AU MARQJUIS DE BRAZAIS
Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.
Déjà dans les hameaux, silencieux, rêveur,
Une source inquiète, un ombrage, une fleur,
Des filets d'Arachné l'ingénieuse trame,
De doux ravissements venaient saisir mon âme.
Des voyageurs lointains auditeur empressé,
Sur nos tableaux savants où le monde est tracé,
Je courais avec eux du couchant à l'aurore.
Fertile en songes vains que je chéris encore.
J'allais partout, partout bientôt accoutumé,
Aimant tous les humains, de tout le monde ain\é.
Les pilotes bretons me portaient à Surate,
Les marchands de Damas me guidaient vers TEuphrate.
Que dis-je? dès ce temps mon cœur, mon jeune cœur,
Commençait dans l'amour à sentir un vainqueur;
H se troublait dès lors au souris d'une belle.
Qu'à sa pente première il est resté fidèle!
Cest là, c'est en aimant, que pour louer ton choix
Les Muses d'elles-même adouciront ta voix.
Du sein de notre amie, oh! combien notre lyre
Abonde à publier sa beauté, son empire.
Ses grâces, son amour de tant d'amour payé!
Mais quoi! pour être heureux faut-il être envié?
Quand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse
N'attireraient jamais les ondes du Permesse,
Qu'importe? Penses-tu qu'il ait perda ses jours
Celui qui, se livrant à ses chères amours,
Recueilli dans sa joie, eut pour toute science
De iouir en secret, fut heureux en silence?
Vî
A DE PANGE AÎNÉ
De Pange, ami chéri, jeune homme heureux et sage,
Parle, de ce matin dis-moi quel est l'ouvrage.
Du ve tueux bonheur montres-tu les chemins
A ce frère naissant dont j'ai vu que tes mains
Aimer t à cultiver la charmante espérance?
Ou bien vas-tu cherchant dans l'ombre et le silence.
Seul, quel encens le Gange aux flots religieux
Vit les premiers humains brûler aux pieds des dieux?
Ou comment dans sa route, avec force tracée,
Descartes n'a point su contenir sa pensée?
Consumant ma jeunesse en un loisir plus vain,
Seul, animé du feu que nous nommons divin,
Qiii pour moi chaque jour ne luit qu'avec l'aurore.
Je rêve assis au bord de cette onde sonore
Qu'au penchant d'Hélicon, pour arroser ses bois,
Le quadrupède ailé fit jaillir autrefois.
A nos festins d'hier un souvenir fidèle
Reporte mes souhaits, me flatte, me rappelle
Tes pensers, te? discours, et quelquefois les miens,
L'amicale douceur de tes chers entretiens,
Ton honnête candeur, ta modeste science.
De ton cœur presque enfant la mûre expérience.
Poursuis : dans ce bel âge où, faibles nourrissons.
Nous répétons à peine un maître et ses leçons,
Il est beau, dans les soins d'un solitaire asile
A DE PANGE AINE 201
(Même dans tes amours, doux, aimable, tranquille), De savoir loin des yeux, sans faste, sans fierté, Sage pour soi, content, chercher la vérité. Va, poursuis ta carrière, et sois toujours le même; Sois heureux, et surtout aime un ami qui t'aime. Ris de son cœur débile aux désirs condamné. De l'étude aux amours sans cesse promené. Qui, toujours approuvant ce dont il fuit l'usage, Aimera la sagesse, et ne sera point sage.
A DE PANGE AÎNÉ
• Heureux qui, se livrant aux sages disciplines. Nourri du lait sacré des antiques doctrines. Ainsi que de talents a jadis hérité D'un bien modique et sûr qui fait la liberté! Il a, dans sa paisible et sainte solitude. Du loisir, du sommeil, et les bois et l'étude. Le banquet des amis, et quelquefois, les soirs. Le baiser jeune et frais d'une blanche aux yeux noirs. Il ne faut point qu'il dompte un ascendant suprême. Opprime son génie et s'éteigne lui-même. Pour user sans honneur et sa plume et son temps A des travaux obscurs tristement importants. Il n'a point, pour pousser sa barque vagabonde, A se précipiter dans les flots du grand monde; Il n'a point à souffrir vingt discours odieux De raisonneurs méchants encor plus qu'ennuyeux,
Tels qu'en de longs détours de disputes frivoles
Hurlent de vingt partis les prétentions folles,
Prêtres et gens de cour, ambitieux tyrans,
Nobles et magistrats, superbes ignorants,
Tous vieux usurpateurs et voraces corsaires.
