‹ Œuvres poétiquesChapitre 104 sur 121 · CHANT III · texte numérisé non relu

CHANT III

Les infâmes vieillards

S'enivrent quelque temps d'impudiques regards.

Ils attendent qu'au Ciel la belle vertueuse

Offre les doux transports de son âme pieuse ;

Qu'elle rêve à l'époux cher à son souvenir;

Que son esclave enfin n'ait plus à revenir.

Puis, comme deux serpents à l'haleine empestée,

Quittant les noirs détours d'une rive infectée.

Fondent sur un enfant qui dort au coin d'un bois,

Ainsi de leur retraite ils sortent à la fois,

Et, sur elle avançait leur main vile et profane :

« Viens, sois à nous, ô belle! ô charmante Suzanne!

Viens. Nul mortel ne sait qu'en ce bois écarté

Nous avons... » A ce bruit, l'innocente beauté

Rougit, tremble, pâlit, se retourne, s'étonne.

Se courbe, au fond de l'eau se plonge, s'environne.

Et mouvante, ses bras contre son sein pressés.

Et ses yeux, et ses cris vers le ciel élancés :

« Dieu ! grand Dieu ! sauve-moi ; grand Dieu ! Dieu secourable !

Couvre-moi d'un rempart, d'un voile impénétrable;

Tonne, ouvre-moi la terre, ouvre-moi les enfers,

Cache-moi dans ton sein. Sur eux, sur ces pervers

Jette l'aveuglement, la nuit, la nuit subite

Dont tu frappas jadis une ville maudite.

Dieu.' grand Dieu!... » Les vieillards, inquiets, frémis^

Lui murmurent tout bas vingt discours menaçants.

Ils iront; des jardins ils ouvriront la porte;

Ils sauront appeler une nombreuse escorte;

Ils diront qu'en ce lieu, conduits par des hasards,

Suzanne dans le crime a frappé leurs regards.

« Oui, crains notre vengeance; obéis, tais-toi, cède. »

Mais, sans les écouter : « Grand Dieu ! viensà mon aide !

Dieu juste, anges du ciel, criait-elle toujours,

Joachim! Joachiml oh! viens à mon secours!»

FRAGMENTS

Ainsi le jeune amant, seul, loin de ses délices,

S'assied sous un mélèze au bord des précipices,

Et là, revoit la lettre où, dans un doux ennui,

Sa belle amante pleure et ne vit que pour lui.

Il savoure à loisir ces lignes qu'il dévore;

Il les lit, les relit et les relit encore,

Baise la feuille aimée et la porte à son cœur.

Tout à coup de ses doigts l'aquilon ravisseur

Vient, l'emporte et s'enfuit. Dieux! il se lève, il crie;

Il voit, par le vallon, par l'air, par la prairie,

Fuir avec ce papier, cher soutien de ses jours,

Son âme et tout lui-même et toutes ses amours.

Il tremble de douleur, de crainte, de colère.

Dans ses yeux égarés roule une larme amère.

Il se jette en aveugle, à le suivre empressé.

Court, saute, vole, et, l'œil sur lui toujours fixé.

Franchit torrents, buissons, rochers, pendantes cimes,

Et l'atteint, hors d'haleine, à travers les abîmes.

23o POÈMES

Viens près d'elle au matin, quand le dieu du repos Verse au mol oreiller de plus légers pavots; Vois, sur sa couche encor du soleil ennemie. Errer nonchalamment une main endormie, Ses yeux prêts à s'ouvrir, et sur son teint vermeil Se reposer encor les ailes du sommeil.

Tout mortel se soulage à parler de ses maux.

Le suc que d'Amérique enfantent les roseaux

Tempère au moins un peu les breuvages d'absinthe.

Ainsi le fiel d'amour s'adoucit par la plainte,

Soit que le jeune amant raconte son ennui

A quelque ami jadis agité comme lui.

Soit que, seul dans les bois, ses éloquentes peines

Ne s'adressent qu'aux vents, aux rochers, aux fontaines.

Si d'un mot échappé Toutrageuse rudesse A pu blesser Pamour et sa délicatesse, Immobile il gémit, songe à tout expier. Sans honte, sans réserve, il faut s'humilier : Églé, tombe à genoux, bien loin de te défendre; Tu le verras soudain plus amoureux, plus tendre, Courir et t'arrêter, et lui-même à genoux

ART D'AIMER 23i

Accuser en pleurant son injuste courroux.

Mais souvent malgré toi, sans fiel et sans injure,

Ta bouche d'un trait vif aiguise sa piqûre;

Le trait vole, tu veux le rappeler en vain :

Ton amant consterné dévore son chagrin.

