LA JEUNE CAPTIVE
« L'épi naissant mûrit de la faux respecté;
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été
Boit les doux présents de l'aurore,;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui.
Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,
Je ne veux point mourir encore, • f
Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort.
Moi, je pleure et j'espère; au noir souffle du Nord
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
Quelle mer n'a point de tempête?
L'illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
J'ai les ailes de l'espérance :
Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel. Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s'élance.
Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors, j^ Et tranquille je veille, et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux; Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes nains encor pleine.
Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et, comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, I Je n'ai vu luire encor que les feux du matin :
Je veux achever ma journée
O mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Paies encore a des asiles verts, ) Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
Je ne veux pas mourir encore. » ■ - -
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'évenlait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces vœux d'une jeune captive; Et, secouant le faix de mes jours languissants,
?74 DERNIÈRES POÉSIES
Aux douces lois des vers je pliais les accents De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d'elle.
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre,
Animent la fin d'un beau jour.
Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre :
Peut-être est-ce bientôt mon tour; Peut-être, avant que l'heure en cercle promenée
Ait posé sur l'émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière!
Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres.
Escorté d'infâmes soldats, Remplissant de mon nom ces longs corridors sombres,
Oli, seul, dans la foule à grands pas J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime.
Du juste trop faibles soutiens. Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime;
Et, chargeant mes bras de liens, Me traîner, amassant en foule à mon passage
Mes tristes compagnons reclus, *•
Qui me connaissaient tous avant l'affreux message,
Mais qui ne me connaissent plus.
Quand au mouton bêlant la sombre boucherie
Ouvre ses cavernes de mort, Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie
Ne s'informe plus de son sort.
Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine.
Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
Entrelaçaient rubans et fleurs.
Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.
Dans cet abîme enseveli, J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.
Accoutumons-nous à l'oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
Mille autres moutons, comme moi Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,
Seront servis au peuple-roi.
Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie
Un mot, à travers les barreaux. Eût versé quelque baume en mon âme flétrie,
De l'or peut-être à mes bourreaux...
Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
Vivez, amis, vivez contents.
DERNIÈRES POÉSIES
En dépit de , soyez lents à me suivre;
Peut-être en de plus heureux temps J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,
Détourné mes regards distraits; A mon tour aujourd'hui mon malheur importune.
Vivez, amis; vivez en paix.
Eh bien! j'ai trop vécu. Quelle franchise auguste,
De mâle constance et d'honneur Quels exemples sacrés, doux à l'âme du juste,
Pour lui quelle ombre de bonheur, Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d'une noble pitié.
Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d'amitié, Font digne de regrets l'habitacle des hommes?
La Peur blême et louche est leur dieu. Le désespoir ! ... la feinte ! Ah ! lâches que nous sommes,
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort ! Que la mort me délivre !
Ainsi donc, mon cœur abattu Cède au poids de ses maux ? Non, non, puissé-je vivre !
Ma vie importe à la vertu :
Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage.
Dans les cachots, près du cercueil.
Relève plus altiers son front et son langage
Brillants d'un généreux orgueil.
S'il est écrit aux cieux que jamais une épée
SAINT-LAZARE ry?
N'étincellera dans mes mains, Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempÎ2
Peut encor servir les humains.
Justice, vérité, si ma bouche sincère,
Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère,
Et si les infâmes progrès.
Si la risée atroce ou (plus atroce injure!)
L'encens de hideux scélérats Ont pénétré vos cœurs d'une longue blessure,
Sauvez-moi; conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois!
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois, Ces vers cadavéreux de la France asservie,
Égorgée!... O mon cher trésor, O ma plume! Fiel, bile, horreur, dieux de ma vie!
Par vous seuls je respire encor, Comme la poix brûlante agitée en ses veines
Ressuscite un flambeau mourant.
Je souffre, mais je vis. Par vous, loin de mes peines,
D'espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide.
L'invincible dent du chagrin.
Mes amis opprimés, du menteur homicide
Les succès, le sceptre d'airain, Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,
L'opprobre de subir sa loi, Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine
Dirigé mon poignard. Mais quoi?
Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire
DERNIÈRES POESIES
Sur tant de justes massacrés; Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire;
Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance;
Pour descendre jusqu'aux enfers Chercher le triple fouet, le fouet de la vengeance,
Déjà levé sur ces pervers; Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice!
Allons, étouffe tes clameurs; Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.
Toi, Vertu, pleure si je meurs.
Page 1. Le Jhu de paume. Cette pièce, qui compte 418 vers, partagés en 22 strophes de i 9 vers chacune (disposition que Chénier jugeait très pindarique), fut publiée par André Chénier en une brochure imprimée chez Didot, dans les premières semaines de 1791. 11 en fit l'envoi à Lebrun, le 2 mars de la même année, avec une sorte de lettre dédicatoire, comme au maître dont sa poésie s'inspirait. On sait que la séance où fut prêté le serment du Jeu de paume eut lieu le 20 juin i 789.
P. I , V. 5. Chénier a écrit ainbrosie , que l'on trouve aussi dans La Fontaine.
P. 3, v. 8. Bien que David, né en 1748, eiàt quatorze ans de plus que Chénier, le peintre et le poète étaient intimement liés à cette époque. Le tableau de la Mort de Socrate fut exposé au Salon de 1787. Il appartenait à l'aîné des frères Trudaine. Le Brutus revenant à la maison après la condamnation de ses fils parut au Salon de 1789. Btlisaire mendiant (« Date obolum Belisario ») fut exposé au Salon de 1781, et une répétition réduite parut au Salon de i 785. Le Serment des Horaces, composé à Rome, fut également exposé en 1785. David est mort en 1825, à Bruxelles.
P. 3, V. 19. Obole a été des deux genres, masculin au XVF siècle et au commencement du XVII" siècle (Dict. de Nicot, i6o6); féminin au milieu du XVII'' siècle et depuis (Dict. de Richelet, 1759).
P. 3, V, 22. Le Serment du Jeu de paume n'est pas un tableau achevé, mais un vaste carton tracé à la plume et
28o NOTES
lavé au bistre, où les personnages, habillés à la moderne, laissent voir sous leurs vêtements le nu du dessin anatomiqùe. Sur la motion de Barère, la Constituante décréta que ce tableau serait exécuté aux frais du trésor public et placé dans le lieu des séances de l'Assemblée. Mais David ne transforma pas en tableau sa puissante ébauche, qu'on peut voir au Louvre. Il se contenta de développer l'idée de cette vaste composition dans un dessin au crayon, de proportion réduite, qui a servi aux gravures si populaires et si souvent répétées. Chénier avait vu la grande esquisse dans l'atelier de David, où elle fut exposée.
P. 3, V. 24. Il s'agit de la représentation du combat de Marathon, peinte dans le Pœcile, à Athènes, par Panasnus, frère de Phidias.
P. 4, V. 6. Ses guides : allusion aux ministres démissionnaires, de Calonne et de Brienne.
P. 5, V. 19. Nous renvoyons à l'histoire de la révolution française pour l'explication de ces développements poétiques. Remarquons dans tout ce morceau, et en particulier dans les vers suivants, l'emploi de la périphrase telle que Lebrun et tout le XVIIF siècle la pratiquaient, et à côté le cri sublime et tout moderne : sainte masure !
P. 6, V. 7, Sion, où est le tombeau du Christ; Delphes, où Apollon avait son temple et son oracle; la Mecque, célèbre par la Caaba; Sais, où Strabon place le tombeau d'Osiris.
P. 6, V. 16. Cinq prêtres, Besse, Jallet, Lecesve, Ballard, Grégoire, le seul dont on sache encore le nom.
P. 7, V. 4. Le 20 juin, date du serment, est le solstice d'été.
P. 7, V. 27. 149 autres prêtres se réunirent au tiers état, le 22 juin, dans l'église Saint-Louis, à Versailles.
P. 10, V. 21. Il s'agit des émigrés. André Chénier avait publié dans le même temps que son ode, en avril 1791, une brochure sur VEsprii de parti, où l'on trouve un commentaire historique de presque tous les vers de la deuxième
partie de l'ode. Une proposition de Ici contre les énaigrants avait été faite le 21 février 1791-
P. 10, V. 22. Dans la même brochure (V. Œuvres en prose), Chénier nous apprend que de jeunes nobles, ou soi-disant tels, sortis des salles d'armes, ligue de spadassins, comme les appelle un journal du temps, s'étaient rendus aux Tuileries pour faire au roi des offres de services; ils provoquaient en duel les patriotes. Barnave s'en plaint encore dans la séance du I 3 novembre.
P. 10, V. 23. Les livres et les brochures contre-révolutionnaires abondaient. Chénier, dans son discours sur l'fspnf de parti, fait allusion à l'ouvrage de Burice, Réflexions sur la Révolution française (Londres, 1790], récemment traduit en français.
P. II, v. i5. La déclaration des droits de l'homme et du citoyen, préambule de la Constitution de 1791.
P. 12, V. 20. Tous les conseils que Chénier donne ici et dans le développement qui suit rappellent, sous une forme poétique, VAvis au peuple français sur ses véritables ennemis, article d'une quarantaine de pages qu'il publia le 28 août 1790 dans le n° i3 des Mémoires de la société de 1789. Cet admirable manifeste est tout plein de vues prophétiques sur la révolution.
P. i5, V. I. On lit dans les fragments en prose de Chénier (éd. Becq. 1872, p. 341) : « Ces vils sophistes, à chaque excès, etc.. disaient : C'est bien », etc.