Et dignes héritiers de l'esprit de nos pères.
Il n'entend point tonner le chef-d'œuvre ampoulé
D'un sourcilleux rimeur au fauteuil installé.
Il ne doit point toujours déguiser ce qu'il pense,
Imposer à son âme un éternel silence,
Trahir la vérité pour avoir du repos,
Et feindre d'être un sot pour vivre avec les sots.
OFiLS du Mincius, je te salue, ô toi Par qui le dieu des arts fut roi du peuple-roi! ',t vous, à qui jadis, pour créer l'harmonie, .'Attique et l'onde Egée, et la belle lonie, )onnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté, )es mœurs simples, des lois, la paix, la liberté, in langage sonore, aux douceurs souveraines, e plus beau qui soit né sur des lèvres humaines, lui âge ne verra pâlir vos saints lauriers : ar vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers, t du temple des arts que la gloire environne os mains ont élevé la première colonne.
nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons, otre exemple a dicté d'importantes leçons.
nous dit que nos mains, pour vous être fidèles,
Y doivent élever des colonnes nouvelles.
L'esclave imitateur naît et s'évanouit;
La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit.
Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise.
Nous voyons les enfants de la fière Tamise
De toute servitude ennemis indomptés.
Mieux qu'eux, par votre exemple, à vous vaincre excité;
Osons ; de votre gloire éclatante et durable
Essayons d'épuiser la source inépuisable.
Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon,
Blesser la vérité, le bon sens, la raison ;
Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme,
Des membres ennemis en un colosse énorme ;
Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs,
A l'aide des vautours ouvrir le sein des mers;
Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante
Hérisser d'un lion la crinière sanglante.
Délires insensés! fantômes monstrueux!
Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux!
Ces transports déréglés, vagabonde manie.
Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie.
D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats.
Où, partout confondus, la vie et le trépas.
Les ténèbres, le jour, la forme et la matière.
Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière
Fait naître en ce chaos la concorde et le jour :
D'éléments divisés il reconnaît l'amour,
Les rappelle, et partout, en d'heureux intervalles,
Sépare et met en paix les semences rivales.
Ainsi donc, dans les arts, l'inventeur est celui
Qui peint ce que chacun put sentir comme lui;
L'INVENTION 2o5
Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites,
Etale et fait briller leurs richesses secrètes; :Qui, par des nœuds certains, imprévus et nouveaux,
Unissant des objets qui paraissaient rivaux, -Montre et fait adoptera la nature mère
Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire; f C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards,
Retrouve un seul visage en vingt belles épars, > Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême,
Des traits de vingt beautés forme la beauté même.
La nature dicta vingt genres opposés, D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés. Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites, N'aurait osé d'un autre envahir les limites. Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon. N'aurait point de Marot associé le ton. ' De ces fîeuves nombreux dont l'antique Permesse Arrosa si longtemps les cités de la Grèce, De nos jours même, hélas 1 nos aveugles vaisseaux Ont encore oublié mille, vastes rameaux.
Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles, Réparaient des beaux-arts les longues funérailles. De Sophocle et d'Eschyle ardents admirateurs. De leur auguste exemple élèves inventeurs, Des hommes immortels firent sur notre scène Revivre aux yeux français les théâtres d'Athène. Comme eux, instruit par eux. Voltaire offre à nos pleurs De grands infortunés les illustres douleurs; D'autres esprits divins, fouillant d'autres ruines. Sous l'amas des débris, des ronces , des épines, Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains,
2o6 POÈMES
Retrouver, parcourir leurs antiques chemins. Mais, ô la belle palme et quel trésor de gloire Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards, Saura guider sa muse aux immenses regards. De mille longs détours à la fois occupée, Dans les sentiers confus d'une vaste épopée; Lui dire d'être libre, et qu'elle n'aille pas De Virgile et d'Homère épier tous les pas, Par leur secours à peine à leurs pieds élevée ; Mais qu'auprès de leurs chars dans un char enlevée, Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux, Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux! Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles, N'avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles, Les côtoyer sans cesse, et n'oser un instant. Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant. Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée, Et du premier sillon fendre une onde ignorée? Les coutumes d'alors, les sciences, les mœurs. Respirent dans les vers des antiques auteurs. Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes. Tout a changé pour nous, mœurs, sciences, coutumes. Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin. Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin, Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent, Sans penser écrivant d'après d'autres qui pensent, Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu, Dire et dire cent fois ce que nous avons lu? De la Grèce héroïque et naissante et sauvage Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image. Démocrite, Platon, Epicure, Thaïes,
Ont de loin à Virgile indiqué les secrets
D'une nature encore à leurs ^'eux trop voilée.
