XXVI ANDRE CHENIER
M'"^ Pastoret du péril et préparé ou favorisé même sa fuite ? Un inepte interrogatoire j qui a été conservé, et oii le bon sens et la langue sont également maltraités, ne nous sert qu'à obscurcir ce problème.^ Le « particulier » qui affirmait le matin qu'il se trouvait pour la première fois dans cette maison, ce qui n'était pas exact, et qui reconnaissait le soir : « qu'il était a compagner d'une citoyene de Versaille dont il devait la conduire audit Versaille aprest avoir pris une voiture au bureau du cauche [sic]... » fut gardé à vue tout le jour et toute la nuit, dans la maison même oii il avait été arrêté en vertu de la loi des suspects, sans que ni M. Piscatory ni M. de Pastoret , les deux beauxfrères, fussent inquiétés à la suite d'une enquête dont nous n'avons peut-être pas toutes les pièces. Chénier, qui n'expliquait sa présence que par des réponses embarrassées et qui ne nomme point la personne qu'il avait accompagnée de Versailles à Passy pour la ramener à Versailles, fut transféré le lendemain à Paris, d'abord à la prison du Luxembourg, où on refusa de le recevoir pour un vice de forme, puis à la prison de Saint-Lazare.
Cette mesure, si M. de Chénier n'avait pas fait immédiatement des démarches pour obtenir que son fils fui relâché, pouvait n'avoir point de suite funeste. Il n'y avait qu'à se taire et à attendre. On avait k droit d'arrêter les suspects jusqu'à la paix; mais
SA VIE ET SES POESIES xxvii
l'arrestation de Sauveur, frère de Chcnier, transféré, presque au même moment, de Beauvais à la Conciergerief compliqua la situation, qui fut même bientôt périlleuse pour Marie-Joseph, surveillé pour avoir demandé, lui aussi, la liberté de ses frères. Tout ce que ce dernier put obtenir du Comité de Siùreté générale, ou plutôt des bureaux de ce Comité, fut que les dossiers d'André et de Sauveur seraient placés sous les autres, tant qu'un ordre formel ne les mettrait pas en lumière. Dans cet enconibrement des prisons, avec le nombre et souvent la confusion des écrous, les changements fréquents des directeurs et des guichetiers et le travail incessant du Tribunal révolutionnaire, les prisonniers pouvaient espérer leur salut du silence, en tout cas gagner du temps.
Grâce à un geôlier, André put communiquer avec sa famille, et, dans le linge transmis au dehors, se trouvaient, cachés avec des lettres, tracés sur des bandes de papier et imperceptiblement roulés en fornie de tuyaux de plume , les vers qu'il écrivait à Saint- Lazare, plaintes touchantes, ïambes vengeurs, que la postérité devait connaître. Sa détention dura quatre mois et vingt jours. Il avait retrouvé, dans le pêle-mêle de la prison, ses deux amis Trudaine , destinés comme lui à l'échafaud , Koucher, Suvée, Ginguené, et les plus beaux noms de la noblesse, les Kohan, les Noailles, les Broglie, les Montmorency, les Vergennes, et de jeunes, belles et gracieuses femmes, et
xxvm ANDRE CHENIER
cette aimable duchesse de Fleury, la Jeune Captive, dernier rcve poétique de Chénier, que la légende de Saint-Lazare a rendue plus touchante encore en lui étant quelques années pour lui restituer son nom de jeune fille, et en laissant ignorer que cette âme tendre, passionnée et mobile avait fait un autre choix que le poète.
Cependant le temps passait, et c'était l'essentiel. Par malheur, la réorganisation du Tribunal révolutionnaire et l'institution d'une Chambre du conseil de ce tribunal parurent à M. de Chénicr une occasion favorable pour demander de nouveau la mise en liberté de son fils André, dont le sort lui inspirait des craintes beaucoup plus justifiées que celui de Sauveur. Il ne pouvait plus compter sur Marie-Joseph , obligé, à cette époque, de changer fréquemment de domicile et de se soustraire lui-même à une arrestation imminente. Il rédigea en secret un mémoire, et ce mémoire, plein d'imprudents souvenirs, alla droit au Comité de Salut public, où siégeaient Kobespierre et Collot d'Herbois. La commission chargée de l'examen des détenus fut avisée, et c'est ainsi qu'une arrestation encore mal connue, mal régularisée, devint une inscription régulière avec écrou spécial. « Vous avez fait un beau coup! » dit le concierge de Saint-Lazare à M. de Chénier venant, comme chaque matin, prendre des nouvelles de son fils. Malgré les recommandations contraires. Sauveur, lassé depuis quel-
'hAt^lm, {\lP\
SA VIE ET SES POESIES xxix
que temps de sa captivité, ne cessait d'écrire de sa prison et de réclamer un jugement. André aussi demandait à être jugé, et ne disait que trop haut ce qu'il pensait des maîtres du moment.
C'est alors que, le y prairial, un ordre fut envoyé à Saint - Lazare , pour maintenir son arrestation. En même temps , tout le dossier de Chénier arrivait au tribunal^ et F ouquier-T inville , qui savait enfin quelle proie il tenait, examinant à la hâte les pièces, dont les unes se rapportaient à André., les autres à Sauveur, rédigea précipitamment un acte d'accusation plein de confusion et d'erreurs , où r absurde le dispute à l'odieux. On reprochait à André a avoir soustrait et recelé les papiers de V ambassade d'Espagne relatifs au procès de Louis XVI, et d'avoir conspiré avec Dumouricz à l'armée du Nord; on l'embrassait enfin dans la prétendue conspiration des prisons , imaginée par le délégué du Comité, Hermann, « pour déblayer le sol de la liberté ». Une visite de M. de Chénier à Barrère, le 4 thermidor, avait été une imprudence de plus : Birr ère était un ennemi; il avait subi le coup de fouet d'André avec bien d'autres jacobins. Il fut froid, poli, peut-être cruellement railleur, si le mot qu'on lui prête est vrai : « Votre fils sortira dans trois jours. » En tout cas^ il ne fit rien pour sauver Chénier.
Le 5 thermidor, Chénier avait adressé de Saint- Lazare à son père son dernier envoi de linge et de