P. 17, V. 4. « Le glaive ami... » Les officiers de la garde nationale avaient reçu récemment des sabres sur lesquels était gravé le vers : Ignorantque datos, ne quisquam serviat, enses. Lucain [Pharsale , IV, 579) avait dit : Jgnoratque..., etc.
Toute la fin de cette pièce inspirée renferme des imitations ou des réminiscences nombreuses, comme Chénier sait les mettre en œuvre; naturellement, et par une force d'assimilation qui lui est particulière. Hésiode, Aristophane, Callimaque, David, Isaïe, et, pour les modernes, Malherbe, Racine, J.-B. Rousseau, etc., lui prêtent des beautés qu'il
fait siennes et qu'il entraîne dans le courant de sa poésie. Villemain appelle cette ode Vinauguration pindarique de la révolution sociale.
P. i8. Hymne. Voici le fait dont s'est inspiré André Chénier dans cette pièce célèbre, qui, à deux ans de distance, n'a pas été étrangère à sa condamnation et à sa mort. Les Suisses du régiment de Châteauvieux s'étaient révoltés , au mois d'aoiît 1790, à Nancy, contre leurs officiers, et avaient pillé la caisse du régiment. « Nous ne sommes pas Français, nous sommes Suisses, avaient-ils dit; il nous faut de l'argent. « Ils avaient répondu à la lecture des décrets de l'Assemblée nationale, qui les rappelaient à leurs devoirs, qu'ils persistaient dans leur révolte. Un nouveau décret de l'Assemblée nationale du 16 août 1790 les avait déclarés criminels de lèse-nation. Leur insurrection fut réprimée le 3 1 aoiàt par le général Bouille, à la tête des gardes nationales de Metz. Quarante soldats suisses furent condamnés aux galères. Compris, par un décret du 3i décembre 1791, dans l'amnistie générale du i 5 septembre, ils furent mis en liberté, reçurent une ovation à Brest et se dirigèrent sur Paris. Les journaux patriotes demandaient qu'on leur assignât une pension de retraite sur le Trésor, ou des grades dans l'armée. CoUot d'Herbois eut, le premier, l'idée d'organiser une fête en leur honneur et de leur faire une entrée triomphale, avec le concours de David pour l'appareil de la fête, de Marie-Joseph Chénier pour la poésie et l'assentiment du maire Pétion. C'était un scandale de fêter la révolte et l'indiscipline ; c'était non la population de Paris, hostile ou indifférente, mais la Ville de Paris qui acceptait l'idée de ce triomphe. Chénier se fit l'interprète de l'indignation des honnêtes gens. Il publia le 29 mars, dans le 38*^ supplément du Journal de Par;s, un article d'une éloquente ironie ; le 4avril, dans le 4 i^ supplément du mûne journal, il publia un nouvel article, que Collot d'Herbois dénonça le jour même à la tribune des Jacobins. Roucher aussi avait protesté et fut dénoncé en même temps. Les deux poètes, sans s'en douter, s'associaient ainsi d'avance pour l'échafaud. Le 1 5 avril 1792, la fête eut lieu et l'on promena triomphalement dans Paris les Suisses amnistiés. Le même jour, Chénier fit pa-
raître son hymne dans le n" io6 du Journal de Paris ; mais déjà, le lo avril, il avait répondu, dans le même journal, à Collot d'Herbois quelques lignes terribles qui ne furent pas oubliées. La pièce en vers était suivie d'une note ironique sur le caractère de fête privée, et non publique, que les autorités avaient prétendu laisser à cette scandaleuse ovation. Le tout était courageusement signe : André Chénier. Quant à l'hymne chanté à cette occasion, Gossec en avait fait la musique sur des vers vagues et emphatiques de Marie-Joseph.
P. i8, V. 3. Désille, ou Désilles, dont le nom exact était Antoine-Joseph-Marc des Isles, né à Saint-Malo, en 1767, était mort à Nancy, le 17 octobre i 790, des blessures qu'il avait reçues le 3 i août en combattant sous les ordres de Bouille, comme officier des chasseurs du régiment du roi, contre 1 insurrection des Suisses. Il avait 2 3 ans. Le 29 janvier 1791, une cérémonie en son honneur avait été célébrée dans ie sein de l'Assemblée nationale.
P. 18, V. 6. Le corps de Mirabeau avait été transporté au Panthéon le 4 avril 1791.
P. 18, V, 9. Le 12 juillet 1791.
P. 18, V. i5. Il s'agit de Mathieu-Jouve Jourdan, surnommé Coupe-Tête, l'un des principaux auteurs des massacres commis à Avignon, et dont on avait fait un capitaine de gendarmerie; il devint, plus tard chef d'escadron et fut exécuté en 1794- Le parallèle de Jourdan, massacreur à la Glacière d'Avignon, et de Lafayette, qui avait réprimé, au champ de Mars, l'émeute du 17 juillet 1791, était alors un un lieu commun des feuilles révolutionnaires, et tout au. profit de Jourdan. La procession des Suisses devait aller au champ de Mars pour en purifier le sol.
P. 19, V. 9. Pétion et quelques-uns de ses collègues de la Commune avaient dîné dans un cabaret de la Râpée, aux portes de Paris, et les journaux les avaient félicités de cette manifestation démocratique. (Voir, dans les Révolutions de Paris, l'article du n° 144, de Prudhomme , sous le titre ; Matelote municipale à la Râpée.) Ce que de Latouche dit à ce sujet est inexact.
P. 19, V. 27. Eudoxe et Hipparque, célèbres astronomes ; Euclide, plus connu comme géomètre, a laissé également un traité de phénomènes célestes. On sait que la chevelure de Bérénice, femme du roi Ptolémée-Evergète, donna son nom à une constellation. C'est l'astronome Conon qui eut, selon Callimaque, la première idée de cette poétique flatterie,
P. iç.v. 3i. Les Suisses de Châteauvieux parcoururent les rues et les promenades de Paris dans un char qui avait la forme d'une galère, pour rappeler leur condamnation et leur peine.
P. 20, V. I. Atlas. Allusion à quelque motif de l'ornementation de la galère dont David avait fait le dessin^ que l'on peut voir dans les gravures du temps.
P. 21. L'Aveugle. Il est probable que la première idée de cette pièce est due au passage de la vie apocryphe d'Homère, attribuée à Hérodote, où le poète aveugle arrive, à Chio, chez Glaucus. Chénier s'est souvenu aussi d'Œdipe à Colone, qu'il cite dans une note en tète du manuscrit de V Aveugle.
P. 22, v. 27. Thamyris est cet aède qui, dans Vlliade [II, 594), est privé de la vue pour s'être vanté de vaincre les Muses, et non pas Apollon, comme dit Chénier. Milton a rappelé Thamyris dans le troisième chant du Paradis perdu.
P. 23, V. 20. V. sur ce palmier VHymne à Apollon attribué à Homère; V. aussi Théognis.
P. 24, V. 4. Symé, petite île voisine des côtes de Carie, et non Cymé, qu'on trouve dans beaucoup d'éditions et qui était une colonie éolienne; Cymé prétendait avoir vu naître Hésiode et même Homère. Ce n'est pas une telle ville qu'il pourrait vouer à l'oubli.
P. 2 5, V. 29. Syros, et non Sycos, qui n'existe pas. Syros est décrite au quinzième chant de VOdyssée.
P. 29, V. 32. Nous donnons à la page 25 1 de ce volume un morceau sur Ulysse que M. Becq de Fouquières n'a pas connu, que M. G. de Chénier range, comme un fragment
de tragédie, parmi les essais dramatiques de Chenier, et que M. Moland considère comme un récit qui aurait fait partie de VAveiigle, et serait venu à la suite de l'épisode de Pirithoùs, ou peut-être l'aurait remplacé. Nous ne le pensons pas.
Les souvenirs des poètes anciens abondent dans cet admirable poème. Homère, Sophocle, Hésiode, Aratus, Virgile, Ovide, Stace, etc., reviennent à la mémoire. Nous n'insisterons pas sur ces rapprochements qui se présentent à chaque page des poésies de Chénier. Ici, c'est à l'Orf^ssee d'Homère surtout et aux Métamorphoses d'Ovide (liv. XII) qu'il faudrait recourir.
P. 3o. Le Mendiant. Cette étude est née, en grande partie, du VF liv. de VOdyssée, Ulysse chez les Phéaciens. 11 n'est pas impossible non plus que Chénier ait été frappé de quelque passage du Voyage littéraire de la Grèce ou Lettres sur les Grecs anctens et modernes, avec un parallèle de leurs moeurs (2 vol. 1876), de M. Guys, ami de sa famille, dont il aimait les entretiens et dont il appréciait le savoir. Deux lettres de M™^ de Chénier mère , qu'on a publiées, sont adressées à M. Guys, — Ce petit poème, publié pour la première fois en 18 16, par M. FayoIIe, dans un volume de Mélanges littéraires, y est donné comme un fragment de poème épique. M. Fayolle avait fait subir de nombreuses altérations au texte manuscrit que Daunou lui avait confié.
P. 39, v. 29. Il faut probablement lire, avec M. G. de Chénier: « les corbeaux, et des loups... »
P. 42. Le Jeune Malade. M. G. de Chénier a donné le long et très intéressant canevas en prose que Chénier avait écrit avant de composer les vers de son poème. Le manuscrit porte : le Malade. Nous avons adopté le titre sous lequel cette admirable pièce est désormais immortelle, — On ne saurait, outre tant de passages des poètes anciens dont Chénier s'est souvenu ici, oublier Racine et la troisième scène du premier acte de Phèdre, qui fournit d'abondantes comparaisons ; mais le fond du récit est emprunté à un roman grec de Théodore Prodrome, Aventures de Rhodanthe et de Cosiclès.