Torricelli, Newton, Kepler et Galilée,
Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts,
A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.
V Tous les arts sont unis : les sciences humaines N'ont pu de leur empire étendre les domaines Sans agrandir aussi la carrière des vers. Quel long travail pour eux a conquis l'univers! Aux regards de Buffon , sans voile, sans obstacles,
i La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles. Ses germes, ses coteaux, dépouille deTéthys; Les nuages épais, sur elle appesantis, De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre; Et 1 hiver ennemi, pour envahir la terre, Roi des antres du Nord, et, de glaces armés, .Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés ; Et l'œil perçant du verre, en la vaste étendue. Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue; Aux changements prédits, immuables, fixés, Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés. Aux lois de Cassini les comètes fidèles; L'aimant de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes; Une Cybèle neuve et cent mondes divers Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers ! Quel amas de tableaux, de sublimes images. Naît de ces grands objets réservés à nos âges ! Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts, Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds, Si chers à la fortune et plus chers au génie, Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie. Pensez-vous, si Virgile ou l'aveugle divin
2o8 POÈMES
Tlenaissaient aujourd'hui, que leur savante main
Négligeât de saisir ces fécondes richesses,
De notre Pinde auguste éclatantes largesses?
Nous en verrions briller leurs sublimes écrits;
Et ces mêmes objets que vos doctes mépris
Accueillent aujourd'hui d'un front dur et sévère,
Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire.
Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur
Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur
D'oser sortir jamais de ce cercle d'images
Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages.
Mais qui jamais a su, dans des vers séduisants.
Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens?
Riais quelle voix jamais d'une plus pure flamme
Et chatouilla l'oreille et pénétra dans l'âme ?
Mais leurs mœurs et leurs lois, et mille autres hasards.
Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-ari
Eh bien ! l'âme est partout; la pensée a des ailes.
Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles;
Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour,
Chaque homme ose être un homme et penser au grand je
Au tribunal de Mars, sous la pourpre romaine.
Là du grand Cicéron la vertueuse haine
Ecrase Céthégus, Catilina, Verres;
Là tonne Démosthène; ici de Périclès
La voix, l'ardente voix, de tous les cœurs maîtresse,
Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce.
Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux.
Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux !
Deux flottes parcourant cette enceinte profonde,
Combattant sous les yeux des conquérants du monde?
O terre de Pélops î avec le monde entier
Allons voir d'Epidaure un agile coursier.
Couronné dans les champs de Némée et d'Elide;
Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide, I D'une sainte folie un peuple furieux
Chanter : Amour, tyran des hommes et des dieux; ' Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre,
Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre;
Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs;
Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs; '/ Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques; i) Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.y
Direz-vous qu'un objet né sur leur Hélicon
A seul de nous charmer pu recevoir le don;
Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles,
Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles;
Que nos travaux savants, nos calculs studieux.
Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux.
Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères,
Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères ?
Voilà ce que traités, préfaces, longs discours,
Prose, rime, partout nous disent tous les jours.
Mais enfin, dites-moi, si d'une œuvre immortelle
La nature est en nous la source et le modèle,
Pouvez-vous le penser, que tout cet univers,
Et cet ordre éternel, ces mouvements divers,
L'immense vérité, la nature elle-même,
Soit moins grande en effet que ce brillant système
Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux eff'orts
Disposaient avec art les fragiles ressorts?
Mais quoi ! ces vérités sont au loin reculées.
Dans un langage obscur saintement recelées :
Le peuple les ignore. O Muses, ô Phœbus !
C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus.
L'auguste poésie, éclatante interprète,
Se couvrira de gloire en forçant leur retraite.
Cette reine des cœurs, à la touchante voix,
A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix.
Sûre de voir partout, introduite par elle.
Applaudir à grands cris une beauté nouvelle,
Et les objets nouveaux que sa voix a tentés
Partout de bouche en bouche, après elle chantés.
Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres.
Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres.
Et rit quand, dans son vide, un auteur oppressé
Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé.
Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée.
De doux ravissements partout accompagnée,
Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas.
Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas.
Sur l'aride buisson que son regard se pose.
Le buisson à ses yeux rit et jette une rose.
Elle sait ne point voir, dans son juste dédain,
Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main^
Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles.
