‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 45 sur 69 · XL · texte numérisé non relu

XL

Tout mortel se soulage à parler de ses maux.

Le suc que d'Amérique enfantent les roseaux

Tempère au moins un peu les breuvages d'absinthe.

Ainsi le fiel d'amour s'adoucit par la plainte;

Soit que le jeune amant raconte son ennui

A quelque ami jadis agité comme lui,

Soit que, seul dans les bois, ses éloquentes peines

Ne s'adressjut qu'aux \ents, aux rochers, aux fontaines,

Quand à la porte ingrate exhalant ses douleurs, TibuUe lui prodigue et l'injure et les pleurs, La grâce, les talents, ni l'amour le plus tendre, D'un douloureux affront ne peuvent le défendre. Encore si vos yeux daignaient, pour nous trahir. Chercher dans vos amants celui qu'on peut choisir, Qu'une belle ose aimer sans honte et sans scrupule, Et qu'on ose soi-même avouer pour émule! Mais, dieux I combien de fois notre orgueil ulcéré A rougi du rival qui nous fut préféré! Oui, Thersite souvent peut faire une inconstante. Souvent l'appât du crime est tout ce qui vous tente. Et nous savons à qui de coupables moitiés Immolèrent Astolfe et Joconde oubliés.

Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères Chacun d'un front serein déguise ses misères. Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui Envie un autre humain qui se plaint comme lui. Nul des autres mortels ne mesure les peines. Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes; Et chacun, l'œil en pleurs, en son cœur douloureux Se dit : « Excepté moi, tout le monde est heureux. »

ils sont tous malheureux. Leur prière importune Crie et demande au ciel de changer leur fortune. Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs, Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs.

Le courroux d'un amant n'est point inexorable. Ah ! si tu la voyais, cette belle coupable, Rougir et s'accuser, et se justifier, Sans implorer sa grâce et sans s'humilier. Pourtant de l'obtenir doucement inquiète, Et, les cheveux épars, immobile, muette, Les bras, la gorge nus, en un mol abandon. Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon ! Crois, qu'abjurant soudain le reproche farouche. Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche.

Viens près d'elle au matin, quand le dieu du repos Verse au mol oreiller de plus légers pavots, Voir, sur sa couche encor du soleil ennemie. Errer nonchalamment une main endormie; Ses yeux prêts à s'ouvrir, et sur son teint vermeil Se reposer encor les ailes du sommeil.

Va, sonore habitant de la sombre vallée,

Vole, invisible écho, voix douce, pure, ailée,

Qui, tant que de Paris m'éloignent les beaux jours.

Aimes à répéter mes vers et mes amours .

Les cieux sont enflammés. Vole, dis à Camille

Que je l'attends, qu'ici, moi, dans ce bel asile,

Je l'attends; qu'un berceau de platanes épais

La mène en cette grotte, où l'autre jour au frais,

Pour nous, s'il lui souvient, l'heure ne fut point lento,

Va. Sous la grotte, ici, parmi l'herbe odorante,

Dont l'œil même du jour ne saurait approcher.

Et qu'égayé, en courant, l'eau, fille du rocher...

Il n'est donc plus d'espoir, et ma plainte perdue A son esprit distrait n'est pas même rendue 1 Couchons-nous sur sa porte. Ici, jusques au jour Elle entendra les pleurs d'un malheureux amour. Mais, non. . . fuyons. .. Une autre avec plaisir tentée Prendra soin d'accueillir ma flamme rebutée, Et de mes longs tourments pour consoler mon cœur. Mais plutôt renonçons à ce sexe trompeur. Qui? moi? j'aurais voulu sur ce seuil inflexible

178 POESIES DE ANDRÉ OfiENlER

Tenter à mes douleurs un cœur inaccessible ;

J'aurais flatté, gémi, pleuré, prié, pressé...

A me dire coupable elle m'aurait forcé!.. .

Que l'amour au plus sage inspire de folie!

Allons; me voilà libre, et pour toute ma vie.

Oui, j'y suis résolu ; je n'aimerai jamais ;

J'en jure. . . Ma perfide avec tous ses attraits

Ferait pour m'apaiser un effort inutile. . .