Ou bien d'un dur refus l'inflexible constance

De ses feux tout un jour a trompé l'espérance.

Il boude : un peu d'aigreur, un mot même douteux

Peut tourner la querelle en débat sérieux.

Oh ! trop heureuse alors si, pour fuir cet orage.

Les Grâces t'ont donné leur divin badinage,

Cet air humble et soumis de n'oser s'approcher.

D'avoir peur de ses yeux et de t'aller cacher,

Et de mille autres jeux l'inévitable adresse.

De mille mots plaisants l'aimable gentillesse,

Enfin tous ces détours dont le charme ingénu

Force un rire amoureux vainement retenu.

Il t'embrasse, il te tient, plus que jamais il t'aime;

C'est ton tour maintenant de le bouder lui-même.

Loin de s'en effrayer, il rit, et mes secrets

L'ont instruit des moyens de ramener la paix.

Le courroux d'un amant n'est point inexorable. Ah ! si tu la voyais, cette belle coupable, Rougir et s'accuser, et se justifier, Sans implorer sa grâce et sans s'humilier, Pourtant de l'obtenir doucement inquiète. Et les cheveux épars, immobile, muette.

Les bras, la gorge nus, en un mol abandon, Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon !

Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche.

Qu'il est doux, au retour de la froide saison,

Jusqu'au printemps nouveau regagnant la maison.

De la voir devant vous accourir au passage.

Ses cheveux en désordre épars sur son visage !

Son oreille de loin a reconnu vos pas :

Elle vole, et s'écrie, et tombe dans vos bras;

Et, sur vous appuyée et respirant à peine,

A son foyer secret loin des yeux vous entraîne.

Là, mille questions qui vous coupent la voix,

Doux reproches, baisers, se pressent à la fois.

La table entre vous deux à la hâte est servie :

L'œil humide de joie, au banquet elle oublie

Et les mets et la table, et se nourrit en paix

Du plaisir de vous voir, de contempler vos traits.

Sa bouche ne dit rien, mais ses yeux, mais son âme,

Vous parlent; et bientôt des caresses de flamme

Vous mènent à ce lit qui se plaignait de vous.

C'est là qu'elle s'informe avec un soin jaloux

Si beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle

Habitait la contrée où vous étiez loin d'elle.

Quand Junon sur l'Ida plut au maître du monde, Xanihus l'avait tenue au cristal de son onde, Et sur sa peau vermeille une savante main Fit distiller la rose et les flots de jasmin.

Cultivez vos attraits; la plus belle nature

Veut les soins délicats d'une aimable culture.

Mais, si l'usage est doux, l'abus est odieux.

Des parfums entassés l'amas fastidieux.

De la triste laideur trop impuissantes armes,

A d'indignes soupçons exposeraient vos charmes.

Que dans vos vêtements le goût, seul consulté,

N^étale qu'élégance et que simplicité.

L'or ni les diamants n'embellissent les belles;

Le goût est leur richesse, et, tout-puissant comme elles,

Il sait créer de rien leurs plus beaux ornements;

Et tout est sous ses doigts l'or et les diamants.

J'aime un sein qui palpite et soulève une gaze.

L'heureuse volupté se plaît, dans son extase,

A fouler mollement ces habits radieux

Que déploie au Cathay le ver industrieux.

' Le coton mol et souple, en une trame habile. Sur les bords indiens, pour vous prépare et file Ce tissu transparent, ce réseau de Vulcain, Qui, perfide et propice à l'amant incertain,

- Lui semble un voile d'air, un nuage liquide. Où Vénus se dérobe et fuit son œil avide.

Crains que l'ennui fatal, dans son cœur introduit, Puisse compter les pas de l'heure qui s'enfuit. Il est pour la tromper un aimable artifice : Amuse-la des jeux qu'invente le caprice; Lasse sa patience à mille tours malins; Ris et de sa faiblesse et de ses cris mutins. Tu braves tant de fois sa menace éprouvée!

Elle vole, tu fuis; la main déjà levée,

Elle te tient, te presse; elle va te punir;

Mais vos bouches déjà ne cherchent qu'à s'unir.

Le ciel d'un feu plus beau luit après un orage.

L'amour fait à Paphos naître plus d'un nuage;

Mais c'est le souffle pur qui rend l'éclat à Tor,

Et la peine en amour est un plaisir encor.

Le hasard à ton gré n'est pas toujours docile?

Une belle est un bien si léger, si mobile!

Souvent tes doux projets, médités à loisir,

D'avance destinaient la journée au plaisir;

Non, elle ne veut pas. D'autres soins occupée,

Tu vois avec douleur ton attente échappée.

