‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 42 sur 69 · IMITÉ DE LA XVI^ IDYLI-E DE BION · texte numérisé non relu

IMITÉ DE LA XVI^ IDYLI-E DE BION

Bel astre de Vénus, de son front délicat Puisque Diane encor voile le doux éclat, Jusquesà ce tilleul, au pied de la colline.

Prête à mes pas secrets ta lumière divine. Je ne vais point tenter de nocturnes larcins, Ni tendre aux voyageurs des pièges assassins. J'aime : je vais trouver des ardeurs mutuelles, Une nymphe adorée, et belle entre les belles, Comme parmi les feux que Diane conduit Brillent tes feux si purs, ornement de la nuit,

0 Muses, accourez; solitaires divines, Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines ! Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas ; Soit que de doux pensers, en de riants climats. Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne ; Soit que parmi les chœurs de ces nymphes du Rhône La lune sur les prés, où son flambeau vous luit. Dansantes vous admire au retour de la nuit ; Venez. J'ai fui la ville aux Muses si contraire. Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire. Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour. Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre L'oisive rêverie au suave délire ; Et les rapides chars et leurs cercles d'airain Effarouchent les vers qui se taisent soudain. Venez. Que vos bontés ne me soint point avares. Mais, oh! faisant de vous mes pénates, mes lares, Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi!

Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi Çormir et ne rien faire, inutile poète, Goûter le doux oubli d'une vie inquiète? Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans, Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs Si mon cœur dévorait vos champêtres histoires, Cet âge d'or si cher à-vos doctes mémoires, Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux Et du premier humain berceau délicieux ; L'épouse de Booz, chaste et belle indigente. Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas ! Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas ; Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage. Oh ! oui, je veux un jour, en des bords retirés, Sur un riche coteau ceint de bois et de prés, Avoir un humble toit, une source d'eau vive, Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive. Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux. Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux, Loin du superbe ennui que l'éclat environne, Vivre comme jadis, au champs de Babylone, Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints ; Avoir amis, enfants, épouse belle et sage; Errer, un livre en main, de bocage en bocage ; Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs. Douce mélancolie I aimable mensongère,

Des antres, des forêts déesse tutélaire, Qui vient d'une insensible et charmante langueur Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur, Quand, sorti vers le soir des grottes reculées. Il s'égare à pas lents au penchant des vallées, Et voit des derniers feux le ciel se colorer, Et sur les monts lointains un beau jour expirer. Dans sa volupté sage, et pensive, et muette, Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête. Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur Du fleuve qui s'étend, comme lui calme et pur. Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages, Et la pourpre en festons couronnant les nuages. Il revoit près de lui, tout à coup animés, Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés. Dont la troupe immortelle habite sa mémoire. Julie, amante faible et tombée avec gloire ; Clarisse, beauté simple où respire le ciel, Dont la douleur ignore et la haine et le fiel. Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure; Clémentine adorée, âme céleste et pure.

Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison. Ne perd point l'innocence en perdant la raison ; Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries; Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos persécuteurs il reproche leur crime. Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs!

Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs Ne sont peut-être, hélas ! que d'aimables chimères, De rame et du génie enfants imaginaires. Il se lève, il s'agite à pas tumultueux 5 En projets enchanteurs il égare ses vœux. Il ira, le cœur plein d'une image divine, Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.

Souvent le malheureux songe à quitter la vie, L'espérance crédule à vivre le convie.

Le soldat sous la tente espère, avec la paix, Le repos, les chansons, les danses, les banquets. Gémissant sur le soc, le laboureur d'avance Voit ses guérets chargés d'une heureuse abondance, Moi, l'espérance amie est bien loin de mon cœur. Tout se couvre à mes yeux d'un voile de langueur; Des jours amers, des nuits plus amères encore. Chaque instant est trempé du fiel qui me dévore ; Et je trouve partout mon âme et mes douleurs. Le nom de Lycoris, et la honte et les pleurs. Ingrate Lycoris, à feindre accoutumée, Avez-vous pu trahir qui vous a tant aimée ? Avez-vous pu trouver un passe-temps si doux A déchirer un cœur qui n'adorait que vous ? Amis, pardonnez-lui; que jamais vos injures

N'osent lui reprocher ma mort et ses parjures :

Je ne veux point pour moi que son cœur soit blessé,

Ni que pour l'outrager mon nom soit prononcé.