P. 46, dernier vers. Chénier avait eu l'idée d'une seconde pièce où le jeune homme et la jeune fille se raconteraient ce qu'ils ont éprouvé tous deux, lui, en apprenant qu'il épouserait celle qu'il aimait, elle, en attendant le retour de sa mère. Il ne l'a pas composée.
P 47. La Jeune Tarentine. Pièce publiée pour la première fois, par Marie-Joseph Chénier, dans le Mercure du î^ï" germinal an IX (22 mars 1801). André paraît s'être inspiré surtout d'une épigramme de Xénocrite de Rhodes, qui se trouve dans V Anthologie de Brunck (VII, 291); mais divers autres poètes de VAnthologie lui ont fourni plus d'un détail, comme aussi Euripide, Catulle, Virgile, Properce.
P. 47, V. i3. Le Sébéthus est un ruisseau qui traverse Naples ; son nom moderne est Fiume délia Maddalena.
P. 49. Clytie. m. g. de Chénier donne à cette pièce le simple titre : Épitaphe, d'après le manuscrit d'André Chénier. Ce dernier a ajouté à ses vers une note fort longue, accompagnée de citations d'épitaphes anciennes, dont il voulait faire usage ou pour cette pièce ou pour d'autres. Plusieurs fragments plus courts prouvent qu'il se préoccupait du culte des tombeaux et des dieux mânes, comme canevas poétique. Nous transcrirons seulement les lignes suivantes : <■ Entre autres manières dont cela peut être placé, en voici une : un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des gémissements. Il s'avance; il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme échevelée, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du voyageur, qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend des fleurs et de jeunes rameaux et les répand sur cette tombe en disant : « O jeune « infortuné... » {quelque chose de tendre et d'antique); puis, il remonte à cheval et s'en va, la tête penchée et rêvant mélancoliquement; il s'en va
Pensant à son épouse et craignant de mourir.
Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille ce qu'il a vu le matin. » Tout l'art et toute l'inspiration de Chénier se révèlent dans cette note. On sait que les manusciits originaux sont pleins d'indications semblables.
M™^ de Chénier mère a écrit une lettre sur les tombeaux des Grecs modernes : on l'a publiée.
P. 5o. Chrysé. Imitation d'une élégie de Properce (II, XXVI, 1). Chrysé, une des Océanides, citée par Hésiode dans sa Théogonie.
P. 5o, V. 18. Tiphys est le pilote du vaisseau Argo; mais ici c'est le nom propre pour le figuré, pour un pilote quelconque : c'est un souvenir de Malherbe :
Mon Apollon t'assure et t'engage sa foi Qu'employant ce Tiphys, Syrtes et Cyanées Seront havres pour toi.
On sait combien Chéni'er avait étudié Malherbe. On a pu faire une édition annotée de ce poète rien qu'avec les annotations qu'il avait mises sur l'exemplaire qu'il possédait.
P. 5o, V. 26. Le chanteur de Lesbos, Arion.
P. 5i. Amymûne. Properce (élégie XX) a fourni encore le sujet de cette pièce. Ovide, Valérius Flaccus, Apollonius de Rhodes, Lucien étaient présents aussi à la mémoire de Chénier. Amymone, l'une des cinquante Danaïdes, fut aimée de Neptune,
P. 5i, V. 14. Nymphes citées par Virgile {Géorg., IV, 334-344) dans le cortège de Cyrène.
P, 52. Pasiphaé. Virgile (Églogues, VI, 4$), Apollodore (III, i), Ovide, Art d'aimer (1, 3i3) et beaucoup d'autres ont précédé Chénier dans cette peinture de l'amour de Pasiphaé. Il songeait à faire entrer cette aventure dans une ou plusieurs compositions bucoliques, dont on a trouvé quelques fragments, publiés par M. G. de Chénier.
P. 52, V. 5. Avant ce vers, Chénier avait mis:
Certe, aux antres d'Amnise, assez votre Lucine Donnait de beaux neveux aux mères de Gortyne. Certes, vous élevez, aux gymnases crétois. D'autres jeunes troupeaux plus dignes de ton choix.
P, 53. La Jeune Locrienne. Chénier n'avait pas indiqué ce titre sur son manuscrit; c'est Sainte-Beuve qui l'a donné à /a pièce qu'il publiait pour la première fois dans ses Por-
traits littéraires (documents inédits sur André Chénier) en février 1839. — Le début est imité d'un fragment conservé par Athénée d'une de ces Chansons locriennes populaires dans l'antiquité grecque.
P. 5 3, V, 6. Le portrait du Pythagoricien est emprunté à la quatorzième idylle de Théocrite.
P, 53, V. i5. Zaieucus, disciple de Pythagore, avait laissé croire aux Locriens que-, dans un songe, Minerve lui était apparue et lui avait dicté des préceptes de sagesse. Il avait été berger.
P. 5 3,v. 21. Diodore de Sicile (XII) nous fait connaître les mœurs de Thurium et ses lois peu sévères.
P. 54. Imitation de Bion, dont l'idylle XIV a souvent inspiré les poètes de la Pléiade, entre autres Ronsard (Odes, IV, xvii).
P. 5 5. La Liberté. Nous avons une note de Chénier. ainsi conçue : «Commencé le vendredi au soir 10 et fini le dimanche au soir 12 mars 1787.» Mais la critique, qui veut tout vérifier, a découvert qu'en 1787 le 10 mars était un samedi et le 12 un lundi. Chénier s'est-il trompé sur les jours ou sur les dates? Il n'importe : ce qui intéresse ici » c'est le temps qu'il a mis à écrire cette belle pièce, où se révèlent les dispositions des esprits à cette époque. — L'imitation de l'églogue VI, de Virgile, est visible.
P. 61. Oaristys. Ce titre a été donné par le premier éditeur, M. de Latouche, pour rappeler la vingt-septième idylle de Théocrite dont elle est imitée. Oaristys signifie conversation familière. Chénier avait simplement mis :Daphnis, Nais. — Lebrun, avant Chénier, avait imité la même idylle.
P. 68. Nous avons gardé les deux noms sous lesquels on a l'habitude de donner ce fragment; Chénier avait mis simplement A et B, ce qui semblerait indiquer que les noms n'étaient pas choisis encore ; mais, sur une note de sa main, on trouve les noms d'Arcas et de Bacchylis, qui paraissent destinés à cette pièce. Ces deux noms ont été préférés par M. G. de Chénier.
P. 69, V. i3. On a retrouvé deux vers qui pourraient
faire suite à ce fragment. Nous les donnons ici, sans assurer qu'ils s'y rattachent, comme le croit M. de Chénier.
La châtaigne longtemps cachée et dangereuse Veut se montrer et fend son écorce épineuse.
P. 69. Hylas. Le chevalier de Pange, né en 1674, était l'un des amis d'enfance de Chénier. Il fut son collaborateur au Journal de la société de 1789 et au Journal de Paris. Il y signait François de Pange. Devenu marquis de Pange après la mort de son frère aîné, il mourut à trente-deux ans, d'une maladie de poitrine, avant Chénier, qu'il aurait probablement accompagné à l'échafaud. C'est lui que Chénier nomme parfois Abel. Un dernier frère, qui devint général et pair de France, né en 1770, n'est mort qu'en i85o, M. Becq de Fouquières a publié, en 1872, les œuvres de François de Pange (i vol. in~i8). Il s'y trouve des pages qui ne méritaient pas l'oubli.
P. 71, V. 4. Nous avons conservé ces vers adressés à de Pange, et qui, seuls, justifient l'attribution et la dédicace de toute l'idylle. Mais il n'est pas certain que la supposition des éditeurs soit fondée, nique cette conclusion se rapporte à l'idylle d'Hylas plutôt qu'à une autre.. Les manuscrits en font un morceau séparé.
P. 71, V. 12. On donnait alors à Segrais, comme poète pastoral, une place qui est accordée aujourd'hui à Racan. — La pièce est surtout imitée de Théocrite.
P. 71. Lydé, V. 21. Le texte authentique donne ici deux vers de plus, retrouvés par M. G. de Chénier :
Pour que je cesse enfin de courir sur les pas Des troupeaux étrangers que je ne connais pas.
Il y aurait alors, à la suite, une lacune de deux vers, à cause des rimes.
Cette pièce a, du reste, été disposée de bien des façons par les divers éditeurs, tantôt allongée, tantôt abrégée j on y a rattaché certains fragments, on en a détaché d'autres ;
André Chénier. ^.j
iqo NOTES
la plupart se lient bien imparfaitement entre eux. ils on' été publiés successivement comme des pièces distinctes.
P. 74, V. 7. Chénier n'avait pas trouvé l'animal dont il voulait mettre ici le nom, un oiseau, très probablement.
P. 74. Fragment. M. G. de Chénier considère ce fragment comme appartenant à la pièce précédente, dont il ferait le début. Le nom de Lydé permet cette supposition, mais le nom seulement.
P. 75. L'Amour et le Berger. C'est une idylle de Dion, la cinquième de l'édition Didot, imitée déjà par Ronsard {Odes, V, xxa).