J'admire seulement qu'à ce sexe imbécile

Nous daignions sur nos vœux laisser aucun pouvoir;

Pour repousser ses traits, on n'a qu'à le vouloir.

Ingrate que j'aimais, je te hais, je t'abhorre. . .

Mais quel bruit à sa porte... Ah! dois-je attendre encore?

J'entends crier les gonds... On ouvre, c'est pour moi!. ..

Oh! ma... m'aime et me garde sa foi...

Je l'adore toujours. . . Ah! dieux! ce n'est pas elle!

Le vent seul a poussé cette porte cruelle.

Partons, la voile est prêle, et Byzance m'appelle.

Je suis vaincu, je fuis. Au joug d'une cruelle,

Le temps, les longues mers peuvent seuls m'arracher.

Ses traits que malgré moi je vais toujours chercher.

Son image partout à mes yeux répandue.

Et les lieux qu'elle habite, et ceux où je l'ai vue,

Son nom qui me poursuit, tout offre à tout moment

Au feu qui me consume un funeste aliment. ..

Ma chère liberté, mon unique héritage,

Trésor qu'on méconnaît tant qu'on en a l'usage, Si doux à perdre, hélas ! et sitôt regretté, M'attends-tu sur ces bords, ma chère liberté 1

Eh ! le pourrai-je au moins ! suis-je assez intrépide? Et toute belle enfin serait-elle perfide? Moi, tendre, même faible, et dans l'âge d'aimer, Faut-il n'oser plus voir tout ce qui peut charmer! Quand chacun à l'envi jouit, aime, soupire. Faut-il donc de Vénus abjurer seul Tempire! Ne plus dire : Je t'aime! et dormir tout le jour, Sans avoir pour adieux quelques baisers d'amour! Et lorsque les désirs, les songes, ou l'aurore. Troubleront mon sommeil, me réveiller encore, Sans que ma main déserte et seule à s'avancer Trouve dans tout mon lit une main à presser !

Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs, Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs, Sous ses hauts monts ainsi l'Allobroge recèle Sous ses monts, de l'hiver la patrie éternelle. Et les fleurs du printemps et les biens de l'été. Sur leurs arides fronts le voyageur porté S'étonne, Auprès des rocs, d'âge en âge entassée,

En flots âpres et durs brille une mer glacée.

A peine sur le dos de ces sentiers luisants

Un bois armé de fer soutient ses pas glissants.

Il entend retentir la voix du précipice;

Il se tourne, et partout un amas se hérisse

De sommets ou brûlés ou de glace épaissis,

Fils du vaste mont Blanc, sur leurs têtes assis.

Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes

Qu'ils s'élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes.

Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende; à ses yeux

S'étendent mollement vallons délicieux,

Pâturages et prés, doux enfants des rosées,

Trienz, Cluses, Magland, humides Elysées,

Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds

Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts.

. . . . Ile charmante, Amphitrite, ta mère, N'environne point d'Ile à ses yeux aussi chère. Paphos, Gnide ont perdu ce renom si vanté. C'est chez toi que l'amour, la grâce, la beauté, La jeunesse, ont fixé leurs demeures fidèles. Berceau délicieux des plus belles mortelles. Tes cieux ont plus d'éclat, ton sol plus de chaleurs, Ton soleil est plus pur, plus suaves tes fleurs. D'... reçut le jour sur tes heureux rivages (1).

(1) Il s'agirait encore de madame de Bonneuilo

Que toujours tes vaisseaux ignorent les naufrages, Que l'ouragan jamais ne soulève tes mers, Que la terre en tremblant, l'orage, les éclairs, N'épouvantent jamais la troupe au doux sourire Des vierges aux yeux noirs, reines de ton empire!

LU

Soit que le doux amour des nymphes du Permesse, D'une fureur sacrée enflammant sa jeunesse, L'emporte malgré lui dans leurs riches déserts, Où l'air est poétique et respire des vers ; Soit que d'ardents projets son âme poursuivie L'aiguillonne du soin d'éterniser sa vie; Soit qu'il ait seulement, tendre et né pour l'amour, Souhaité de la gloire, afin de voir un jour, Quand son nom sera grand sur les doctes collines, Les yeux qui rendent faible et les bouches divines Chercher à le connaître, et, l'entendant nommer, Lui parler, lui sourire, et peut-être l'aimer.

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