SUR LA MORT D'UN ENFANT
L'innocente victime, au terrestre séjour, N'a vu que le printemps qui lui donna le jour.
Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage,
Un souvenir, un songe, une invisible image.
Adieu, fragile enfant échappé de nos bras ;
Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas.
Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte
La campagne d'été rend la ville déserte ;
Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus,
De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus.
Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine
Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne.
L'axe de l'humble char à tes jeux destiné,
Par de fidèles mains avec toi promené.
Ne sillonnera plus les prés et le rivage.
Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage,
N'inquiéteront plus nos soins officieux ;
Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux
Les efTorts impuissants de ta bouche vermeille
A bégayer les sons offerts à ton oreille.
Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous.
Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.
Ohî quel dieu malfaisant, sous ses ailes funèbres, Couvrit cette maison de deuil et de ténèbres 1 Oh ! de quelle inquiète et palpitante main La sœur, mère trois fois, pressa contre son sein De ce qui lui restait la précieuse enfance. Quand elle vit, trompant sa douce confiance. Celle qui sans appui ne marchait point encor, De son lit douloureux cher et dernier trésor, Son idole et déjà son image vivante.
De santé, d'avenir, de beauté florissante, Pâlir et chanceler, frappée entre ses bras, Et son front se pencher dans la nuit du trépas !. Tel le bouton naissant
Allons, douce Elégie, à qui dans mes beaux jours J'ai tant fait soupirer d'inquiètes amours, Ta voix n'est pas toujours à gémir destinée. Près d'un lit maternel viens bénir Thyménée. Descendons sur ces bords dont Pomone et Cérès Ont au dieu de la vigne interdit les guérets. Où la Seine, superbe au milieu de ses îles, De ses blonds Neustriens baigne les monts fertiles, Sous leur vaste cité qu'enrichissent ses eaux, De l'Océan lointain appelle les vaisseaux.
Déesse à l'œil timide, au front noble et serein, Pudeur, fille du ciel, quel est-il cet humain, Libre enfin des fureurs qu'allume un premier âge, Qui ne préfère point au honteux esclavage Des plaisirs qu'un remords accompagne en tous lieux, Un souris de ta bouche, un regard de les yeux? Volupté vertueuse et délicate et pure!...
Mais aujourd'hui que ton règne est méconnu... tu rougis sans doute de te voir défendue par des magistrats débauchés qui traînent dans l'ordure une vieillesse flétrie :
Tout flétri de sommeil ou de veilles impures. {Taciti'.)
Que sert des tours d'airain tout l'appareil horrible? Que servit à Junon cet Argus si terrible, Ce front, de jalousie armé de toutes parts, Où veillaient à la fois cent farouches regards? Mais quoi que l'on oppose et d'adresse et de force. Quand nul don, nul appât, nulle mielleuse amorce Ne pourraient au dragon ravir l'or de ses bois, Et du triple Cerbère assoupir les abois, On t'aime; garde-toi d'abandonner la place. Il faut oser. L'amour favorise l'audace. Si l'envie à te nuire aiguise tous ses soins. Toi, pour te rendre heureux, tenterais-tu donc moins? Il faut savoir contre eux tourner leurs propres armes ; Attacher leurs soupçons à de fausses alarmes: Semer toi-même un bruit d'attaque, de danger, Leur montrer sur ta route un flambeau mensonger. Et tandis que par toi leur prudence égarée Rit, s'applaudit de voir ton attente frustrée, Aveugles, auprès d'eux ils laissent échapper Tes pas, qu'ils défiaient de les pouvoir tromper. Tel, car ainsi que toi c'est l'amour qui le guide, Un fleuve, à pas secrets, des campagnes d'Elide, Seul, au milieu des mers, se fraye un sentier sûr, Parmi les flots salés garde un flot doux et pur. Invisible, d'Enna, va chercher le rivage; Et l'amère Téthys ignore son passage.
Lorsqu'un amant, qui pleure en vain près d'une belle, La voit à ses rivaux également rebelle. Il peut souffrir; il peut, sans honte et sans éclats, Partager des rigueurs qui ne l'outragent pas. Mais à d'autres que lui s'il voit qu'elle est unie. Son infortune alors lui semble ignominie; Et dans son cœur blessé gémissent en couroux L'orgueil, l'amour: tous deux dieux sombres et jaloux.
Au matin.
Pour elle, en ce moment, au sortir de son lit,
Dans ces coupes dont Sèvre, émule de la Chine,
Façonne et fait briller la pâte blanche et fine,
Les glands dont l'Yémen recueille la moisson
Mêlent aux flots de lait leur amèro boisson.
Ou du noir cacao la liqueur onctueuse
Teint sa bouche et ses lis d'une empreinte écumeusc.
Je revois tous ses traits, son air, son vêtement, Comme elle était assise, et son geste charmant. C'est ainsi qu'avec grâce elle tournait la tête,
Ainsi qu'elle parlait, qu'elle restait muette, Que ses cheveux erraient négligemment épars; Et telle était sa voix, et tels ses doux regards.
