leur pleûst moy mener voir 620 Amours, pour plus de joyo avoir.

Et ad ce point vy Courtoisie,

Qui tant est amée et prisie,

Et vint en riant à Leece,

Puis li dist : « Belle seur, et est ce 025 « A tel jour qu'il est la manière

20 LA couu

« D'ainsi laissier la court planiere

« D'Amours, qui tant est riche et haulte ?

« Pensez vous faire tele faultc

a Qu'à tel jour vous en estrangier, 630 « Se ce n'est pour cest estran.uier

« Que je voy cy avecques vous ?

« Au fort, menons l'y entre nous ;

« Il l'a jà longuement servy,

« Amours, et bien tant desservy. »

635 Et à ce mot, sans plus parler,

Me prist, et pensâmes d'aler

Vers un lieu si plein de beaultez

Qu'on n'en trouveroit plus d'autelz ;

Si m'en tais ceste fois à tant, 640 Pour plus brief dire , non obstant,

Que il ne feroit plus bel estre,

Ce croy je, en paradis terrestre.

Là estoit richement tendue

Une tente sur l'erbe drue ; 645 Les cordes d'or de Cypre estoient,

Les chevilles qui les tenoient

Estoient toutes de fin or.

La tente valoit maint trésor.

Le comble estoit à or batu, 650 Tele richesce onques ne fu.

De grosses perles fu brodée

Et de pierrerie eslevée :

Balais, rubis, saphirs, topasses ;

Gros dyamans semés par places 655 Y estoient si richement,

Si bel et si menuement.

Que tout l'or qui est sous les cieulx.

Es cours et en tous autres lieux,

Ne toute l'autre pierrerie 660 De la mondaine seignourie.

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