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Mais il faut rapprocher de ces quelques centaines de vers admirables la troisième Epître à Lebrun, où Chénier , dans une langue merveilleuse , expose et précise les procédés de son travail ; // s'en explique aussi dans la dix-septième pièce du premier livre des Elégies; et ces divers morceaux , réunis, comparés, rapprochés, nous font pénétrer jusqu'au fond mênie du génie de Chénier. Comme Kégnier , comme La Fontaine^ comme Musset plus tard [ces noms viennent tout naturellement à l'esprit). Use fait à lui-même sa langue; il a sa force, sa grâce à lui, ses tours et ses constructions à lui, ses images à lui, ses irrégularités à lui, son art qui ne ressemble à aucun auire. Sainte-Beuve le premier a nommé Kégnier à côté d'André Chénier, « tous deux, dit-il, un peu en dehors de leurs époques chronologiques ». C'est une vue très juste.
Qu'il y ait des imperfections, des défauts même dans Chénier, qui s'en étonnerait ? A-t-il pu s'isoler absolument de son temps ? N'a-t-il pas accepté, plus qu'il n'aurait fallu quelquefois , l'influence des idées, des sentiments, des formes du style en usage ? Ne faut-il pas, pour goûter toute une partie de l'œuvre de Chénier, une connaissance bien complète et de plus en plus rare de l'antiquité grecque ? N'y a-t-il pas un peu d'érudition surabondante et alexandrine dans ces noms et ces attributs de dieux et de déesses employés couramment, dans cette géographie minutieuse des terres classiques, dans ces tradi-
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iions et ces légendes pour lesquelles le dictionnaire ne serait pas de trop ? Cette profusion de souvenirs, même exempte de pédantisme, n apporte-t-elle pas quelque obscurité, préjudiciable à l'œuvre, et le poète n'en devient-il pas moins accessible aux illettrés ? La périphrase, chère à Lebrun, n'apparait-elle point, inopportune et surannée , en plus d'un endroit des Elégies et des Epitres ? Lebrun, sur ce point et sur d'autres, aurait pu gâter Chénier : il avait une idée peu juste de la poésie; il y voulait des hardiesses trop étudiées, des allégories perpétuelles, d'inintelligibles périphrases. Quand il s'échauffe, cest une chaleur du désert, sèche et sans rien qui rafraîchisse. Chénier échappe le plus souvent à ces défauts, à ces périls. Et pourtant, dans les fragments de ses poèmes, dans l'Amérique, dans Hermès même, il y a des parties à la Delille, à la Chênedollé, ou qui tiennent des poèmes philosophiques de Voltaire ; mais ce sont, ne l'oublions pas, des ébauches et des préparations, des fonds de toile pour la peinture: tels de ces fragments datent de 1782 ou de 1783; Chénier avait vingt ans! Sait-on bien à quelles corrections , à quels remaniements , à quels retranchements il se fût arrêté, à quel point de perfection il eût porté ses poésies, s'il avait eu à les revoir, à les publier lui-même^ Tel quil est, quel mystère et quel problème pour la critique qu'un tel génie se développant librement dans l'atmosphère des
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Saint-Lambert et des Lebrun, tente d'imiter comme eux, d'écrire comme eux, et se dégageant, se détachant si vite de la fausse antiquité et de la fausse poésie pour arriver à être, à la fois, le plus grand des poètes classiques depuis Racine et le précurseur des maîtres de la poésie moderne !
Nous touchons ici à un point délicat. Dans quelle mesure faut-il rattacher Chénier à l'école romantique proprement dite ? Son influence a été presque nulle pour le fond des sujets et la matière de la poésie; ce n'est pas vers l'antiquité païenne, mais vers le moyen âge que remontait la nouvelle école, et lui-même n'a presque rien emprunté à l'Allemagne et à l'Angleterre, tant préconisées par M'"^ de Staël , si prépondérantes dans le mouvement littéraire de la Restauration. Le premier travail était fait, Vimpulsion donnée, quand on apprit à connaître Chénier en 1819; Henri de Latouche sentait bien que la poésie de Chénier était pour les novateurs une force et un appui, et qu'en leur procurant cette parenté poétique, il établissait un lien entre le passé et le présent. Ce qui était effectivement nouveau dans Chénier, outre ses ïambes et toute la partie politique et militante de ses œuvres, c'était, d'une part y l'allure plus libre des développements , la sincérité des peintures, la nouveauté hardie des expressions, et, d'autre part, ces procédés ingénieux de facture où le vers français, assoupli, plus encore
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que chez La Fontaine, par la variété des coupes et des enjambements, donnait dans une mesure parfaite des modèles qui pouvaient justifier les ré formateurs. Quant à l'action directe de Chénier, c'est plus tard et sur une plus jeune école quelle s'est fait sentir avec éclat, quand l'antiquité et la mythologie reparurent, comme une poétique archéologie, dans les poèmes de la seconde moitié du XIX^ siècle, auxquels il a comme servi lui-même de source antique, ob. A'a/f( puise encore.
/^ En résumé, il ne ressemble à personne dans notre littérature. Héritier moderne des Grecs de /'Anthologie, avec la philosophie et les aspirations de son siècle, avec une sincérité et une ingénuité pleines de grâce et une force secrète qui s'échappera en cris sublimes aux heures de colère et de danger ; tendre et passionné, fier et ardent, inspiré au milieu même des dernières finesses de son art, Chénier forme la transition entre deux périodes littéraires, aussi digne de participer à la gloire de ses aines que de s'unir à celle de ses successeurs.
Quand on songe au peu qu'il a laissé, à ces travaux inachevés, à cette mort prématurée qui a fauché tant de projets et d'espérances , peut-on douter qu'il ne se fût élevé plus haut encore, à moins que la vie publique ne Ceût détourné de plus en plus de la poésie ? Il n'est peut-être pas, dans toute l'histoire des lettres, d'exemple plus frappant des justes retours de la fortune. Heureux le poète qui, presque ignoré
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de ses contemporains, frappé en pleine éclosîon ^ voué à l'oubli à l'heure de sa mort, reparaît, comme Chénierj tout rayonnant de sa propre lumière, jeune et charmant, admiré, adoré , supérieur aux maîtres de la poésie de son temps, l'égal des plus illustres, après avoir dormi un quart de siècle parmi les plus ignorés ! Il aima, il exprima la beauté, la jeunesse, la grâce ; il mourut pour la vérité et la justice : quel poète n'envierait sa destinée ? Sainte-Beuve a dit le dernier mot sur André Chénier : « Une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire. » Ajoutons-y la corde d'airain toute vibrante encore à travers la plus tragique page de nos révolutions.