P. 76. Pannychis. — Nous avons cru devoir donner une idée des plans et des canevas de Chénier, en citant cette pièce incomplète avec les motifs en prose que les manuscrits ont fait connaître. Le sujet est inspiré d'une idylle de Gessner, Clymène et Damon. Chénier a pris le nom de Pannychis dans Pétrone. Les réminiscences d'autres poètes sont nombreuses dans ces délicieux fragments, publiés pour la première fois par H. de Latouche, dans la Revue de Paris, en 1829.
P. 78. Les Colombes. Le titre a été donné par le premier éditeur (dans l'édition de i833). Ce fragment bien incomplet a été rendu célèbre par Alfred de Musset [Une Soirée perdue, juillet 1840), qui a intercalé dans ses vers les deux derniers vers de Chénier pour les ramener encore à la fin de sa pièce :
Un vers d'André Chénier chanta dans nia mémoire. Un vers presque inconnu, refrain inachevé. Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé. J'osai m'en souvenir, même devant Molière; Sa grande ombre, à coup sûr, ne s'en offense pas. Et, tout en écoutant, je murmurais fout bas, Regardant cette enfant qui ne s'en doutait guère : "^Sous votre aimable tête, un cou blanc ^ délicat. •Se plie-, -ît de la neige effacerait l'éclat. ■»
P. 80. On sait le sens que les Grecs donnaient au moi
Épigrainme : ce n'était qu'une sorte d'inscription développée, pour un tombeau, un monument, une statue, un groupe. V Anthologie renferme un grand nombre de ces petites pièces. Celle-ci est surtout imitée de Moscluis (II, 95) et d'Anacréon i^XXXV). — M. G. de Chénier ajoute à ce tableau de vingt-six vers un autre morceau poétique inédit de quatrevingt-douze vers, qui raconte en détail l'enlèvement d'Europe. Nous croyons que ce récit remarquable est non la suite de celui que nous donnons dans notre texte, mais un développement différent et nouveau du même sujet, qui a séduit Chénier, après bien des poètes^ après Lebrun, son contemporain.
Telle éclate Vénus au milieu des trois soeurs. Mais son sort n'était pas de n'aimer que les fleurs. Et de garder toujours sa pudique ceinture. Le roi des rois l'a vue. Une active blessure Le dévore, dompté sous l'arc insidieux Du roi qui peut dompter même le roi des dieux. Mais, voulant la séduire, et de sa fière épouse Éviter cependant la colère jalouse.
Il sut cacher le dieu sous le front d'un taureau. Non ressemblant à ceux qui, sous un lourd fardeau, Rampent, tramant d'un char les axes difficiles. Ou préparent la terre à des moissons fertiles. Sur tout son corps s'étend un blond et pur éclat. Une étoile d'argent sur son front délicat Luit. D'amour, dans ses yeux, brille la flamme ardente; Un double ivoire enfin sur sa tête élégante Se recourbe ; la nuit, tel est le beau croissant Que Phœbé, dans les deux, allume en renaissant. Il va sur la prairie, et, de frayeur atteinte. Nulle vierge ne fuit. Elles courent, sans crainte. Vers l'animal paisible, et qui, plus que les fleurs. De l'ambroisie au loin exhale les odeurs. Il s'avance à pas lents trouver la jeune reine. Sur ses pieds délicats sa langue se promène. Europe, de sa bouche, en le voyant si beau. Vient essuyer l'écume, et baise le taureau.
// mugit doucement ; la flûte dz Lydie
Chante une moins suave et tendre mélodie.
Il s'incline à ses pieds, tient sur elle ses yeux,
Lui montre la beauté de son flanc spacieux.
Soudain : « Venez, venez, 0 mes chères compagnes.
Dit-elle, de nos jeux égayons ces campagnes.
Sur ce taureau si doux nous allons nous asseoir ;
Son large dos pourra toutes nous recevoir.
Toutes nous emporter comme un vaste navire.
C'est un esprit humain qui sans doute l'inspire.
Nul autre ne s'est vu qui pût lui ressembler .
Il lui manque une voix: il voudrait nous parler.»
Elle dit et s'assied. La troupe, à l'instant même.
Vient; mais, se relevant sous le fardeau qu'il aime,
Le dieu fuit vers la mer. L'imprudente, soudain.
Les appelle à grands cris, pleure, leur tend la main.
Elles courent; mais lui, qui de loin les devance.
Comme un léger dauphin dans les ondes s'élance.
En foule, sur les flancs de leurs monstres nageurs.
Les filles de Nérée autour des voyageurs
Sortent. Le roi des eaux, calmant la vague amère,
Fraye, agile pilote, une voie à son frère ;
D'hyménée, auprès d'eux, les humides Tritons
Sur leurs conques d'azur répètent les chansons.
Sur le front du taureau la belle, palpitante.
S'appuie, et l'autre main tient sa robe flottante
Qu'à bonds impétueux souillerait l'eau des mers.
Autour d'elle, son voile épandu dans les airs.
Comme le lin qui pousse une nef passagère.
S'enfle, et sur son amant la soutient plus légère.
Mais, dès que nul rivage à son timide effroi.
Nul mont ne s'offrit plus, quelle n'eut devant soi
Rien qu'une mer immense et le ciel sur la tête,
Promenant autour d'elle une vue inquiète :
<( Dieu taureau, quel es-tu ? Parle, taureau trompeur.
Où me vas-tu porter ? N'en as-tu point de peur
De ces flots? Car ces flots aux poupes vagabondes
Cèdent ; mais les troupeaux craignent les mers profondes.
Où sera la pâture et l'eau douce pour toi?
Es-tu dieu ? Mais des dieux aue ne suis-tu la loi ?
La terre aux dauphins, l'onde aux taureaux est fermée;
Mais toi seul sur la terre et sur l'onde animée
Cours. Tes pieds sont la rame ouvrant le sein des mers;
Et bientôt des oiseaux peut-être, dans les airs.
Iras-tu joindre aussi la volante famille.
O palais de mon père! ô malheureuse fille.
Qui, pour tenter sur l'onde un voyage nouveau,
Seule, errante, ai suivi ce perfide taureau !
Et toi, maître des flots, favorise ma route !
Mon invisible appui se fnontrera sans doute;
Sans doute ce n'est pas sans un pouvoir divin
Que s'aplanit sous moi cet humide chemin. »
Elle dit. A ces mois, pour la tirer de peine.
Du quadrupède amant sort une voix humaine :
« O vierge, ne crains point les fureurs de la mer;
Dans ce taureau nageur tu presses Jupiter.
Je me clioisis en maître une forme, un visage ;
Mon amour, ta beauté m'ont, sous ce corps sauvage.
Fait mesurer des flots cet empire inconstant.
La Crète, île fameuse, est le bord qui t'attend.
Il m'a nourri moi-même. Et là, ta destinée
Te promet de grands rois, fils de notre hyménée. »
Il dit; le bord paraît. Les Heures, en ce lieu,
Ont préparé son lit... Il se relève dieu,
Détache la ceinture à la belle étrangère.
Et la vierge en ses bras devient épouse et mère.
Ce sont là, évidemment, deux pièces distinctes, conçues, sur le même sujet, dans des proponions toutes différentes. On ne s'explique pas que celle-ci ait pu rester si longtemps manuscrite. Elle est, pour la critique, un champ d'étude précieux : nulle part Chénier n'a autant multiplié les nouveautés poétiques et les hardiesses de la versification.
P. 81. Mnaïs. C'est la traduction d'une épitaphe de V Anthologie; elle est de Léonidas de Tarente. Les pièces suivantes sont également empruntées à VAnthologie, L'Hirondelle est une épigramme d'Evénus de Paros.
P. 84, V. I. Chénier aurait, paraît-il, traduit à seize ans
cette épigrainme de Sapho, citée par Démétrius de Phalère. M. G. de Chénier conteste cette anecdote.
P. 84, V. 5. MÉDÉE. Une note de Chénier même nous apprend que, dès le collège, il avait traduit les vers de Virgile sur Médée. (Egl. VIII, 47.)
P. 85, V. 9. Note de Chénier, intéressante à citer : « Vu et fait à Catillon, près Forges, le 4 août 1792, et écrit à Gournay le lendemain. »
P. 86. Imitation d'Ovide (IV, 11), de Catulle, du Silène de Virgile.
P. 88, v. 5. M. G. de Chénier a lu, dans le manuscrit : // appelle aussitôt, du Sangar au Méandre, etc.
Le Sangar est un fleuve cité par Homère, Pausanias, Strabon.
On a retrouvé d'autres fragments qui semblent se rapporter à cette petite pièce; elle aurait formé un dialogue. Le titre n'est pas de Chénier.
P. 88, V, 17. Le nom d'Euphrosyne n'a pas été choisi par Chénier, mais par les premiers éditeurs. Une note de Chénier dit : « Une petite fille de dix ans qu'on appelle enfant et qui se fâche. »
P. 89, VI. Les manuscrits permettraient de rattacher ce morceau à celui de Pannychis (V. p. 76), mais la plupart des éditeurs ont détaché ce délicieux tableau.
P. 93. A Abel. C'est François de Pange (V. plus haut, p. 69). Cependant on a paru surpris de ce nom qu'aucun des frères de Pange ne portait, et l'on a pensé à Abel- Louis- François de Malartic, chevalier de Fondât, né en 1760, mort en 1804, qui fut conseiller au parlement de Paris et lié avec les Chénier. Mais M. G. de Chénier tient pour Fr. de Pange; et la douceur de caractère de ce jeune homme semble une raison suffisante pour accepter la tradition, avec le nom ou le surnom.
