‹ Œuvres poétiquesChapitre 119 sur 121 · A CHARLOTTE CORDAY · texte numérisé non relu

A CHARLOTTE CORDAY

Quoi! tandis que partout, ou sincères ou feintes, Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes Consacrent leur Marat parmi les immortels,

Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile, Des fanges du Parnasse un impudent reptile Vomit un hymne infâme au pied de ses autels,

La vérité se tait ! Dans sa bouche glacée, Des liens de la peur sa langue embarrassée Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux! Vivre est-il donc si doux ? De quel prix est la vie. Quand, sous un joug honteux, la pensée asservie, Tremblante, au fond du cœurse cache à tous les yeux?

Non, non. Je ne veux point t'honorer en silence,

Toi qui crus par ta mort ressusciter la France

Et dévouas tes jours à punir des forfaits.

Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime.

Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime,

Quand d'un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.

Le noir serpent, sorti de sa caverne impure,

A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre

Le venimeux tissu de ses jours abhorrés !

Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides,

Tu vins redemander et les membres livides

Et le sang des humains qu'il avait dévorés !

Son œil mourant t'a vue, en ta superbe joie, Féliciter ton bras et contempler ta proie. Ton regard lui disait : « Va, tyran furieux. Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices. Te baigner dans le sang fut tes seules délices. Baigne-toi dans le tien et reconnais des dieux. »

La Grèce, ô fille illustre, admirant ton courage,

Épuiserait Parcs pour placer ton image

Auprès d'Harmodius, auprès de son ami;

Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte ivresse,

Chanteraient Némésis, la tardive déesse,

Qui frappe le méchant sur son trône endormi.

Mais la France à la hache abandonne ta tête. C'est au monstre égorgé "qu'on prépare une fête Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort. Oh ! quel noble dédain fit sourire ta bouche Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche, Crut te faire pâlir aux menaces de mort !

C'est lui qui dut pâlir, et tes juges sinistres, Et notre affreux sénat et ses affreux ministres. Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui, Ta douceur, ton langage et simple et magnanime Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime, Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.

Longtemps, sous les dehors d'une allégresse aimable,

Dans ses détours profonds ton âme impénétrable

Avait tenu cachés les destins du pervers.

Ainsi, dans le secret amassant la tempête,

Rit un beau ciel d'azur, qui cependant s'apprête

A foudroyer les monts, à soulever les mers.

Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée. Tu semblais t'avancer sur le char d'hyménée; Ton front resta paisible et ton regard serein. Calme sur l'échafaud, tu méprisas la rage

D'un peuple abject, servile et fécond en outrage, Et qui se croit encore et libre et souverain.

La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire, Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire; Seule, tu fus un homme et vengeas les humains! Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme, Nous savons répéter quelques plaintes de femme; Mais le fer pèserait à nos débiles mains.

Non, tu ne pensais pas qu'aux mânes de la France Un seul traître immolé suffît à ta vengeance. Ou tirât du chaos ses débris dispersés. Tu voulais, enflammant les courages timides. Réveiller les poignards sur tous ces parricides. De rapines, de sang, d'infamie engraissés.

Un scélérat de moins rampe dans cette fange. La Vertu t'applaudit; de sa mâle louange Entends, belle héroïne, entends l'auguste voix. O Vertu, le poignard, seul espoir de la terre. Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre Laisse régner le crime et te vend à ses lois.

DERNIÈRES POÉSIES

TRISTE vieillard, depuis que pour tes cheveux blancs Il n'est plus de soutien de tes jours chancelants, Que ton fils orphelin n'est plus à son vieux père, Renfermé sous ton toit et fuyant la lumière, Un sombre ennui t'opprime et dévore ton sein. Sur ton siège de hêtre, ouvrage de ma main, Sourd à tes serviteurs, à tes amis eux-même. Le front baissé, l'œil sec et le visage blême, Tout le jour en silence, à ton foyer assis, Tu restes pour attendre ou la mort ou ton fils. Et toi, toi, que fais-tu, seule et désespérée, De ton faon dans les fers lionne séparée? J'entends ton abandon lugubre et gémissant; Sous tes mains en fureur ton sein retentissant, Ton deuil pâle, éploré, promené par la ville. Tes cris, tes longs sanglots, remplissent toute Tile.

270 DERNIERES POÉSIES

Les citoyens de loin reconnaissent tes pleurs. « La voici, disent-ils, la femme de douleurs! » L'étranger, te voyant mourante, échevelée, Demande: « Qu'as-tu donc, ô femme désolée? » Ce qu*elle a? Tous les dieux contre elle sont unis; La femme désolée, elle a perdu son fils!

Blanche et douce colombe, aimable prisonnière, Quel injuste ennemi te cache à la lumière? Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel était beau!) Te promener longtemps sur le bord du ruisseau, Au hasard, en tous lieux, languissante, muette. Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête. Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter. D'un rameau sur un autre à peine osant sauter, J'avais peur que le vent décelât mon asile. Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile, De ne pouvoir aller, le ciel était si beau ! Promener avec toi sur le bord du ruisseau.

Car, si j'avais osé, sortant de ma retraite, Près de ta tête amie aller porter ma tête. Avec toi murmurer et fouler sous mes pas Le même pré foulé sous tes pieds délicats. Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie, Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie, Ces gardiens envieux qui te suivent toujours, Auraient connu soudain que tu fais mes amours. Tous les deux à l'instant, timide prisonnière,

T'auraient, dans ta prison, ravie à ia lumière, Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau, Te promener encor sur le bord du ruisseau.

Blanche et douce brebis à la voix innocente,

Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante,

Osé sortir du bois et bondir avec toi.

Te bêler mes amours et t'appeler à moi,

Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite

M'auraient vu. Par leurs cris ils t'auraient mise en fuite.

Et pour te dévorer eussent fondu sur toi

Plutôt que te laisser un moment avec moi.

On vit; on vit infâme. Eh bien! il fallut l'être;

L'infâme, après tout, mange et dort.

Ici même, en ces parcs où la mort nous fait paître,

Où la hache nous tire au sort.

Beaux poulets sont écrits, maris, amants sont dupes

Caquetage, intrigues de sots.

On y chante, on y joue ; on y lève des jupes ;

On y fait chansons et bons mots; L'un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres.

Un ballon tout gonflé de vent, Comme sont les discours des , plats bélîtres,

Dont est le plus savant.

L'autre court, l'autre saute; et braillent, boivent, rient,

Politiqueurs et raisonneurs, Et sur les gonds de fer soudain les portes crient;

DERNIÈRES POESIES

Des juges tigres, nos seigneurs.

Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie

Que la hache appelle aujourd'hui?

Chacun frissonne, écoute; et chacun avec joie

Voit que ce n'est pas encor lui.

Ce sera toi demain, insensible imbécile.

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