‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 60 sur 69 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

On vit; on vit infâme. Eh bien ? il fallut l'être;

L'infâme, après tout, mange et dort.

Ici, même en ces parcs où la mort nous fait paître,

Où la hache nous tire au sort.

Beaux poulets sont écrits ; maris, amants sont dupes;

Caquetage, intrigues de sots.

On y chante ; on y joue ; on y lève des jupes ;

On y fait chansons et bons mots ; L'un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres.

Un ballon tout gonflé de vent, Comme sont les discours de sept cents plats bélîtres.

Dont Barère est le plus savant.

L'autre court; l'autre saute; et braillent, boivent, rient,

Politiqueurs et raisonneurs; Et sur les gonds de fer soudain les portes crient :

Des juges tigres, nos seigneurs, Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie

Que la hache appelle aujourd'hui?

Chacun frissonne, écoute; et chacun avec joie

Voit que ce n'est pas encor lui.

Ce sera toi demain, insensible imbécile I

VII t

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre

Animent la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud j'essaie encor ma lyre.

Peut-être est-ce bientôt mon tour.

Peut-être avant que l'heure en cercle promenée

Ait posé sur l'émail brillant.

Dans les soixante pas où sa route est bornée.

Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.

Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière.

Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres.

Escorté d'infâmes soldats, Ebranlant de mon nom ces longs corridors sombres,

Où seul, dans la foule à grands pas J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime.

Du juste trop faibles soutiens, Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime;

Et chargeant mes bras de liens, Me traîner, amassant en foule à mon passage

Mes tristes compagnons reclus, Qui me connaissaient tous avant l'affreux message,

Mais qui ne me connaissent plus.

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Eh bien ! j'ai trop vécu. Quelle franchise auguste,

De mâle constance et d'honneur Quels exemples, sacrés doux à l'âme du juste,

Pour lui quelle ombre de bonheur, Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,

Quels pleurs d'une noble pitié, Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,

Quels beaux échanges d'amitié Font digne de regrets l'habitacle des hommes ?

La peur blême et louche est leur Dieu, La bassesse, la fièvre... Ah! lâches que nous sommes!

Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.

Vienne, vienne la mort ! que la mort me délivre !..^

Ainsi donc, mon cœur abattu Cède au poids de ses maux! — Non, non, puissé-je vivre,

Ma vie importe à la vertu.

Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage,

Dans les cachots, près du cercueil.

Relève plus altiers son front et son langage,

Brillant d'un généreux orgueil.

S'il est écrit aux cieux que jamais une épée

N'étincellera dans mes mains.

Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée.

Peut encor servir les humains.

Justice, vérité, si ma main, si ma bouche,

Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche ;

Et si les infâmes progrès.

Si la risée atroce ou, plus atroce injure,

L'encens de hideux scélérats,

Ont pénétré vos cœurs d'une large blessure,

Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.

Mourir sans vider mon carquois !

Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange

Ces bourreaux barbouilleurs de lois !

Ces vers cadavéreux de la France asservie,

Egorgée ! ô mon cher trésor, 0 ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie!

Par vous seuls je respire encor, Comme la poix brûlante agitée en ses veines

Ressuscite un flambeau mourant.

Je souffre ; mais je vis. Par vous, loin de mes peines

D'espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide.

L'invisible dent du chagrin, Mes amis opprimés, du menteur homicide

Les succès, le sceptre d'airain, Des bons, proscrits par lui, la mort ou la ruine,

L'opprobre de subir sa loi.

Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine

Dirigé mon poignard. Mais quoi 1 Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire

Sur tant de justes massacrés !

Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire 1

Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance,

Pour descendre jusqu'aux enfers Nouer de triple fouet, le fouet de la vengeance

Déjà levé sur ces pervers!

ïambes

Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice !

Allons, étouffe tes clameurs ; Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice I

Toi, vertu, pleure si je meurs.

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