P. 95. Au CHEVALIER DE Pange. C'cst le vçrs 3 de la
NOThS 295
page 98 qui a permis de donner cette attribution à l'élégie III, qui ne portait pas de titre.
P. 99, V. 4. Ce Hoc erat in voiis d'André Chénier,
a été composé en 1791, au retour de Londres, quand déjà sa vie était troublée par les luttes de la politique.
P. 100, V. 3o. Julie, Clarisse, Clémentine, héroïnes de J.-J. Rousseau [la Nouvelle Héloïse), et de Ricliardson [Clarisse Harlowe, Grandisson).
P. 101. A Lebrun. Le poète Lebrun (Pons-Denis Ecouchard, dit Lebrun- Pindare) , né à Paris, le 11 août 1729, mort le 2 septembre 1807, a été jugé sévèrement par tous les biographes. De trente-trois ans plus âgé que Chénier, il le patronna, comme un maître illustre fait d'un élève, et en retour de l'admiration que le jeune poète lui témoignait, il le loua à son tour et consentit à reconnaître son génie. L'amitié qui les unit ne survécut pas aux dissentiments politiques. André fut honnête et courageux ; Lebrun fut ingrat et faible. On ne lit plus guère les élégies de Lebrun, on lit encore quelques-unes de ses odes, qui ont de l'éclat ; mais c'est Chénier surtout qui fait revivre ici le nom de son protecteur.
P. 101, v. 22. Callimaque, poète alexandrin, dont les nombreux ouvrages ont presque tous péri. Il ne nous reste de lui que six hymnes d'un caractère épique et une soixantaine d'épigrammes. — Philétas, critique et poète, précepteur du roi Ptolémée Philadelphe, contemporain de Callimaque. VAnthologie nous a conservé des poésies de lui.
P. 104, VI. C'est, en grande partie, une traduction de Bion (idylle IV, dans les Analecta de Brunck). On l'a rangée quelquefois parmi les idylles de Chénier. Ronsard l'a traduite.
P. io5. A DE Pange. Cette élégie incomplète sur la Vieillesse est une savante mosaïque de pièces empruntées aux anciens, à Bion, à Mimnerme, à Euripide, à Horace, à Juvénal, etc. Chénier y a pourtant mis sa marque.
P. 107. Aux FRÈRES DE Pange. Le manuscrit ne porte aucun titre. La maladie dont il est ici question, — des douleurs néphrétiques, — date de 1783, et précède le
voyage que Chénier fit, au printemps de 1784, en Suisse et en Italie, avec les frères Trudaine. — Plusieurs passages de cette pièce rappellent Propeice, Tibulle, etc. Parny avait fait une élégie intitulée Ma mort.
P. 108, V. 21. Le meurtre, c'est le duel, contre lequel Chénier a écrit, en prose, quelques lignes éloquentes, en vrai disciple de Rousseau.
P. 109, V. 5. Il est impossible de ne pas songer aux vers de la Jeune Captive. C'est une plainte semblable, avec un accent aussi douloureux et aussi humain.
P. III. Aux FRÈRES DE Pange. Cette élégie précède, comme la IX'', le départ de Chénier pour la Suisse et l'Italie. Il espérait aller jusqu'en Orient et revoir Constantinople , « Bvzance, ma mère ». On devait consacrer deux années à ce voyage; il dura à peine un an. Voir la notice.
P. 114, v. I. Pyrgotèle, célèbre graveur en pierres fines, vivait sous Alexandre, dont il reproduisit les traits.
P. 114, V. 4. Cette jeune Florentine paraît être milady Marie Coswai ou Cosway, que Chénier avait vue à Paris, et qu'il retrouva à Rome. Elle était fort belle, avait le goiàt des arts, était peintre elle-même. Elle a gravé à l'eau-forte des compositions de Raphaël, etc. On a son portrait gravé par Bartolozzi. Chénier lui a plusieurs fois dédié des vers. La supposition de M. Becq de Fouquières, qu'il s'agirait de Maria Pizzelli, une des femmes en vue de la société romaine, ne repose sur aucune preuve, il reste pourtant des obscurités dans ces vers.
P. I I 5, XIII. Ce fragment a été rattaché par M. de Chénier au poème sur l'Amérique, où il peut, en effet, trouver sa place vraisemblable.
P. [ 16, XIV. On sait qu'il n'a pas vu Byzance, et que, dans le fragment suivant (XV), c'est par l'imagination seule qu'il salue l'Orient.
P. I 17, v. 10. On pense à Victor Hugo, rappelant son sang breton et lorrain à la fois et son père vieux soldat, sa mère Vendéenne.
P. 119, XVII. Ce morceau, d'un caractère didactique, a été rattaché par M. G. de Chénier à un poème satirique, les Cyclopes littéraires, dont il a retrouvé et publié, en prose et en vers, de curieux fragments, auxquels il en a réuni d'au- Ires d'une attribution douteuse. On pourrait tout aussi bien rattacher ce morceau au poème de l'Invention, ou en faire une épître. Il ne paraît pas que Chénier, sur ce point comme sur bien d'autres, ait dit son secret.
P. 120, V. 3. M. G. de Chénier donne encore, à la suite , quelques vers inédits qui ne paraissent pas se lier logiquement au sujet.
P. 120, V. 19. Montigny (Seine-et-Marne), près de Melun, était la terre de la famille Trudaine; le père des Trudaine s'appelait même Trudaine de Montigny.
P. 120, V. 20. Mareuil-sur-Ay, terre de la famille de Pange, non loin de Châlons-sur-Marne.
P. 121, V, 27. André Chénier avait été peintre à ses heures et a plusieurs fois parlé de ses essais de peinture. On voit quels sujets il avait traités de préférence.
P. 122, V. 22. Ce fugitif est de Pange aîné, qui avait abandonné la poésie légère pour l'histoire.
P. 126, XXII. Ce fragment a été altéré par les éditeurs; il est incomplet dans l'original. Chénier avait ébauché son élégie de diverses façons. M. G. de Chénier a publié les variantes, qui commencent toutes par le même vers, le premier de celte pièce : S'ils n'ont point... etc.
P. 128, V. 3. Vers écrits à Londres, en décembre 1787.
P. 129, V. i3. Les manuscrits de Chénier donnent quatre vers qui semblent se rapporter à ceux-ci et que M. G. de Chénier place à la suite, mais à part :
Je vis, je souffre encor ; battu de cent naufrages, Tremblant, j'affronte encor la mer et les orages. Quand je n'ai qu'à vouloir pour atteindre le port l Lâche! aime donc la vie ou n'attends que la mort.
P. i3o. Il serait difficile et bien délicat de mettre toujours
à coup sûr des noms véritables sous les noms anciens ou les indications énigmatiques qu'emploie Chénier. Lycoris n'est évidemment qu'une passion de passage dans la vie ardente du poète, à l'époque où il composa la plupart de ses élégies amoureuses. Dans la première pièce du livre II, le texte authentique, au premier vers, au lieu de Lycoris, donne Ma déesse. — Le nom de Camille, en qui l'on a reconnu M^^*^ de Bonneuil, qui fut, bien que plus âgée que lui, une des plus vives passions de Chénier, paraît avoir aussi été donné, à une époque antérieure, à des beautés plus faciles, comme dans les élégies qui suivent. — Quant aux initiales D'. R, chiffre mystérieux que les premiers éditeurs avaient remplacé par Daphné, le problème est loin d'être résolu, en supposant qu'il soit utile ou convenable de le résoudre. Selon M. Becq de Fouquières, il s'agirait de M"^*^ Gouy d'Arcy, oud'Arsy, un des sentiments discrets et platoniques du poète : c'est la supposition la plus vraisemblable. M. G. de Chénier lit un Z au lieu d'un R, et, sans expliquer clairement ces lettres, il voit ici M'"^ Marie Cosway, dont nous avons déjà parlé dans une note(V. p. 296). 11 faut, en tout cas, dans toutes ces élégies d'amour, où les imitations des anciens élégiaques latins sont innombrables, faire la part de la réalité et celle de l'imagination , et se montrer très prudent pour les attributions de personnes, sauf preuves sérieuses.
P. 187, V. 7. Ici, les détails permettent clairement de reconnaître M°^° de Bonneuil, dont la terre était située près de la forêt de Sénart, et qui voyageait alors en Savoie. M™" de Bonneuil, dont le mari, fort âgé, était premier valet de chambre de Monsieur, fut la mère de M™<^^ Buffaut, Arnault et Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Arnault , dans les Souvenirs d'un Sexagénaire, nous dit que Chénier Vaima éperdument.
P. 189, V. 29. Il n'est pas sûr que la fin de cette pièce 5.e rapporte à ce qui précède. C'est un fragment qu'on y a rattaché sans preuves suffisantes.
P. 143, v. 5. Et la belle Amélie. Ce nom est de l'invention de de Latouche. Chénier avait écrit : Et la belle Saxonne, puis effacé ces mots sans rien mettre à la place.
P. 14^. Tibulle et Properce sont partout dans cette pièce.
P. i5 3, V. i3. Le texte authentique ne donne pas Camille, mais ces initiales mystérieuses, D'. R, ou D'. Z, diversement interprétées, nous l'avons déjà dit.