Surtout point de contrainte; espère un plus beaujour:

Imprudent qui fatigue et tourmente l'amour !

Essaye avec les pleurs, les tendres doléances,

De faire à ses desseins de douces violences;

Sinon, tu vas l'aigrir; tu te perds. La beauté,

Je te l'ai fait entendre, aime sa volonté.

Son cœur impatient, que la contrainte blesse,

Se dépite : il est dur de n'être pas maîtresse.

Prends-y garde : une fois le ramier envolé

Dans sa cage confuse est en vain rappelé.

Cède, assieds-toi près d'elle; et, soumis avec grâce,

D'un ton un peu plus froid, sans aigreur ni menace,

Dis-lui que de tes vœux son plaisir est la loi.

Va, tu n'y perdras rien, repose-toi sur moi;

Complaisance a toujours la victoire propice.

Souvent de tes désirs l'utile sacrifice.

Comme un jeune rameau planté dans la saison.

Te rendra de doux fruits une longue moisson.

Flore a pour les amants ses corbeilles fertiles; Et les fleurs, dans leurs jeux, ne sont pas inutiles. Les fleurs vengent souvent un amant courroucé, Qui feint sur un seul mot de paraître ofl"ensé. Il poursuit son espiègle, il la tient, il la presse; Et, fixant de ses flancs l'indocile souplesse. D'un faisceau de bouquets en cachette apporté Châtie, en badinant, sa coupable beauté, La fait taire et la gronde, et d'un maître sévère Imite avec amour la plainte et la colère, Et, négligeant ses cris, sa lutte, ses transports, Arme le fouet léger de rapides efforts. Frappe et frappe sans cesse, et s'irrite et menace, 'Et force enfin sa bouche à lui demander grâce. Telle Vénus souvent, aux genoux d'Adonis, Vit des taches de rose empreintes sur ses lis ; Tel l'Amour, enchanté d'un si doux badinage, Loin des yeux de sa mère, en un charmant rivage, Caressait sa Psyché dans leurs jeux enfantins. Et de lacets dorés chargeait ses belles mains.

Fontenay! lieu qu'Amour fit naître avec la rose.- J'irai (sur cet espoir mon âme se repose), J'irai te voir, et Flore et le ciel qui te luit. Là je contemple enfin (ma déesse m'y suit), Sur un lit que je cueille en tes riants asiles, Ses appas, sa pudeur, et ses fuites agiles. Et dans la rose en feu l'albâtre confondu. Comme un ruisseau de lait sur la pourpre étendu.

Offrons tout ce qu'on doit d'encens, d'honneurs suprên

Aux dieux, à la beauté, plus divine qu'eux-mêmes.

Puisse aux vallons d'Haemus, où les rocs et les bois

Admirèrent d'Orphée et suivirent la voix,

L'Hèbre ne m'avoir pas en vain donné naissance!

Les Muses avec moi vont connaître Byzance;

Et, si le Ciel se prête à mes efforts heureux,

De la Grèce oubliée enfant plus généreux.

Sur ses rives, jadis si noblement fécondes.

Du Permesse égaré je ramène les ondes.

Pour la première fois de sa honte étonné,

Le farouche turban, jaloux et consterné.

D'un sérail oppresseur, noir séjour des alarmes.

Entendra nos accents et l'amour et vos charmes.

C'est là, non loin des flots dont l'amère rigueur

Osa ravir Sestos au nocturne nageur,

Qu'en des jardins chéris des eaux et du zéphyre.

Pour vous, rayonnant d'or, de jaspe, de porphyre,

Un temple par mes mains doit s'élever un jour.

Sous vos lois j'y rassemble une superbe cour

Où de tous les climats brillent toutes les belles :

Elles régnent sur tout, et vous régnez sur elles.

Là des filles d'Indus l'essaim noble et pompeux,

Les vierges de Tamise, au cœur tendre, aux yeux bleus,

De Tibre et d'Eridan les flatteuses sirènes,

Et du blond Eurotas les touchantes Hélènes,

Et celles de Colchos, jeune et riche trésor.

Plus beau que la toison étincelante d'or.

Et celles qui, du Rhin l'ornement et la gloire,

fi ART D'AIMER 287

Vont dans ses froids torrents baigner leurs piedsd'ivoire, . Toutes enfin; ce bord sera tout Tunivers.

