‹ Œuvres poétiquesChapitre 109 sur 121 · ULYSSE · texte numérisé non relu

ULYSSE

Il se dépouille alors, prêt à parler en maître,

De ces lambeaux trompeurs qui l'ont fait méconnaître;

S'élance sur le seuil, l'arc en main ; à ses pieds

Verse au carquois fatal tous les traits confiés.

Et là : « Nous achevons un jeu lent et pénible.

Princes, tenons un but plus neuf, plus accessible.

Et si les dieux encor me gardent leur faveur... »

Et la flèche aussitôt, docile à l'arc vengeur.

Va sur Antinous se fixer d'elle-même.

Le fier Antinous, dans cet instant suprême.

Tenait en main sa coupe, ouvrage précieux.

Où pétillait dans l'or un v'in délicieux.

La crainte, le trépas sont loin de sa pensée,

Etqu'unseul homme, aux yeux d'une troupe empressée.

Plus que vingt bras armés, quand son bras serait fort,

Pût oser l'attaquer et lui porter la mort.

Sur ses lèvres déjà la coupe reposée

Du nectar écumant lui versait la rosée.

Quand le fer, qu'à grand bruit fait voler l'arc nerveux,

Vient lui percer la gorge, et sort dans ses cheveux.

Sa tête se renverse, et l'entraîne, et succombe.

La coupe de sa main fuit. Il expire; il tombe.

Sa bouche, tous ses traits en longs et noirs torrents

Jaillissent. Sous ses pieds agités et mourants,

Table, vases, banquet, tout tombe, tout s'écroule;

Tout est souillé de sang. De leurs sièges en foule

Ils s'élancent soudain. Confus, tumultueux,

Ils errent. Leurs regards sur les murs somptueux

Cherchent, fouillent partout; et rien à leur vengeance

Ne présente une épée ou le fer d'une lance.

Ils entourent Ulysse, et d'un œil de courroux :

« Malheureux étranger si peu sûr de tes coups.

Tremble, tu payeras cher ton erreur homicide ;

Ta main ne sera plus imprudente et perfide :

Du premier de nos Grecs elle tranche les jours;

Mais, malheureux, ton corps va nourrir les vautours. »

Insensés! D'une erreur ils le croyaient coupable;

Ils ne présumaient pas que ce coup formidable

Pour eux d'un même sort était l'avant-coureur.

Ulysse sur eux tous roulant avec fureur

Un regard enflammé d'une sanglante joie :

« Vous ne m'attendiez plus des campagnes de Troie,

Lâches, qui, loin de moi dévorant ma maison,

De tous mes serviteurs payant la trahison,

Osiez porter vos vœux au lit de mon épouse,

Sans redouter des dieux la vengeance jalouse,

Ou qu'aucun bras mortel osât me secourir?

Tremblez, lâches, tremblez : vous allez tous mourir. »

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