P. iSy. La Lampe. Ce titre n'est pas de Chénier, mais il est devenu inséparable de cet admirable morceau, incomplet d'ailleurs, Asclépiade et Méléagre {Anthologie) avaient fourni à Chénier les principaux motifs dont il s'est inspiré.
P. 168, V, 6, Chénier était alors à Londres (1787) comme secrétaire de M. de La Luzerne.
P. 169, V. 2. Encore cette énigme. Un fragment de vers inédits, retrouvé dans les manuscrits de Chénier, et adressé à la même personne, la fait naître dans une île des Antilles, ce qui se rapporterait à M'"® d'Arsy, qui était née à Saint- Domingue, où elle avait épousé M. Gouy d'Arsy, gouverneur de cette colonie. — Cette élégie est pleine encore de Tibulle (II, xxix) et de Properce (II, iv, 5); Virgile a fourni la comparaison du faon blessé [Enéide, IV, 89).
P. 171, Fanny. Ici, le doute n'est plus possible. Si toutes les pièces où figure le nom de Fanny ne se rapportent pas à la même personne, les plus belles et les plus passionnées ont été adressées, pendant les années 1792 et 1793, à M"^*^ Laurent Lecoulteux (M^'*^ Pourrat), intimement mêlée à la vie poétique de Chénier, et sœur elle-même d'une ravissante femme, M"'^ Hocquart. Elles habitaient l'été près de Versailles, à Luciennes ou Louveciennes. Elles s'y réfugièrent avec M™^ Pourrat, leur mère, après le 2 i janvier 1793, et Chénier, qui habitait Versailles dans l'été de 1793, venait souvent les voir.
P. 172, V. 6. La pièce, dans le manuscrit de Chénier, ne s'arrête pas ici : elle comprend encore trois fragments, où se retrouvent des vers répétés dans celui que nous donnons. Nous n'avons probablement que les parties d'une élégie qui fut envoyée sans que la copie complète en ait été gardée.
P. 173, V. 5. Le dernier vers de ces stances n'a pas été retrouvé, soit que Chénier ait été embarrassé pour rendre sa pensée, soit qu'il n'ait pas voulu l'achever. Chaque éditeur.
3oo NOTES
Sainte-Beuve en tête, a proposé sa leçon, qui importe peu, tant l'image avec la rime se devine.
P. 178. VERSAILLES. Pièce composée à Versailles même, pendant la retraite de Chénier dans cette ville, dans l'été de 1793. Une rue voisine de celle qu'il habitait porte son nom.
P. 181. A Lebrun. Chénier avait classé cette pièce parmi les élégies; elle n'en paraît pas moins être une réponse à l'épître dans laquelle Lebrun promettait l'immortalité à son jeune ami. Chénier, à son tour, rend éloge pour éloge, avec l'enthousiasme et la conviction réelle alors du disciple : Chénier avait vingt ans. Il était en garnison à Strasbourg.
P. 182, V. 29. Lebrun, qui avait composé déjà une grande partie de ses élégies, de ses idylles et de ses odes, travaillait, depuis i 760, à son poème de la Nature, qu'il n'a pas achevé. Toute la suite de la pièce de Chénier est pleine d'allusions, claires alors, à divers ouvrages de Lebrun, à ses odes, à ses élégies amoureuses, à ses épigrammes.
Cette épître, qu'on pourrait intituler l'Amitié, a été écrite en 1782.
P. i85. Chénier avait connu le marquis de Brazais à Strasbourg, où ils étaient ensemble en garnison. M. de Brazais était poète à la façon du XVIIF siècle ; il a composé un poème de l'Année, qui n'a pas été publié, et dont Chénier parle plus loin.
P. 188, V. !8. C'est le poème inédit de Brazais sur VAnnée. C'était le temps des poèmes des Mois, des Saisons, etc.; le sujet était à la mode.
P 193. Pièce capitale dans l'oeuvre de Chénier et qui nous livre le secret de son travail en même temps qu'elle témoigne de son génie. Tout ici est à étudier, à méditer, à admirer.
P. 196, V. 7. Hermès, le poème auquel travaillait Chénier, et qui devait être son ouvrage le plus considérable.
V. 200, V. 4. Il s'agit du dernier des frères de Pange, né en 1770, qui faisait alors sa philosophie, et dont de Pange aîné surveillait les études.
NOTES 3oi
P 20 1, VII. Nous avons suivi les éditeurs qui font adresser ces vers à de Pange aîné, mais rien ne le démontre. Il est plus probable que c'est un fragment d'une composition plus longue, d'une sorte d'épître morale à la façon de celles d'Horace. Le morceau est de 1789.
P. 2o3. L'Invention. En trois cent quatre-vingt-douze vers, dans les limites d'une épître, Chénier a écrit le code de la vraie poésie moderne. Il complète, en les dépassant quelquefois, Horace et Boileau. Il va plus haut et plus loin. C'est un art poétique tout entier, esquissé en quelques vérités essentielles, qui se résument toutes dans ce cri : « Osons! n et dans cette célèbre formule :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
P. 207, v. 6. Cette vue profonde de la poésie s'inspirant de la science, il en donne ici la théorie ; il en tentera l'accomplissement dans Hermès, Il y aurait réussi.
P. 216. Hermès. «Le poème devait avoir troischants, à ce qu'il semble : le premier sur l'origine de la terre, la formation des animaux, de l'homme ; le second, sur l'homme en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs depuis Tétat sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, l'origine des religions ; le troisième, sur la société politique, la constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait se clore par un exposé du système du monde selon la. science la plus avancée, » (Sainte-Beuve.) — Chénier avait, dans ses notes, désigné les trois chants par les trois premières lettres de l'alphabet grec.
On a très justement remarqué que la poésie, daiis le dernier quart du XVI1I° siècle, avait le pressentiment de destinées nouvelles et que l'esprit scientifique et philosophique du siècle, celui des Buffon, des Diderot, des Raynal arriverait jusqu'à elle pour la transformer. Lebrun s'y est essayé. Chénier après lui, Delille aussi, Fontanes dans sa jeunesse, et, dans des proportions plus modestes , beaucoup d'autres. Mais la langue de cette poésie nouvelle, nul, excepté Chénier, ne l'a entrevue. Puis, la Révolution et l'Empire sont venus, arrêtant tout, ajournant tout.
Le titre à' Hermès n'appartient pas à Chénier; un des
3o2 NOTES
savants et des poètes de la période alexandrine, Eratosthène, avait composé sous ce titre un long poème, dont les fragments informes ' Eratosthenica. Berlin, 1822; ont été soigneusement publiés et commentés. Chénier ne devait pas ignorer le nom d'Eratosthène ni ses travaux. Hermès est le nom de Mercure, le dieu inventeur par excellence, le père des ans et de l'industrie, le promoteur des sociétés naissantes, le Thot des Egyptiens.
Chenier avait conçu son poème de bonne heure, car déjà, dans répître que Lebrun adressait au jeune poète, qui n'avait guère plus de vingt ans, il lui écrit :
On sait que, de Lucrèce effaçant le grand nom. Assise au char ailé de V immortel Newton, Ta Minerve se plonge au sein de la nature.
Mais il en a toojcurs poursuivi l'achèvement, et jusqu'aux heures troublées de 1793. Rien de plus intéressant que d'étudier les notes laissées par Chénier pour le plan et les détails de son poème, que les derniers éditeurs ont essavé de reconstituer, sans qu'on puisse rien affirmer sur la place définitive que devaient occuper les fragments conservés. M. Egger, dans son beau livre, l'Hellénisme en France (1869, 2 vol.), a poussé très avant cette étude et publié le premier de précieux passages. Nous n'avons donné, dans ce volume, que les morceaux les plus considérables et les plus parfaits. M. G. de Chénier et M. Becq de Fo.uquières sont très complets sur ce sujet.
P. 21 S. II. C'est l'éloge d'Epicure, traduit de Lucrèce (I, 63). Le morceau a été publié pour la première fois par M. Egger.
P. 222. Epilogue. Chénier avait tracé d'abord son épilogue en prose. Le troisième vers et les tristesses pairioiiques qui suivent donnent la date de cet épilogue, écrit probablement à Versailles, en 1793.
P. 222. Tout ce que nous avons du poème d'Hermès, depuis la publication complète des manuscrits par M. G. de Chénier, comprend six morceaux d'assez longue haleine, for-
NOTES 3o3
mant trois cent quarante vers (nous en avons donné les quatre prirtcipaux), et cent deux vers isolés ou groupés en un petit nombre de courts fragments; en tout, quatre cent quarante-deux vers d'un poème qui semble avoir été conçu dans les plus vastes proportions, si l'on en juge parles notes mêmes de Chénier. C'est assez pour en retrouver la belle ordonnance, trop peu pour juger le détail.
P. 224. Suzanne. Chénier s'était laissé tenter par la poésie des Livres saints et par celle de Milton. Le sujet est emprunté au livre de Daniel (xiii, 5i). « Cela aura six chants, dont j'ai marqué les séparations. J'ai regret de ne pouvoir le faire plus court. Il faudra lorner de comparaisons, de détails asiatiques sur les vêtements, les aromates, les richesses, etc., pour en faire un ouvrage piquant.» (Note de Chénier.) Les fragments du poème de Suzanne n'ont été imprimés qu'en iSSç. Ils comprennent en tout cent vingt vers, et, de plus, les notes et canevas en prose de tout le reste.