L'amour croît par l'exemple, et vit d'illusions. Belles, étudiez ces tendres fictions Que les poètes saints, en leurs douces ivresses. Inventent dans la joie aux bras de leurs maîtresses : De tout aimable objet Jupiter enflammé, Et le dieu des combats par Vénus désarmé. Quand, la tête en son sein mollement étendue. Aux lèvres de Vénus son âme est suspendue, Et, dans ses yeux divins oubliant les hasards, Nourrit d'un long amour ses avides regards; 'Quels appas trop chéris mirent Pergame en cendre; Quelles trois déités un berger vit descendre. Qui, pour briguer la pomme abandonnant les cieux, De leurs charmes rivaux enivrèrent ses yeux; Et le sang d'Adonis, et la blanche hyacinthe Dont la feuille respire une amoureuse plainte; Et la triste Syrinx aux mobiles roseaux. Et Daphné de lauriers peuplant le bord des eaux; Herminie aux forêts révélant ses blessures; Les grottes, de Médor confidentes parjures; Et les ruses d'Armide, e^ l'amoureux repos Où, sur des lits de fleurs, languissent les héros; Et le myrte vivant aux bocages d'Alcine. Les Grâces dont les soins ont élevé Racine Aiment à répéter ses écrits enchanteurs. Tendres comme leurs yeux, doux comme leurs faveurs.

Belles, ces chants divins sont nés pour votre bouche La lyre de Le Brun, qui vous plaît et vous touche, Tantôt de l'élégie exhale les soupirs, Tantôt au lit d'amour éveille les plaisirs. Suivez de sa Psyché la gloire et les alarmes; Elle-même voulut qu'il célébrât ses charmes, Qu'Amour vînt pour l'entendre ; et dans ces chants heureu Il la trouva plus belle et redoubla ses feux. Mon berceau n'a point vu luire un même génie: Ma Lycoris pourtant ne sera point bannie. Commeeux, auxtraitsd'Amourj'abandonnaimon cœu Et mon vers a peut-être aussi quelque douceur.

L'AMÉRIQ,UE

FRAGMENTS

Magellan, fils du Tage, et Drake, et Bougainville, Et l'Anglais dont Neptune aux plus lointains climats • Reconnaissait la voile et respectait les pas. Le Cancer sous les feux de son brûlant tropique L'attire entre l'Asie et la vaste Amérique, En des ports où jadis il entra le premier. Là l'insulaire ardent, jadis hospitalier, L'environne : il périt. Sa grande âme indignée. Sur les fîots, son domaine, à jamais promenée, D'ouragans ténébreux bat le sinistre bord Où son nom, ses vertus, n'ont point fléchi la mort. J'accuserai les vents et cette mer jalouse Qui retient, qui peut-être a ravi La Pérouse. Il partit. L'amitié, les sciences, l'amour Et la gloire française imploraient son retour. Six ans sont écoulés sans que la renommée De son trépas au moins soit encore informée. Malheureux! un rocher inconnu sous les eaux

A-t-il, brisant les flancs de tes hardis vaisseaux, Dispersé ta dépouille au sein du gouffre immense? Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance. Nu, captif, désarmé, du sauvage inhumain As-tu vu s'apprêter l'exécrable festin?

Ou plutôt dans une île, assis sur le rivage, Attends-tu ton ami voguant de plage en plage ; Ton ami qui partout, jusqu'aux bornes des mers Où d'éternelles nuits et d'éternels hivers Font plier notre globe entre deux monts de glace, Aux flots de l'Océan court demander ta trace? Malheureux! tes amis, souvent dans leurs banquets, Disent en soupirant : « Reviendra-t-il jamais? » Ta femme, à son espoir, à ses vœux enchaînée, Doutant de son veuvage ou de son hyménée. N'entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs, Se reproche un sourire, et, tout entière aux pleurs, Cherche en son lit désert, peuplé de ton image. Un pénible sommeil que trouble ton naufrage.

Pour moi, je les crois fils de ces dieux malfaisants

Pourqui nos maux, nos pleurs, sont le plus doux encens.

Loin d'être dieux eux-même, ils sont tels que nous som

Vieux, malades, mortels. Mais, s'ils étaientdes hommes,

Quel germe dans leur cœur peut avoir enfanté

Un tel excès de rage et de férocité?

Chez eux peut-être aussi qu'une avare nature

N'a point voulu nourrir cette race parjure.

Le cacao sans doute et §es glands onctueux

Dédaignent d'habiter leurs bois infructueux.

Leur soleil ne sait point, sur leurs arbres profanes, Mûrir le doux coco, les mielleuses bananes. Leurs champs du beau maïs ignorent la moisson. La mangue leur refuse une douce boisson. D'herbages vénéneux leurs terres sont couvertes. Noires d'afîreux poisons, leurs rivières désertes N'offrent à leurs filets nulle proie, et leurs traits Ne trouvent point d'oiseaux dans leurs sombres forêts.

André Chimer

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