‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 41 sur 69 · AU CHEVALIER DE PANGE · texte numérisé non relu

AU CHEVALIER DE PANGE

Quand la feuille en festons a couronné les bois, L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix. Il serait criminel aux yeux de la nature, Si, de ses dons heureux négligeant la culture, Sur son triste rameau, muet dans ses amours. Il laissait sans chanter expirer les beaux jours. Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère, Dégoûté de poursuivre une muse étrangère Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi, Tu t'es fait du silence une coupable loi ! Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés, T'en allais-tu chercher la muse des cités;

ette muse, d'éclat, de pourpre environnée,

ui, le glaive à la main, du diadème ornée,

ient au peuple assemblé, d'une dolente voix,

leurer les grands malheurs, les empires, les rois?

ue n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles

ni cherchent la fraîcheur des rustiques asiles,

e front ceint de lilas et de jasmins nouveaux,

t vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux?

iens dire à leurs concerts la beauté qui te brijle.

moureux, avec l'âme et la voix de Tibulle,

uirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté

ui rend plus séduisant l'éclat de la beauté?

amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître,

a fille d'un pasteur, une vierge champêtre,

ans le fond d'une rose, un matin du printemps,

e trouva nouveau-né

3 sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées.

Ile saisit le bout de ses ailes dorées,

ôta de son berceau d'une timide main,

3ut trempé de rosée, et le mit dans son sein.

3ut, mais surtout les champs sont restés son empire.

i tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire;

à. de plus beaux soleils dorent Fazur des cieux;

i les prés, les gazons, les bois harmonieux,

e mobiles ruisseaux la colline animée,

àme de mille fleurs dans les zéphyrs semée;

à, parmi les oiseaux, l'amour vient se poser;

\ sous les antres frais habite le baiser.

9s muses et l'amour ont les mêmes retraites;

aslre qui fait aimer est l'astre des poètes.

Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux, Le génie et les vers se plaisent parmi vous. J'ai choisi parmi vous ma Muse jeune et chère; Et, bien qu'entre ses sœurs elle soit la dernière. Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins. Et puis une plus belle eût voulu plus de soinsj Délicate et craintive, un rien la décourage, Un rien sait l'animer. Curieuse et volage. Elle va parcourant tous les objets flatteurs, Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, Ou le baiser ravi sur les lèvres vermeilles. Une source brillante, un buisson qui fleurit, Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit. Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente. Elle erre avec une onde et pure, et languissante; Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sur. Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur. Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide Sur un oiseau surpris pose une main rapide. Quelquefois, gravissant la mousse du rocher. Dans une touffe épaisse elle va se cacher. Et sans bruit épier sur la grotte pendante Ce que dira le faune à la nymphe imprudente, Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami, Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi. Souvent même, écoutant de plus hardis caprices. Elle ose regarder au fond des précipices. Où sur le roc mugit le torrent effréné Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné.

Elle aime aussi clianter à la moisson nouvelle, Suivre les moissonneurs et lier la javelle. L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux, Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux; Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine : Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine; Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir. Et son bras avec eux fait crier le pressoir.

Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent;

Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent;

Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts.

Chaque soir une table aux suaves apprêts

Assoira près de nous nos belles adorées;

Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées,

Nous entendrons les ris, les chansons, les festins ;

Et les verres emplis sous les bosquets lointains

Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille.

De leur voix argentine égayer notre oreille.

Mais si, toujours ingrat à ces charmantes sœurs.

Ton front rejette encor leurs couronnes de fleurs.

Si de leurs soins pressants la douce impatience

N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense;

Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis

Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis;

Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose;

Et, quand tu lui viendras présenter une rose.

Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don,

Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom.

Ah! portons dans les bois ma triste inquiétude. 0 Camille! l'amour aime la solitude.

Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi. Là, seul, celui qui t'aime est encore avec toi. Que dis-je? Ah! seul et loin d'une ingrate chérie, Mon cœur sait se tromper. L'espoir, la rêverie, La belle illusion la rendent à mes feux, Mais sensible, mais tendre, et comme je la veux : De ses refus d'apprêt oubliant rartifice, Indulgente à l'amour, sans fierté, sans caprice, De son sexe cruel n'ayant que les appas. Je la feins quelquefois attachée à mes pas; Je l'égaré et l'entraîne en des routes secrètes. Absente, je la tiens en des grottes muettes... Mais présente, à ses pieds m'attendent les rigueurs. Et, pour des songes vains, de réelles douleurs. Camille est un besoin dont rien ne me soulage; Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image. Près d'elle, tout, comme elle, est touchant, gracieux; Tout est aimable et doux, et moins doux que ses yeux Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville, Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille, Et moi toujours l'amant trop prompt à s'enflammer. Qu'elle outrage, qui l'aime, et veut toujours l'aimer.

J'ai suivi les conseils d'une triste sagesse. Je suis donc sage enfin; je n'ai plus de maîtresse. Sois satisfait, mon cœur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime emiui. Quel dégoût vient saisir mon âme consternée, Seule dans elle-même, hélas ! emprisonnée ? Viens, ô ma lyre ! ô toi mes dernières amours (Innocentes du moins); viens, ô ma lyre, accours. Chante-moi de ces airs qu'à ta voix jeune et tendre Les lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. Quoi! je suis seul? 0 dieux! où sont donc mes amis? Ah! ce cœur qui, toujours à l'amitié soumis, D'étendre ses liens fit son besoin suprême, Faut-il l'abandonner, le laisser à lui-même? Où sont donc mes amis? Objets chéris et doux! Je souffre, ô mes amis! Ciel! où donc êtes-vous? A tout ce qu'elle entend, de vous seuls occupée, De chaque bruit lointain mon oreille frappée Écoute, et croit souvent reconnaître vos pas ; Je m'élance, je cours, et vous ne venez pas!

Ah! vous accuserez votre absence infidèle, Quand vous saurez qu'ainsi je souffre et vous appelle Que je plains un méchant! Sans doute avec effroi Il porte à tout moment les yeux autour de soi; Il n'y voit qu'un désert; tout fuit, tout se retire.

Son œil ne vit jamais de bouche lui sourire;

Jamais, dans les revers qu'il ose déclarer,

De doux regards sur lui s'attendrir et pleurer.

0 de se confier noble et douce habitude !

Non, mon cœur n'est point né pour vivre en solitude

Il me faut qui m'estime, il me faut des amis

A qui dans mes secrets tout accès soit permis;

Dont les yeux, dont la main dans la mienne pressée

Réponde à mon silence, et sente ma pensée.

Ah! si pour moi jamais tout cœur était fermé.

Si nul ne songe à moi, si je ne suis aimé...

Vivre importun, proscrit, flatte peu mon envie.

Et quels sont ses plaisirs, que fait-il de la vie,

Le malheureux qui, seul, exclu de tout lien,

Ne connaît pas un cœur où reposer le sien;

Une âme où dans ses maux, comme en un saint asile,

H puisse fuir la sienne et se rasseoir tranquille;

Pour qui nul n'a de vœux, qui jamais dans ses pleurs

Ne peut se dire : « Allons, je sais que mes douleurs

Tourmentent mes amis, et, quoiqu'en mon absence,

Ils accusent mon sort et prennent ma défense? »

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