LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
Un jour le rat des champs, ami du rat de ville,
Invita son ami dans son rustique asile.
Il était économe et soigneux de son bien;
Mais l'hospitalité, leur antique lien, l Fit les frais de ce jour comme d'un jour de fête.
Tout fut prêt: lard, raisin, et fromage, et noisette. S II cherchait par le luxe et la variété
A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté,
Qui, parcourant de l'œil sa table officieuse,
Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse.
Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas,
Laissait au citadin les mets plus délicats.
« Ami, dit celui-ci, veUx-tu dans la misère Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire, Ou préférer le monde à tes tristes forêts? Viens; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici près Festins, fêtes, plaisirs, y sont en abondance. L'heure s'écoule, ami; tout fuit, la mort s'avance : Les grands ni les petits n'échappent à ses lois; Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois. »
Le villageois écoute, accepte la partie :
On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie^
Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs
Se glissent vers la ville et rampent sous les murs. La nuit quittait les cieux quand notre couple avide Arrive en un palais opulent et splendide, Et voit fumer encor dans des plats de vermeil Des restes d'un souper le brillant appareil. L'un s'écrie, et, riant de sa frayeur naïve, L'autre sur le duvet fait placer son convive, S'empresse de servir, ordonner, disposer. Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser.
Le campagnard bénit sa nouvelle fortune; Sa vie en ses déserts était âpre, importune : La tristesse, l'ennui, le travail et la faim. Ici, l'on y peut vivre; et de rire. Et soudain Des valets à grand bruit interrompent la fête. On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite. Les dogues réveillés les glacent par leur voix; Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. Alors le campagnard, honteux de son délire : « Soyez heureux, dit-il; adieu, je me retire. Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillité. »
La Liberté
Fut, comme Hercule, en naissant, invincible. Ses yeux, ouverts d'un jour, dictaient sa volonté, Et son vagissement était mâle et terrible.
De rampants messagers des dieux Espéraient, l'attaquant dans ses forces premières,
Etouffer en un jour son avenir fameux.
Ses enfantines mains, robustes, meurtrières.
Teignirent de sang venimeux Son berceau formidable et ses langes guerrières.
Ah! j'atteste les cieux que j'ai voulu le croire,
J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire.
Mais non , il n'est pas vrai que les cœurs excellents
Soient les seuls en effet où germent les talents.
Un mortel peut toucher une lyre sublime.
Et n'avoir qu'un cœur faible, étroit, pusillanime,
Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter,
Ne les imiter point et les faire imiter.
Se louant dans autrui, tout poète se nomme
Le premier des mortels, un héros, un grand homme.
On prodigue aux talents ce qu'on doit aux vertus;
Mais ces litres pompeux ne m'abuseront plus.
Son génie est fécond, il pénètre, il enflamme;
D'accord. Sa voix émeut, ses chants élèvent l'âme;
Soit. C'est beaucoup, sans doute, etce n'est point assez.
Sait-il voir ses talents par d'autres effacés?
Est-il fort à se vaincre, à pardonner l'offense?
Aux sages méconnus qu'opprime l'ignorance
Prête-t-il de sa voix le courageux appui?
Vrai, constant, toujours juste, et même contre lui,
Homme droit, ami sûr, doux, modeste, sincère,
Ne verra-t-on jamais l'espoir d'un beau salaire,
Les caresses des grands, l'or ni l'adversité
Abaisser de son cœur l'indomptable fierté?
Il est grand homme alo4S. Mais nous, peuple inutile,
25o POESIES DIVERSES
Grands hommes pour savoir avec un art facile, Des syllabes, des mots, arbitres souverains. En un sonore amas de vers alexandrins.
Des rimes aux deux voix famille ingénieuse, Promener deux à deux la file harmonieuse !
Belles, le Ciel a fait pour les mâles cerveaux L'infatigable étude et les doctes travaux. Pour vous sont les talents aimables et faciles.
Oh ! le sinistre emploi pour les grâces
De poursuivre une sphère en ses cercles nombreux, Ou du sec A plus B les sentiers ténébreux ! Quelle bouche immolée à leurs phrases si dures Aura jamais, la nuit, de suaves murmures. Et pourra s'amollir à soupirer : Mon cœur! Mon âme! et tous ces noms d'amoureuse langueur?
Or, venez maintenant, graves compilateurs. Déployez pour mes vers vos balances critiques, Flétrissez-les du sceau des lettres italiques.
Assurez que ma muse est froide ou téméraire. Que mes vers sont mauvais, que ma rime est vulgaire Je l'ai bien fait exprès; votre chagrin m'est doux. Je serais bien fâché qu'ils fussent bons pour vous.
ET FRAGMENTS ï5i
Mon Dieu! lorsqu'imitant ce bon roi de Phrygie, Vous jugez ou le drame, ou l'ode, ou l'élégie, Faut-il que nul démon, ami du genre humain. Jamais à votre front ne porte votre main! Vous sauriez une fois combien les doctes veilles Sur votre tête auguste allongent les oreilles.