Ces amis m'étaient chers ; ils aimaient ma présence.

Je ne veux qu'être seul, je les fuis, les offense.

Ou bien, en me voyant, chacun avec effroi

Balance à me connaître et doute si c'est moi.

Est-ce là cet ami, compagnon de leur joie,

A de jeunes désirs comme eux toujours en proie.

Jeune amant des festins, des vers, de la beauté ?

Ce front pâle et mourant, d'ennuis inquiété.

Est celui d'un vieillard appesanti par l'âge,

Et qui déjà d'un pied touche au fatal rivage.

Sans doute, Lycoris, oui, j'ai fini mon sort

Quand tu ne m'aimes plus et souhaites ma mort.

Amis, oui, j'ai vécu ; ma course est terminée.

Chaque heure m'est un jour, chaque jour une année ;

Les amants malheureux vieillissent en un jour.

Ahl n'éprouvez jamais les douleurs de l'amour :

Elles hâtent encor nos fuseaux si rapides ;

Et, non moins que le temps, la tristesse a des rides.

Quoi, Gallus ! quoi ! le sort, si près de ton berceau,

Ouvre à tes jeunes pas ce rapide tombeau ?

Hélas ! mais quand j'aurai subi ma destinée.

Du Léthé bienfaisant la rive fortunée

Me prépare un asile et des ombrages verts :

Là, les danses, les jeux, les suaves concerts,

Et la fraîche naïade, en ses grottes de mousse,

S'écoulant sur des fleurs, mélancolique et douce.

Là, jamais la beauté ne pleure ses attraits :

Elle aime, elle est constante, elle ne ment jamais ; Là tout choix est heureux, toute ardeur mutuelle, Et tout plaisir durable, et tout serment fidèle. Que dis-je ? on aime alors sans trouble; et les amants , Ignorant le parjure, ignorent les serments.

Venez me consoler, aimables héroïnes.

0 Léthé ! fais-moi voir leurs retraites divines; Viens me verser la paix et l'oubli de mes maux. Ensevelis au fond de tes dormantes eaux Le nom de Lycoris, ma douleur, mes outrages. Un jour peut-être aussi, sous les riants bocages, Lycoris, quand ses yeux ne verront plus le jour, Reviendra tout en pleurs demander mon amour; Me dire que le Styx me la rend plus sincère, Qu'à moi seul désormais elle aura soin de plaire; Que cent fois, rappelant notre antique lien, Elle a vu que son cœur avait besoin du mien. Lycoris à mes yeux ne sera plus charmante : Pourtant... 0 Lycoris ! ô trop funeste amante î Si tu l'avais voulu, Gallus, plein de sa foi, Avec toi voulait vivre et mourir avec toi,

0 jours de mon printemps, jours couronnés de rose, A votre fuite en vain un long regret s'oppose. Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs, Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs, Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées !

Hélas I bientôt le flux des rapides années Vous aura loin de moi fait voler sans retour. Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour, Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière Offrira mes amis une ombre hospitalière; Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir, A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir ; Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes, Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites, Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, Où Montigny (1) s'enfonce en ses antiques bois ; Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles, Ombrage de bosquets Therbe et les prés fertiles. J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits Les muses, les plaisirs, et l'élude et la paix. Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage , Qu'il pHe, en approchant de ces superbes fronts, Sa tête à la prière, et son âme aux afl'ronts. Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, Enrichir à son tour quelques têtes serviles. De ces honteux trésors je ne suis point jaloux ; Une pauvreté libre est un trésor si doux î Il est si doux, si beau, de s'être fait soi-même. De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime, Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses mœurs, D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs. Sa cellule de cire, industrieux asile Où l'on coule une vie innocente et facile; (1) Terre de la famille Trudaine.

De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis ;

De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis,

Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses,

D'un encens libre et pur les honnêtes caresses !

Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son sain loisir,

Devant son propre cœur on n'a point à rougir.

