XXIV ANDRE CHENIER
lui conseilla de se retirer à Versailles^ et lui trouva dans cette ville, alors dépeuplée et solitaire, un modeste logenicnt, dans une petite maison de la rue de Satory. Là il pouvait reprendre ses travaux poétiques, mettre quelque ordre dans s&s écrits, revenir de temps en temps à Paris, présenter à sa section un certificat de médecin et prouver qu'il était absent pour sa santé, et non pas émigré; se rendre aussi chez quelques anciens amis, confidents de sa retraite, soit à Passy, dans la maison des Piscatory et des Pastoret, soit surtout, et bientôt chaque jour, par les bois et les promenades les plus agréables, à Louveciennes, où s'étaient réfugiées, pendant la Terreur, M'"^ Pourrai et ses deux ravissantes filles, JVfmes Hocquart et Laurent Le Coulteux, cette dernière, la vraie Fanny du poète, vers laquelle le plus tendre et le plus respectueux sentiment le ramenait par une force invincible, dans ces heures troublées oii la passion se concentre et s'épure. C'est pour cette jeune femme, pour cette jeune mère éprouvée par les deuils les plus cruels, qu'il écrivit les plus touchantes et les plus parfaites de ses élégies. Le poète politique se retrouve un instant, cette mcnie année, dans Vode à Charlotte Corday, composée, mais non imprimée, en réponse à « l'hymne infâme » publié en l'honneur de Marai par le conventionnel Audoin, c/ans /e Moniteur universel. Puis, il reprit ses études, revint à ses projets interrompus, surtout
SA VIE ET SES POÉSIES xxv
à /'Hermès; cl tout l'été, tout l'automne de lygS, en pleine Terreur, se passa pour lui dans cette solitude heureuse et cet oubli. L'hiver venu, il vint plus souvent à Paris, logeant chez son père, remplissant même ses devoirs civiques dans sa section, — la section de Brutus, — mais sans se montrer ailleurs, ni rien publier. Peut-être alors aimait-il la vie et voulait-il vivre : on ne le pouvait que par le silence. Un déplorable hasard, dont quelques détails sont restés inexpliqués, rendit toutes ces précautions Stériles.
Le l'j ventôse an II (7 mars 1794), à Passy, en face du château de la Muette, à la porte même de' la maison occupée par les familles Piscatory et Pastoret, cm moment où Chénier en franchissait le seuil pour retourner à Versailles, il fut arrêté, soit par la défiance trop clairvoyante, soit simplen^ent par le zèle stupide de quelques sans -culottes du comité révolutionnaire de Passy, chargés d'une de ces perquisitions si fréquentes alors, et peut-être d'un mandat contre M'"^ Pastoret, « la citoyenne Piscatory ». André était-il là dans une visite à ses amis , ou avait-il , comme plus d'un indice et les réticences mêmes de ses réponses le feraient croire, averti