Elle sait même encore, ô charmantes merveilles !
Sous ses doigts délicats réparer et cueillir
Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir.
Elle seule connaît ces extases choisies.
D'un esprit tout de feu mobiles fantaisies.
Ces rêves d'un moment, belles illusions,
D'un monde imaginaire aimables visions.
Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière.
Des terrestres esprits l'œil épais et vulgaire.
Seule, de mots heureux, faciles, transparents,
Elle sait revêtir ces fantômes errants :
Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide,
De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide,
Et sa chute souvent rencontre dans les airs
Quelque insecte volant qu'il porte au fond des mers;
, De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes précieuses Où la fi ère Vistule, en de nobles coteaux. Et le froid Niémen expirent dans ses eaux. Là les arts vont cueillir cette merveille utile, Tombe odorante où vit l'insecte volatile : Dans cet or diaphane, il est lui-même encor ;
'On dirait qu'il respire et va prendre l'essor. '
Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune poète, .Travaille, ose achever cette illustre conquête. De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin? Travaille : un grand exemple est un puissant témoin. Montre ce qu'on peut faire en le faisant toi-même. M pour toi la retraite est, un bonheur suprême, Vi chaque jour les vers de ces maîtres fameux "ont bouillonner ton sang et dressent tes cheveux, >i tu sens chaque jour, animé de leur âme, Ze besoin de créer, ces transports, cette flamme, Travaille. A nos censeurs c'est à toi de montrer fous ces trésors nouveaux qu'ils veulent ignorer. 1 faudra bien les voir, il faudra bien se taire, i^and ils verront enfin cette gloire étrangère )e rayons inconnus ceindre ton front brillant, ^ux antres de Paros le bloc étincelant «l'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible;
Mais le docte ciseau, dans son sein invisible, Voit, suit, trouve la vie, et l'âme, et tous ses traits. Tout rOlympe respire en ses détours secrets. Là vivent de Vénus les beautés souveraines; Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux, Pour soulager Atlas des célestes fardeaux. Aux volontés du fer leur enveloppe énorme Cède, s'amollit, tombe; et de ce bloc informe Jaillissent, éclatants, des dieux pour nos autels : C'est Apollon lui-même, honneur des immortels; C'est Alcide vainqueur des monstres de Némée; C'est du vieillard troyen la mort envenimée; C'est des Hébreux errants le chef, le défenseur: Dieu tout entier habite en ce marbre penseur. Ciel ! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde Eclater cette voix créatrice du monde?
Oh ! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs
De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs.
Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,
Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple.
Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux.
Ce qu'eux-même ils feraient s'ils vivaient parmi nous!
Que la nature seule, en ses vastes miracles.
Soit leur Fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles;
Que leurs vers, de Téthys respectant le sommeil,
N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil;
De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie,
Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie,
Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton,
En langage des dieux fasse parler Newton !
L'INVENTION 2i3
Oh! si je puis, un jour!... Mais quel est ce murmure?
Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure?
O langue des Français! est-il vrai que ton sort
Est de ramper toujours, et que toi seule as tort?
Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse
Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse?
Il n'est sot traducteur, de sa richesse enflé,
Sot auteur d'un poème ou d'un discours sifflé,
Ou d'un recueil ambré de chansons à la glace,
Qui ne vous avertisse, en sa fière préface.
Que, si son style épais vous fatigue d'abord.
Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort,
Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie,
Il n'en est point coupable : il n'est pas sans génie;
Il a tous les talents qui font les grands succès;
Mais enfin, malgré lui, ce langage français,
Si faible en ses couleurs, si froid et si timide.
L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide.
Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux,
Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux ?
Est-ce à Rousseau, Buffon, qu'il résiste infidèle?
Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle.
Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux.
Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux.
Creusant dans les détours de ces âmes profondes.
S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes r
Un rimeur voit partout un nuage, et jamais
D'un coup d'œil ferme et grand n'a saisi les objets;
La langue se refuse à ses demi-pensées.
De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées;
Il se dépite alors, et, restant en chemin,
Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main.
Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine. Ignore un tel supplice; il pense, il imagine; Un langage imprévu, dans son âme produit, Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit. Les images, les mots que le génie inspire. Où l'univers entier vit, se meut et respire, Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir. En foule en son cerveau se hâtent de courir. D'eux- même ils vont chercher un nœud qui les rassemble ; Tout s'allie et se forme, et tout va naître ensemble.
Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon, Telle lo tourmentée, en l'ardente saison. Traverse en vain les bois et la longue campagne. Et le fleuve bruyant qui presse la montagne; Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants, Le front échevelé, ies yeux étincelants. S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages S'il pourra de sa tête apaiser les orages Et secouer le dieu qui fatigue son sein. De sa bouche, à grands flots, ce dieu dont il est plein Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne; Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne. Les tours impétueux, inattendus, nouveaux, L'expression de flamme aux magiques tableaux Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles, Les nombres tour à tour turbulents ou faciles ; Tout porte au fond du cœur le tumulte et la paix, Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais. C'est ainsi que Minerve, en un instant formée Du front de Jupiter s'élance tout armée. Secouant et le glaive, et le casque guerrier,
L'INVENTION 2i5
Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier. Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante : Cire molle, à tout feindre habile et complaisante, Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains.
': Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims, Vint, par une conquête en malheurs plus féconde. Venger sur les Romains l'esclavage du monde. De leurs affreux accents la farouche âpreté Du latin en tous lieux souilla la pureté :
{ On vit de ce mélange étranger et sauvage
Naître des langues sœurs, que le temps et l'usage, Par des sentiers divers guidant diversement, D'une lime insensible ont poli lentement. Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges, De la rouille barbare effacer les vestiges. De là du castillan la pompe et la fierté. Teint encor des couleurs du langage indompté Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes. La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes Fixèrent leur empire, et la Seine à la fois De grâce et de fierté sut composer sa voix. Mais ce langage, armé d'obstacles indociles, Lutte et ne veut plier que sous des mains habiles. Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux. Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux. Et notre langue même, à tout esprit vulgaire De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire. L'avertit dès l'abord que, s'il y veut monter, Il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter, Et. recueillant affronts ou gloire sans mélange. S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fange.
FRAGMENTS
Chassez de vos autels, juges vains et frivoles,
Ces héros conquérants, meurtrières idoles,
Tous ces grands noms, enfantsdes crimes, des malheurs,!
De massacres fumants, teints de sang et de pleurs.
Venez tomber aux pieds de plus nobles images :
Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages,
Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants,
Ont éclairé la terre et mérité l'encens;
Qui, dépouillés d'eux-même et vivant pour leurs frères^
Les ont soumis au frein des règles salutaires.
Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens;
En leur donnant des lois leur ont donné des biens.
Des forces, des parents, la liberté, la vie -•
Enfin qui d'un pays ont fait une patrie.
Et que de fois pourtant leurs frères envieux
Ont d'affronts insensés, de mépris odieux.
Accueilli les bienfaits de ces illustres guides,
Comme dans leurs maisons ces animaux slupides
Dont la dent méfiante ose outrager la main Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim! Maisn'importe ; un grand homme au milieudes supplices Goûte de la vertu les augustes délices. Il le sait, les humains sont injustes, ingrats. Que leurs ^'eux un moment ne le connaissent pas; Qu'un jour, entre eux et lui, s'élève avec murmure D'insectes ennemis une nuée obscure :
N'importe, il les instruit, il les aime pour eux. Même ingrats, il est doux d'avoir fait des heureux. Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence Doit être son ouvrage, et non sa récompense, Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau, De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau. Au loin dans l'avenir sa grande âme contemple Les sages opprimés que soutient son exemple ; Des méchants dans soi-même il brave la noirceur : C'est là qu'il sait les fuir; son asile est son cœur. De ce faîte serein, son Olympe sublime. Il voit, juge, connaît. Un démon magnanime Agite ses pensers, vit dans son cœur brûlant, Travaille son sommeil actif et vigilant, f\rrache au long repos sa nuit laborieuse, A.llume avant le jour sa lampe studieuse, ;Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits, Indompté dans la guerre, opulent dans la paix. Son beau nom remplissant leur cœur et leur histoire, Les siècles prosternés aux pieds de sa mémoire.