Si le sort ennemi m'assiège et me désole,

On pleure ; mais bientôt la tristesse s'envole ;

Et les arts, dans un cœur de leur amour rempli.

Versent de tous les maux l'indifférent oubli.

Les délices des arts ont nourri mon enfance.

Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance,

La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux

Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux,

Ma main donne au papier, sans travail, sans étude.

Des vers fils de l'amour et de la solitude.

Tantôt de mon pinceau les timides essais

Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.

Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire ;

Elle rit et s'égaye aux danses du satyre ;

Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux,

Et pense voir et voit ses antiques aïeux

Qui, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages.

Arrêtent près de lui leurs palais de nuages.

Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs,

Des plus sombres ennuis riants consolateurs.

Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses,

Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses ;

Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris

Par un indigne usage ont tant de fois flétris,

Je n'ai point partagé leur honte trop commune. Sur le front des époux de l'aveugle Fortune Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux. J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous. Je ne vais point, à prix de mensonges serviles, Vous marchander au loin des récompenses viles, Et partout, de mes vers ambitieux lecteur, Faire trouver charmant mon luth adulateur. Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère, Ces vieilles amitiés de l'enfance première. Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain, Jadis au châtiment nous présentions la main ; Et mon frère et Le Brun, les Muses elles-mêmes; De Pange, fugitif de ces neuf Sœurs qu'il aime: Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois, A des vers, non sans peine obtenus de ma voix. Prête une oreille amie et cependant sévère. Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux. Amant des nouveautés compagnes de voyage; Courant partout, partout cherchant à mon passage Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer, Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer !

Ah! des pleurs! des regrets ! lisez, amis. C'est elle. On m'outrage, on me chasse, et puis on me rappelle.

Non : il fallait d'abord m'accueillir sans détours. Non, non : je n'irai point. La nuit tombe; j'accours. On s'excuse, on gémit; enfin on me renvoie, Je sors. Chez mes amis je viens trouver la joie, Et parmi nos festins un billet repentant Bientôt me suit et vient me dire qu'on m'attend.

« Écoute, jeune ami de ma première enfance.

Je te connais. Malgré ton aimable silence,

Je connais la beauté qui t'a contraint d'aimer.

Qui t'agite tout bas, que tu n'oses nommer.

Certe un beau jour n'est pas plus beau que son visage.

Mais, si tu ne veux point gémir dans l'esclavage,

Sache que trop d'amour excite leur dédain.

Laisse-la quelquefois te désirer en vain.

Il est bon, quelque orgueil dont s'enivrent ces belles,

De leur montrer pourtant qu'on peut se passer d'elles.

Viens, et loin d'être faible, allons, si tu m'en crois.

Respirer la fraîcheur de la nuit et des bois;

Car, dans cette saison de chaleurs étouffée.

Tu sais, le jour n'est bon qu'à donner à Morphée.

Allons. Et pour Camille, elle n'a qu'à dormir. »

Passons devant ses murs. Je veux, pour la punir.

Je veux qu'à son réveil demain on lui rapporte

Qu'on ma vu. Je passais sans regarder sa porte.

Qu'elle s'écrie alors, les larmes dans les yeux.

Que tout homme est parjure, et qu'il n'est point de dieux !

Tiens. C'est ici. Voilà ses jardins solitaires

Tant de fois attentifs à nos tendres mystères;

Et là, tiens, sur ma tête est son lit amoureux,

Lit chéri, tant de fois fatigué de nos jeux. Ah ! le verre et le lin, délicate barrière, Laissent voir à nos yeux la tremblante lumière Qui, jusqu'à l'aube au teint moins que le sien vermeil. Veille près de sa couche et garde son sommeil. C'est là qu'elle m'attend. Oh! si tu l'avais vue, Quand, fermant ses beaux yeux, mollement étendue, Laissant tomber sa tête, un calme pur et frais Comme aux anges du ciel fait reluire ses traits? Ah! je me venge aussi plus qu'elle ne mérite. Un vain caprice, un rien... Ami, fuyons bien vite; Fuyons vite; courons. Mes projets seront sûrs Quand je ne verrai plus sa porte ni ses murs.

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