‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 61 sur 69 · A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS · texte numérisé non relu

A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS

LE Brun, qui nous attends aux rives de la Seine, Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne ; Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé, Sans qui de l'univers je vivrais exilé ; "^

Depuis que de Pandore un regard téméraire Versa sur les humains un trésor de misère, Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié ?

Ah ! si quelque mortel est né pour la connaître, C'est nous, âpaes du feu, dont l'Amour est le maître.

Le cruel trop souvent empoisonne ses coups ; Elle garde à nos cœurs ses baumes les plus doux. Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide. Qui près de la beauté rougit et s'intimide, Et d'un pouvoir nouveau lentement dominé, Par l'appât du plaisir^doucement entraîné, Crédule, et sur la foi d'un sourire volage, A cette mer trompeuse et se livre et s'engage ! Combien de fois, tremblant et les larmes auxfyeux. Ses cris accuseront l'inconstance des dieux ! Combien il frémira d'entendre sur sa tête Gronder les aquilons et la noire tempête. Et d'écueils en écueils portera ses douleurs S;ins trouver une main pour essuyer ses pleurs ! Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage. Viendra le recueillir, le pousser au rivage ; Endormir dans ses flancs le poison endormi, Réchauffer dans son sein le sein de son ami. Et de son fol amour étouffer la semence, Ou du moins dans'son cœur ranimer l'espérance ! Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien, Au repos d'un ami sacrifier le sien î Plaindre de s'immoler l'occasion ravie.

Etre heureux de sa joie et vivre de sa vie !

Si le ciel a daigné d'un regard amoureux Accueillir ma prière et sourire à mes vœux. Je ne demande point que mes sillons avides Boivent l'or du Pactole et ses.trésors liquides, Ni que le diamant, sur la pourpre enchahié,

Pare mon cœur esclave au Louvre prosterné ;

Ni même, vœu plus doux ! que la main d'Uranie

Embellisse mon front des palmes du génie ;

Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras,

Se partagent ma vie et pleurent mon trépas ;

Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire

A consacré les noms au temple de Mémoire

Plutôt que leurs talents, inspirent à mon cœur

Les aimables vertus qui firent leur bonheur;

Et que de l'amitié les antiques modèles

Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles.

Si le feu qui respire en leurs divins écrits

D'une vive étincelle échauffa nos esprits ;

Si leur gloire en nos cœurs souffle une noble envie,

Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie :

Gardons d'en négliger la plus belle moitié;

Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié.

Horace, loin des tlots qui tourmentent Cythère,

Y retrouvait d'un port Tasile salutaire ;

Lui-même au doux TibuUe, à ses tristes amours,

Prêta de l'amitié les utiles secours.

L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie ;

ïClle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie.

Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur,

De Gallus expirant consolé le malheur?

Voilà l'exemple saint que mon cœur leur demande.

Ovide, ah ! qu'à mes yeux ton infortune est grande !

Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités

Agréer de tes vers les lâches faussetés ;

Je plains ton abandon, ta douleur solitaire.

Pas UQ cœur qui, du tien zélé dépositaire,

Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi.

Et cansoler tes pleurs, et pleurer avec toi!

Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace;

Que des dieux et des rois l'éclatante disgrâce

Nous frappe, leur tonnerre aura trompé leurs mains ;

Nous resterons unis en dépit des destins.

Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle;

Qu'elle arme tous ses traits : nous sommes trois contre elle ;

Nos cœurs peuvent l'attendre, et dans tous ses combats,

L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas.

Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse.

Que nous importe alors si le dieu du Permesse

Dédaigne de nous voir, entre ses favoris.

Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris?

Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple.

Où la félicité les reçut dans son temple.

Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau,

De leur double laurier su ravir le plus beau.

Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre.

Ils reçurent du ciel un cœur tel que le nôtre ;

Ce cœur fut leur génie, il fut leur Apollon,

Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon.

Castor charme les dieux, et son frère l'inspire.

Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre.

C'est près de Pollion, dans les bras de Varus,

Que Virgile envia les destin de Nisus.

Que dis-je? Ils t'ont transmis ce feu qui les domine.

N'ai-je pas vu ta muse, au tombeau de Racine (1),

Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs

Que jadis Simonide anima de ses pleurs ?

Et toi, dont le génie, amant de la retraite

Et des leçons d'Ascra studieux interprète,

Accompagnant l'année en ses douze palais.

Étale sa richesse et ses vastes bienfaits ;

Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée,

Quand ils vont couronner cette vierge adorée

Dont par la main du temps l'empire est respecté,

Et de qui la vieillesse augmente la beauté I

L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre

Ces sentiments du cœur que l'esprit ne peut feindre;

De ses tableaux fardés les frivoles appas

N'iront jamais au cœur dont ils ne viennent pas.

Eh ! comment me tracer une image fidèle

Des traits dont votre main ignore le modèle?

Mais celui qui, dans soi descendant en secret.

Le contemple vivant, ce modèle parfait,

C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore ;

Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore ;

Lui qui trace, en un vers des Muses agréé,

Un sentiment profond que son cœur a créé.

Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée

Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée.

Calliope jamais daigna-t-elle enflammer

(1) Fils de l'auteur du poème De la religion, et petit-fils du grand Racine; il mourut à Cadix, lors du désastre qui détruisit Lisbonne et qui ébranla toute la côte de Portugal et d'Espagne.

[Note de l'auteur.)