P. 229. Art d'aimer. Il est probable que ce poème, comme celui d'Ovide, qui en a fourni l'idée à Chénier, devait avoir trois chants. Mais les notes et les indications du poète sont insuffisantes pour en retrouver le plan ; on en est réduit aux conjectures. Plusieurs morceaux peuvent indifféremment se rapporter à VArt d'aimer ou à quelqu'une des élégies inachevées de Chénier. Les derniers éditeurs ne sont pas d'accord sur ce point. Chénier même a pu être indécis après avoir écrit plus d'un de ces morceaux. — Gentil Bernard, né en 17 10, avait écrit un Art d'aimer qui n'eut de succès qu'avant la publication, faite l'année même de sa mort, en 1775. Publié, ce poème pE'-ut ce qu'il était, médiocre et plat, illisible aujourd'hui.
P. 229, V. i- Ce fragment a été souvent inséré parmi les élégies et rattaché assez mal à l'élégie m du livre II (V. p. 134). On n'en saisit pas le lien avec le reste.
P. 2 3o, V. I , V. 7. Ces deux fragments ont pu appartenir aux élégies, parmi lesquelles on les classe souvent. — Même observation pour le morceau V.
P. 2 3 2, V. 3. Ce morceau a été rattaché parfois à i'épître V (p. 198), avec laquelle il n'offre aucun rapport.
3o4 NOTES
P. 2 3 2 , V, 2 3 et suivants. Souvenir d'Homère {Iliade, XIV) et de Properce (I, ii)
P. 2 39. L'Amérique. Ce poème, pour lequel Cliénier avait réuni beaucoup de notes, devait avoir, selon lui, plus de douze mille vers. Il y voulait rattacher toute la géographie et toute l'histoire du monde, les croyances, les caractères, les cérémonies des différents peuples, etc. Le plan, dont il n'a presque rien exécuté, était bien vaste et un peu confus, si l'on en juge par certaines indications qu'il a laissées.
P. 239, V. 2. Il s'agit de Cook, assassiné, en 1779, par les sauvages habitants des îles Sandwich.
P. 239, V. i3. La Pérouse était parti en 1785 ; ces vers ont donc été écrits six ans après, en 1791.
P. 2^0, v. 7. D'Entrecasteaux était parti, en 1791, à la recherche de son ami.
P. 240, V. 20. Ce fragment, d'après une note de Chénier, aurait été placé dans la bouche d'un Inca, racontant la conquête du Mexique par les Espagnols, que ce peuple prenait pour des dieux.
P. 242. La Superstition. Une note de Chénier, conservée, dit : « Il faut faire, et le plus tôt possible, un poème sur la superstition. Environ cent cinquante vers. » De ce projet, il nous reste les deux fragments que nous citons, et, de plus, quarante-sept vers détachés, accompagnés de notes en prose. Quelques-uns de ces vers avaient été d'abord destinés à une épître à Bailly, maire de Paris, qui n'a jamais été achevée. — A quel moment, sous l'inspiration de quels événements Chénier a-t-il eu l'idée de ce poème, où l'invocation au Christ est une note si neuve et si hardie dans l'irréligion du siècle? On ne peut faire que des conjectures. — Le morceau sur Alexandre VI ne serait-il pas plutôt applicable à quelque projet de tragédie, dans le ton du Charles IX de Marie-Joseph Chénier? C'est l'avis de M. Moiand.
P. 245. Poésies diverses. Chénier avait formé le projet de composer un certain nombre de petits poèmes, sur lesquels il a laissé quelques notes: ainsi, la Solitude, la Naïveté, la
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Reconnaissance, etc. 11 eut l'idée d'un poème sur Vastronomie, dont M. G. de Chénier a retrouvé deux beaux fragments d'un caractère presque religieux. On a aussi retrouvé des vers écrits à Londres, ou au retour de l'Angleterre, sur le caractère des Anglais, peu sympathique à Chénier.
P. 245, v. 1. Imitation d'un sonnet du poète italien Zappi (1752). Nous savons, par des notes et par quelques fragments de Chénier, qu'il songeait à faire des élégies italiennes, ou imitées de l'italien.
P. 247. Cette fable d'Horace [Sat., II, vi, 80) a été souvent traduite depuis l'imitation de La Fontaine, qui est si faible.
P. 249, v. 5. Les trois fragments qui suivent ont été rattachés par M. G, de Chénier à un grand poème pour lequel André Chénier a laissé des fragments longtemps inédits et des notes intéressantes. M. de Chénier donne pour titre à ce poème : Les Cyclopes littéraires, d'après une indication un peu vague d'André. Ces cyclopes^ comme ceux de Lemnos, forgent des foudres meurtrières, mais en même temps envenimées. Ils représentent les écrivains sans moralité ni conscience que la presse révolutionnaire avait fait éclore. M. Moland croit plus simplement à un projet de poème sur la République des lettres. On a fait d'autres conjectures. Le premier morceau que nous citons est le plus célèbre de ces fragments. On y a vu, non sans quelque vraisemblance, le portrait de Lebrun. On sait que ce fut un grand mécompte pour Chénier de connaître plus à fond, au milieu d'événements qui furent la pierre de touche des caractères, la nature véritable de Lebrun et la bassesse de ses sentiments. —Voir aussi, au sujet du poème des Cyclopes littéraires, la note (p. 297) relative au morceau que nous avons inséré p. 119.
P. 25 I. Ulysse. Il y a eu quelque surprise quand l'édition de G. de Chénier a fait connaître au public que Chénier avait laissé des notes et des fragments se rapportant à des compositions dramatiques. Le doute n'est pas possible. Outre quelques fragments de comédie aristophanesque, en vers de dix pieds, dont un prologue et une tirade destinés à
André Chénier. 3a
Soft NOTES
une pièce sur le charlatan ou les charlatans (politiques, sans doute), Chénier avait songé à une tragédie sur les proscriptions de Marius et de Sylla, ou sur celles d'Octave et d'Antoine. Il avait aussi été frappé de la grandeur de la lutte entre Théodose et saint Ambroise, après le massacre d'Antioche ; une note donne le canevas d'une scène et un vers admirable :
Hosanna n'est point fait pour des lèvres sanglantes.
Enfin, nous croyons, avec M. G. de Chénier, pouvoir rapporter à une tragédie sur le retour d'Ulysse le fragment que nous citons, et que M. Moland considère comme un épisode non employé du poème de l'Aveugle. (V., p. 284, une note se rapportant à la page 29.)
P. 2 53. A LA France. Le manuscrit porte : A la Justice; mais tous les éditeurs lui ont laissé le titre sous lequel cette pièce est célèbre. Le vrai titre en expliquerait mieux certains passages. Chénier a évidemment songé à Virgile (Géorg., II, V. I 3 5) et à Thomson {Saisons, Hymne à l'Angleterre). Il a laissé de cette pièce un beau et long canevas, publié par M. Becq, en 1 878.
P. 2 5 5, v. 3. Les Trudaine. Il s'agit ici du grand-père et du père des Trudaine, amis de Chénier. L'aïeul avait été, sous Louis XV, intendant général des finances et directeur des ponts et chaussées ; le père avait hérité de ces deux charges. Sa maison, celle de ses fils, était le rendez-vous de la société d'élite avant la révolution. Il mourut en 1777, à quarante-quatre ans. Ses deux fils, conseillers au Châtelet, puis au Parlement, inséparables compagnons d'André depuis le collège de Navarre, passionnés comme lui pour les lettres, la philosophie, les sciences, les idées nouvelles, pleins, comme lui, d'illusions généreuses à l'heure unique de 1789, moururent, comme lui, sur l'échafaud, le lendemain même de sa mort, 8 thermidor an II (1794].
P. 257, v. 4. Après ce vers, une note manuscrite de Chénier promet un développement qu'il n'a pas écrit.
P. 2 58. Avant M, G. de Chénier, cette pièce n'avait eue deux strophes, toême inexactes, qui, isolées du reste, eu
NOTES 3o7
altéraient le caractère. La suite, avec une teinte de mélancolie résignée et d'amertume, indique bien qu'André avait accepté une destinée tout autre que celle de Joseph, et qu'il avait fait à ses idées, bien différentes alors de celles de son frère, les derniers sacrifices. — Nous croyons, avec M. de Chénier, que cette pièce a été écrite à Saint-Lazare. Elle ne porte aucun titre dans le manuscrit. — Marie-Joseph Chénier, né en 1764, mort en 181 i, avait alors trente ans. Il a montré, dans la tragédie politique et à tirades, dans Charles IX, dans Caïus Gracchus, dans Timoléon, etc., un talent vigoureux, mais âpre et déclamatoire. Il y a aussi montré du courage. Ses odes, ses hymnes patriotiques, excepté le Chant du départ, que la musique de Méhul a sauvé, sont oubliés. Il y a de beaux vers dans ses épîtres. Sa grande présomption lui a fait tort; mais on s'est montré pour lui trop sévère.
P. 259. Cette pièce paraît également avoir été écrite à Saint-Lazare.
P. 260. Cet hymne, rangé par M. G. de Chénier parmi les odes, et qui est, avec l'ode Sur le serinent du Jeu de paume, la pièce la plus curieusement pindarique de Chénier par les développements et par le choix du mètre, aurait été écrit à Saint-Lazare.
P. 263. V. Il s'agit de la fête du 14 juillet 1793, où un arc de triomphe, élevé sur le boulevard des Italiens, d'après les dessins de David, présentait, outre des bas-reliefs peints qui rappelaient les massacres du 6 octobre et du 10 aolit, des trophées imitant le bronze et surmontés de têtes en carton -pâte simulant celles des gardes du corps massacrés. (V. Arnaud, Souvenirs d'un sexagénaire.)