Oh! de nœuds mutuels, dieux, formez nos liens! Ou donnez-lui des fers, ou dégagez les miens. Mais laissez-moi les miens et qu'elle les partage Et qu'ensuite le temps jamais ne nous dégage. Vois, ma belle... faut-il prier les dieux D'ôter de ma mémoire et ta voix et tes yeux ? Faut-il désespérer de t'avoir pour amie. D'être nommé ton cœur, de t'appeler ma vie? Faut-il ne t'aimer plus? Ah! plutôt aime-moi; Et je ne voudrais point pouvoir vivre sans toi!
Fragm. élég.
Non, ces doctes beautés n'ont plus d'attraits pour moi, Dont le cœur ne bat plus ni d'amour, ni d'effroi ; Qui sont faites à tout; dont le hardi sourire Entend tout, connaît tout, sait tout ce qu'on veut dire; Dont, même en nous trompant, le visage imposteur Daigne feindre l'amour et jamais la pudeur.
El. commenc. Les premiers vers sont d'une jolie chanson de Shakspeare :
Measure for measure, acte IV, scène i.
Non, laisse-moi, retiens ces discours caressants. Ces sourires trompeurs autant que séduisants, Et ces yeux si divins quand ils font des blessures, Ces lèvres tant de fois si doucement parjures, Et ce baiser si doux, mais souvent inhumain. Sceau d'un amour constant, scellé souvent en vain. Ce transport aujourd'hui, parle, est-il bien sincère? Je doute, je balance et crains quelque mystère. Que veux-tu? Quel projet ton cœur a-t-il formé? Le mien à ses détours est trop accoutumé. Je ne sais : rarement en un excès si tendre Tes caresses le jour ont osé se répandre, Qu'elles ne m'aient caché sous leurs baisers menteurs Quelque piège imprévu qui me coûtait des pleurs. Oh ! ne me trahis point! Grâce, ô belle perfide!
Faut-il accabler celui qui ne se défend point? celui sur qui l'on peut tout?.... et finir tout cela par lui dire, après un long bavardage amoureux, de venir vous caresser encore, et contredire ainsi le commencement, mais sans affectation.
Vois ta brillante image à \ivre destinée,
D'une immortelle fleur dans mes vers couronnée.
L'étranger, dans mes vers contemplant tes attraits.
S'informera de toi, de ton nom, de tes traits,
Et quelle fut enfin celle qui, dans la France,
Etait la Lycoris du Gallus de Byzance.
De la reine d'amour les jeunes favoris
Demanderont aux dieux une autre Lycoris.
L'amante inquiétée ou la fidèle épouse
Te verra dans mes vers et deviendra jalouse.
Un enfant d'Apollon, par l'amour excité,
Fait aux rides du temps survivre la beauté.
Elle a pu me bannir ! imprudente et sans foi. Aux bras d'un autre amant elle a fui loin de moi ! Il la quitte aujourd'hui. Comme elle il est volage. Elle apprend à son tour à gémir d'un outrage. Et sans doute en pleurant se ressouvient, hélas! D'un qui l'aima toujours et ne l'outrageait pas.
Je dors, mais mon cœur veille; il est toujours à toi.
Un songe aux ailes d'or te descend près de moi.
Ton cœur bat sur le mien. Sous ma main chatouilleuse
Tressaille et s'arrondit ta peau voluptueuse.
Des transports ennemis de la paix du sommeil
M'agitent tout à coup en un soudain réveil;
Et seul, je trouve alors que ma bouche enflammée
Crut, baisant l'oreiller, baiser ta bouche aimée ;
Et que mes bras, en songe allant te caresser,
Ne pressaient que la plume en croyant te presser.
Et dormant ou veillant, moi je rêve toujours.
Le doux sommeil habite où sourit la fortune. Pareil aux faux amis, le malheur l'importune. Il vole se poser, loin des cris de douleurs. Sur des yeux que jamais n'ont altérés les pleurs. Perfide ; mais pourtant chère quoique perfide. . .
Et ton cœur m'aimera, si ton cœur peut aimer.
. tu verras ses rigueurs
Se fondre et s'amollir à tes douces langueurs.
190 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER
Ainsi le jeune amant, seul, loin de ses délices^
S'assied sous un mélèze au bord des précipices.
Et là revoit la lettre où, dans un doux ennui,
Sa belie amante pleure et ne vit que pour lui.
11 savoure à loisir ces lignes qu'il dévore;
Il les lit, les relit, et les relit encore;
Baise la lettre aimée et la porte à son cœur.
Tout à coup de ses doigts l'aquilon ravisseur
Vient, l'emporte et s'enfuit. Dieux! il se lève, il crie,
Il voit par le vallon, par l'air, par la prairie,
Fuir avec ce papier, cher soutien de ses jours.
Son âme et tout lui-même et toutes ses amours.
Il tremble de douleur, de crainte, de colère.
Dans ses yeux égarés roule une larme amère.
Il se jette en aveugle, à le suivre empressé,
Court, saute, vole, et, Toeil sur lui toujours fixé,
Franchit torrents, buissons, rochers, pendantes cimes.
Et l'atteint, hors d'haleine, à travers les abîmes.