262 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER

Un cœur inaccessible à la douceur d'aimer?

Non : l'amour, l'amitié, la sublime harmonie,

Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie;

Même souffle anima le poète charmant,

L'ami religieux et le parfait amant.

Ce sont toutes vertus d'une àme grande et fière.

Bavius etZoïle, et Gacon etLinière,

Aux concerts d'Apollon ne furent point admis,

Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis.

Et ceux qui, par leurs mœurs dignes de plus d'estime.

Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime.

Voyez-les, dans des vers divins, délicieux,

Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux :

Badinage insipide où leur ennui se joue,

Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue.

Voyez si d'une belle un jeune amant épris

A tressailli jamais en lisant leurs écrits ;

Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes,

De la sainte amitié respirèrent les flammes.

0 peuples de héros, exemples des mortels !

C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels ;

C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène,

Aux temps sanctifiés par la vertu romaine ;

Quand l'àme de Lélie animait Scipion,

Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion ;

C'est aux murs où Lycurguea consacré sa vie,

Où les vertus étaient les lois de la patrie.

0 demi-dieux amis ! Atticus, Cicéron,

Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron 1

Ces héros, dans le sein de leur ville perdue, S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue. Unis par la vertu, la gloire, le malheur, Les arts et l'amitié consolaient leur douleur. Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile N'eût été pour le sage un désirable asile. Quand du Tibre avili le sceptre ensanglanté Armait la main du vice et la férocité ; Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage ; Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat. Etaient pour l'apaiser FofTrande du sénat ! Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique, Vous tous, dignes enfants de la patrie antique, Je vous vois tous, amis, entourés de bourreaux, Braver du scélérat les indignes faisceaux. Du lâche délateur l'impudente richesse.

Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs, Garder une patrie, et des lois, et des mœurs ; Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure. Les flots^contagieux de cette mer impure ; Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux, Sur ce monde profane^un monde vertueux.

Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives, Amitié ! de leur gloire ennoblis nos archives. Viens, viens : que nos climats, par ton souffle épurés, Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés !

Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heu- Descendre des Vertus la troupe radieuse, [reuse

De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein, Et toutes sur tes pas se tiennent par la main. Ranime les beaux-arts, éveille leur génie, Chasse de leur empire et la haine et l'envie : Loin de toi dans l'opprobre ils meurent aviUs ; Pour conserver leur trône ils doivent être unis. Alors de l'univers ils forcent les hommages : Tout, jusqu'à Plutus même, encense leurs images : Tout devient juste alors ; et le peuple et les grands, Quand l'homme est respectable, honorent les talents.

Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle

La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle ;

La main de Phidias créa des immortels,

Et Smyrne à son Homère éleva des autels,

NouS;, amis, cependant, de qui la noble audace

Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse,

Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis ;

Soyons cités comme eux entre les vrais amis.

Qu'au delà du trépas notre âme mutuelle

Vive et respire encor sur la lyre immortelle.

Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux

Soient pour tous les amis un code précieux.

Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées;

Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées,

Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour

D'être chez leurs neveux imités à leur tour.

A LE BRUN

Laisse gronder le Rhin et ses flots destructeurs, Muse; va de Le Brun gourmander les lenteurs. Vole aux bords fortunés où les champs d'Elysée De la ville des lis ont couronné l'entrée ; Aux lieux où sur l'airain, Louis, ressuscité, Contemple de Henri le séjour respecté Et des jardins royaux l'enceinte spacieuse. Abandonne la rive où la Seine amoureuse, Lente, et comme à regret quittant ces bords chéris, Du vieux palais des rois baigne les murs flétris Et des fils de Condé les superbes portiques. Suis ces fameux remparts et ces berceaux antiques Où, tant qu'un beau soleil éclaire de beaux jours. Mille chars élégants promènent les amours. Un Paris tout nouveau sur les plaines voisines S'étend et porte au loin, jusqu'au pied des collines, Un long et riche amas de temples, de palais. D'ombrages où l'été ne pénètre jamais (1) : C'est là son Hélicon. Là, ta course fidèle Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle. S'il est ainsi, respecte un moment précieux ; Sinon, tu peux entrer; tu verras dans ses yeux, Dès qu'il aura connu que c'est moi qui t'envoie, Sourire l'indulgence et peut-être la joie.

(1) Passy.

266 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER

Souhaite-lui d'abord la paix, la liberté,

Les plaisirs, Tabondance et surtout la santé.

Puis apprends si, toujours ami de la nature,

Il s'en tient comme nous aux bosquets d'Epicure,

S'il a de ses amis gardé le souvenir,

Quelle muse à présent occupe son loisir,

Si TibuUe et Vénus le couronnent de rose,

Ou si dans le désert que le Permesse arrose,

Du vulgaire troupeau prompt à se séparer,

Aux sources de Pindare ardent à s'enivrer,

Sa lyre fait entendre aux nymphes de la Seine

Les sons audacieux de la lyre thébaine,

Que toujours à m'écrire il est lent à mon gré !

Que, de mon cher Brazais pour un temps séparé,

Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude,

Adoucissent un peu ma triste solitude.

Ouil les cieux avec joie ont embelli ces champs;

]\Iais, Le Brun, dans l'effroi que respirent les camps,

Où les foudres guerriers étonnent mon oreille,

Où loin avant Phébus Bellone me réveille,

Puis-je adorer encore et Vertumne et Paies?

Il faut un cœur paisible à ces dieux de la paix.

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