P. 263, V. 25. Trois ans après avoir associé leur génie pour immortaliser le serment du Jeu de paume, David et André Chénier en étaient arrivés à cette haine farouche. David peignait la mort de Marat, Chénier chantait Charlotte Corday. — Toute cette pièce, que Sainte-Beuve a publiée le premier, a été écrite par Chénier, comme plusieurs autres composées à Saint-Lazare, en abréviations moitié françaises, moitié grecques.
3o8 NOTES
P. 264. Chénier, dans les deux premiers vers, fait parler àes accusateurs.
P. 264, V. i5. Vers obscur. Chénier veut probablement dire que c'est en vue de la paix des esprits qu'il est sorti de son naturel pour s'aguerrir à mordre, dans un sentiment de piété patriotique,
P. 264, V. 21. Charlotte Corday, ou de Corday d'Armont, arrière-petite-nièce de Corneille, née le 27 juillet 1768, à Saint-Saturnin (Orne), tua Marat le i3 juillet 1793 et monta sur l'échafaud le 18 juillet.
P. 265, V. 2. L'auteur est Xavier Audouin , conventionnel. L'hymne parut dans le Moniteur universel du 2 1 juillet. Audouin y invitait David à peindre Marat, comme il avait peint Lepelletier de Saint-Fargeau , assassiné par le garde du corps Paris. Charlotte Corday a inspiré à Lamartine une page célèbre et à Ponsard son meilleur drame.
P. 266, V. 3. Harmodius et Aristogiton tuèrent le tyran d'Athènes, Hipparque, et furent mis à mort par Hippias, son frère (5 i 4 av. J.-C).
P. 267, v. 9. Cette strophe a été omise jusqu'à l'édition de M. L. Moland, qui l'a publiée le premier sur un texte retrouvé. On ne s'explique pas les omissions antérieures.
P. 268. Saint-Lazare. Nous avons respecté cette dernière division de M. Becq, mais sans la considérer comme rigoureuse. Déjà, aux notes des pages 2 58, 2^9 et 260, nous avons, sur les indications de M. G. de Chénier, admis comme ayant été écrites à Saint-Lazare des pièces rangées ailleurs. Ici, nous aurons à procéder quelquefois en sens inverse, tant l'étude des textes a pu laisser subsister d'incertitudes pour cette dernière période de la vie et des œuvres de Chénier, où les premiers éditeurs ont ajouté au drame réel leurs inventions romanesques.
P. 268, V. I. M. G. de Chénier a démontré, pièces en mains, que ce morceau est emprunté à une idylle intitulée l'Esclave, dont il publie d'autres fragments inédits et des indications en prose.
NOTES 3o9
Après le dernier vers de la pièce que noui donnons, il y a encore :
Son fils, esclave meurt loin de sa main chérie. Nourrice d'Apollon...
Il ne s'agit donc plus ni du père et de la mère d'un condamné de la Terreur, ni, à plus forte raison, des parents de Chénier. L'île dont il est parlé au vers 16 n'est plus la Cité, avec la Conciergerie, mais une île voisine de Délos ; une note d'André lui-mêm3 met à néant tout ce roman.
P. 270, V, 7. Tous les éditeurs, avant la publication de M. G. de Chénier, ont inscrit comme titre à cette pièce : A Mademoiselle de Coigny, attribution inexacte, qui fait, depuis i833, partie de la légende de Saint-Lazare, il est prouvé par les indications mêmes d'André que ces vers sont une bucolique bien antérieure à son arrestation, et à laquelle se rattachent peut-être quelques vers encore que M. de Chénier a mis à la suite. — C'est l'époque où André Chénier s'inspirait des analecta de Brunck. et multipliait les projets de bucoliques.
P. 271. III. Ici, nous sommes en plein dans la réalité. Les auteurs qui ont écrit l'histoire des prisons pendant la Terreur (V. Nougaret, M. de Lescure, etc.) racontent des scènes étranges sur ces neuf cents prisonniers enfermés à Saint-Lazare; tous les sentiments s'y heurtaient, s'y trahissaient, s'y étalaient : égoïsme et frivolité, courage sublime, libertinage, sentimentalité romanesque, effroi ou dédain de l'échafaud. On trouve dans Tertullien, racontant les persécutions des chrétiens, des détails touchants sur des faiblesses analogues. Jusque dans les heures terribles qui précédaient le martyre, on gardait quelque chose de la fragilité humaine; on aimait, on le disait et l'on mourait. — Cet admirable fragment a été publié pour la première fois, avec quelques auties de la même époque, par M. G. de Chénier.
P. 27 1, v. 22 et 23. Le manuscrit de Chénier, comme plusieurs autres de ceux qu'il a fait passer de Saint-Lazare au dehors, porte ici des indications, énigmatiques pour les
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geôliers, claires pour nous. Au premier de ces deux vers, Heftsad, qu'il y a mis, est un mot de formation anglaise qu'on peut rendre par brigands. Dans le deuxième vers, les lettres J. t. s. semblent désigner Saint-Just ou Justin;, le seul nom des membres du comité de salut public qui puisse entrer dans la mesure.
P. 272. La Jfune Captive. La Jeune Captive fut publiée pour la première fois, six mois après la mort d'André, dans le numéro du 20 nivôse an III de la Décade philosophique {9 janvier 1795), par les soins de Marie -Joseph Chénier. VAlmanadide-i Muses de l'an IV ( i 795-96J reproduisit cette pièce; réimprimée dans le Magasin encyclopédique de l'an VIII (sixième année), elle fut ensuite plusieurs fois publiée dans les recueils de l'époque. Néanmoins, elle était presque oubliée quand Chateaubriand, qui la tenait de M™° de Beaumont, la fit connaître de nouveau, et pour toujours. — Quant à la personne chantée par Chénier, il faut mettre l'histoire à la place du roman, ou plutôt compléter le roman par l'histoire. La touchante et poétique compa'ssion éprouvée par André Chénier , l'émotion tendre et discrète qui est devenue l'immortelle élégie de la jeunesse, de l'amour et du regret, ne sont pas des sentiments contestables. IVIais la Jeune Captive pour laquelle il a écrit ses vers n'était plus, à cette époque, M"*^ Aimée Franquetot de Coigny ; elle était devenue, dès 1784, M^^*^ la duchesse de Fleury, mariée depuis près de dix ans quand elle fut enfermée à Saint-Lazare. En 1794, elle avait vingt-cinq ans, et non dix-huit. Elle avait divorcé depuis quelques mois. A Saint-Lazare, elle connut M. de Montrond, un de ses compagnons de captivité, personnage spirituel, brillant même en prison, mais d'honorabilité médiocre. Ils s'aimèrent. Moyennant cent louis en or, ils firent effacer leur nom de la liste des prétendus conspirateurs, et, sortis de prison avant le 9 thermidor, avant la mort de Chénier, ils se marièrent. M"^" de Montrond ne fut pas heureuse avec son second mari; elle divorça encore sous l'empire et mourut en 1820, à 5i ans. Voilà la vérité. Chénier la connut à peine, H. de Latouche la faussa sciemment, les lecteurs l'ont toujours mal sue; et la vision du poète restera la vérjté idéale , la seule qui
NOTES 3i(
compte dans les arts et qui importe à la postérité, la seule durable, comme la plainte des Polyxène et des Iphigénie.
P. 274. V. Cette pièce a été presque toujours publiée d'une façon inexacte, altérée également dans un intérêt romanesque, pour le maintien d'une légende qu'il n'est pas nécessaire de perpétuer. Toutes les éditions de Chénier, jusqu'à la publication de M. G. de Chénier, la font finir au treizième vers, qu'on laisse en suspens, avec une rime de moins, comme si le noir recruteur avait, à ce moment même, interrompu le poète et remplacé la rime absente par le jugement et par l'échafaud. Or, la pièce fut composée àSâiiit- Lazare^ et non à la Co,nciergerie, où Chénier n'a plus rien écrit, puisqu'il y arriva dans la soirée du 6 thermidor et qu'il fut jugé et exécuté le 7. En outre, les fameux points qui suivent le vers i3, et semblent évoquer l'appel funèbre, sont une invention de Henri de Latouche. La pièce contiiuie après ce vers, et l'on peut même supposer, avec toute vraisemblance, qtre les deux morceaux que nous donnons à la suite en faisaient partie : c'est une oeuvre presque complète qu'on a tort de scinder en plusieurs tronçons qui se rejoignent si bien ; c'est prooablement la dernière pièce que Chénier ait écrite, la plus énergique, la plus éloquente, celle qui le venge et foudroie ses bourreaux : il n'a rien à regretter désormais : il a vidé son carquois.
P. 276, V. I. Les premiers éditeurs ont mis Bavas pour désigner quelque mauvais poète démagogue, en souvenir du Bavus de Virgile. Mais Chénier n'avait mis aucun nom. Celui de Fouquier (Tinville), accusateur public, convient au sens et au vers.
P. 278, V. I I . Si l'on élevait jamais une statue à Chénier, près de l'emplacement de cette maison de Passy où demeuraient ses amis de Pange et Pastoret, où il a été si bêtement et brutalement arrêté, c'est ce dernier vers qu'on devrait inscrire sur le socle.^u souvenir d'une telle perte, la vertu et la poésie peuvent mêler leurs larmes./