Par ses sueurs bientôt .l'édifice s'accroît. £n vain l'esprit du peuple est rampant, est étroit; Eu vain le seul présent les frappe et les entraîne ,
2i8 POÈMES
En vain leur raison faible et leur vue incertaine Ne peut de ses regards suivre les profondeurs, De sa raison céleste atteindre les hauteurs; Il appelle les dieux à son conseil suprême. Ses décrets, confiés à la voix des dieux même, Entraînent sans convaincre, et le monde ébloui Pense adorer les dieux en n'adorant que lui. Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage. C'est alors qu'il a vu tantôt à son passage Un buisson enflammé receler l'Eternel; C'est alors qu'il rapporte, en un jour solennel, De la montagne ardente et du sein du tonnerre, La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre; Ou c'est alors qu'au fond de ses augustes bois Une nymphe l'appelle et lui trace des lois. Et qu'un oiseau divin, messager de miracles, A son oreille vient lui dicter des oracles. Tout agit pour lui seul, et la tempête et l'air, Et le cri des forêts, et la foudre et l'éclair. Tout : il prend à témoin le monde et la nature 1 Mensonge grand et saint, glorieuse imposture, Quand au peuple trompé ce piège généreux Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux!
La vie humaine errante et vile et méprisée Sous la religion gémissait écrasée;
De son horrible aspect menaçait les humains. Un Grec fut le premier dont l'audace affermie Leva des yeux mortels sur l'idole ennemie.
Rien ne put l'étonner, et ces dieux tout-puissants, Cet Olympe, ces feux et ces biuits menaçants Irritaient son courage à rompre la barrière Où sous d'épais remparts, obscure et prisonnière, La nature en silence étouffait sa clarté. I Ivre d'un feu vainqueur, son génie indompté.
Loin des murs enflammés qui renferment le monde, Perça tous les sentiers de cette nuit profonde. Et de l'immensité parcourut les déserts. Il nous dit quelles lois gouvernent l'univers, Ce qui vit, ce qui meurt, et ce qui ne peut être. La religion tombe, et nous sommes sans maître; Sous nos pieds, à son tour, elle expire, et les cieux Ne feront plus courber nos fronts victorieux.
Avant que des États la base fût constante. Avant que de pouvoir, à pas mieux assurés. Des sciences, des arts, monter quelques degrés, Du temps et du besoin l'inévitable empire Dut avoir aux humains enseigné l'art d'écrire. D'autres arts l'ont poli; mais aux arts le premier. Lui seul, des vrais succès put ouvrir le sentier. Sur la feuille d'Egypte ou sur la peau ductile, Même un jour sur le dos d'un albâtre docile. Au fond des eaux formé des dépouilles du lin, Une main éloquente, avec cet art divin, Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée. L'abstraite intelligence et palpable et tracée;
Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix.
Quand des premiers traités la fraternelle chaîne Commença d'approcher, d'unir la race humaine, La terre, et de hauts monts, des fleuves, des forêts, Des contrats attestés garants sûrs et muets, Furent le livre auguste et les lettres sacrées Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi L'un de l'autre emporter la parole et la foi : Ils surent donc, broyant de liquides matières, L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières. Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher. Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher. De là dans l'Orient ces colonnes savantes. Rois, prêtres, animaux, peints en scènes vivantes, De la religion ténébreux monuments.
Pour les sages futurs laborieux tourments. Archives de l'État, où les mains politiques Traçaient en longs tableaux les annales publiques. De là, dans un amas d'emblèmes captieux, Pour le peuple ignorant monstres religieux. Des membres ennemis vont composer ensemble Un seul tout, étonné du nœud qui le rassemble ; Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs Joint l'écaillé et les flancs d'un habitant des mers. Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être Tant que tous nos discours n'ont su voir ni connaître Que les objets présents dans la nature épars. Et que tout notre esprit était dans nos regards. Mais on vit, quand vers l'homme on apprit àdescendre,
Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre, Du cœur, des passions les plus secrets détours, Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts. Quel cercle étroit bornait cette antique écriture. Plus on y mit de soins, plus, incertaine, obscure, Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, Compte combien de mots Théréditaire usage A transmis jusqu'à lui pour former un langage. Pour chacun de ces mots un signe est inventé, Et la main, qui l'entend des lèvres répété, Se souvient d'en tracer cette image fidèle ; Et, sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux, Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux.
C'est alors, sur des pas si faciles à suivre. Que l'esprit des humains est assuré de vivre; C'est alors que le fer à la pierre, aux métaux, Livre en dépôt sacré, pour les âges nouveaux, Nos âmes et nos mœurs fidèlement gardées; Et l'œil sait reconnaître une forme aux idées. Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus. Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus. Le passé du présent est l'arbitre et le père, Le conduit par la main, l'encourage, l'éclairé. Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux, Tous sont du même temps, ils ont les mêmes vœux. La patrie, au milieu des embûches, des traîtres, Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres, Cherche ce qu'ils feraient en un danger pareil, Et des siècles vieillis assemble le conseil.