‹ Œuvres poétiquesChapitre 14 sur 121 · XXXVI ANDRE CHENIER · texte numérisé non relu

XXXVI ANDRE CHENIER

Il n'est pas un poète, pas un lettré qui ne s'attriste à la pensée que les Poèmes de Chénier ne sont que d'incomplets essais, et ne déplore que ^'Hermès surtout n'ait pas été achevé. Comme ce poème de la Nature, que Lebrun a esquissé, que Goethe aussi a rêvé, Chénier, fils de Newton, de Dalembert, de Kaynal, de Diderot, rattachant Empédocle et Lucrèce à Buffon et à Cabanis, voulait écrire le grand poème didactique du siècle. Nous avons dit ce qu'il amassait de documents, ce quil multipliait de lectures pour alimenter son œuvre, et comme il « remplissait lentement sa ruche industrieuse ». Quelle abondance d'idées, que de souvenirs, que de tableaux, que de rêves ! Tout devait entrer dans son poème, science, philosophie, politique, arts, découvertes, toute la vie, toute la pensée de son temps ; et il ne semble pas que la conception ait été trop vaste pour son jeune génie.

N'y avait-il pas, à vrai dire, quelque chose d'encyclopédique dans cette tête solide , puissante et rêveuse à la fois, au teint basané ou pâli depuis par la captivité, au front haut et dénudé, aux tempes larges, aux pommettes saillantes, aux yeux petits, mais doux et perçants, surmontés de longs et fins sourcils, aux lèvres énigmatiques ; dont tous les traits, atténués plus tard par la souffrance , mais accentués de force et de finesse, au point de faire hésiter le jugement sur la laideur ou la beauté du visage [les contemporains, en effet, ne sont pas

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d'accord), nous poursuivent obstinément dans ce portrait peint par Suvée, qui donne l'idée du génie et de la bonté, communique la tristesse, garantit le charme, mais permet l'incertitude sur le reste ? Cette tête de Chénier est particulière et presque unique à la fin au XVIII^ siècle, où tant de têtes, coupées ou non, nous ont fait connaître toutes les expressions possibles et, pour ainsi dire, toute la gamme des passions humaines, des plus nobles aux plus basses. Elle attire et retient : on ne l'oublie pas.

Ce qui mériterait une étude toute spéciale , allant jusqu'au détail minutieux, presque scolaire, c'est, dans Chénier, la part respective de l'imitation et de l'invention. Grec, en quelque sorte, de naissance, imprégné des lettres antiques , depuis surtout qu'd s'était nourri non seulement de /'Anthologie de Brunch , dont la lecture fut un événement considérable dans sa vie, mais des œuvres de la poésie ancienne tout entière, Chénier, recommençant à sa façon Ronsard et la Pléiade, fut à lui seul une Renaissance. Sa tentative, plus exactement , rappellerait celle d'Horace à Rome. Il est poète autrement que ses contemporains, païen autrement qu'eux. Grec ou Latin autrement. L'antiquité le remplit , mais elle a passé par son imagination en même temps que par sa mémoire^ elle a subi une opération, une transfusion spéciale, une distillation savante que le XVI^ siècle n'avait pas su faire. La mythologie est

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moins un ornement qu'il emprunte qu'un culte qu^il pratique, dont il sait les sanctuaires les plus oubliés, les cérémonies et les mystères. Ses vers ne sont pas, comme les rapprochements induiraient à le croire, une f,.pure mosaïque, mais une assimilation antérieure et plus /■ subtile, qui fait corps et âme avec le poète. Même les notes qui doivent servir un jour, les passages reproduits, presque traduits, ont une marque personnelle, et , portent V estampille originale. Chénier fait voir ce phél nomène, peut-être unique , d'un imitateur si inspiré qu'il devient lui-même un Homère, un Théocrite, un Properce, un Tibulle, un Virgile, et qu'au lieu de ! nous donner leur paie image, il les évoque et les rend l vivants à la poésie. U indication des sources où // a puisé serait un livre plus gros que le sien, et quand on lit Chénier, c'est à peine si Von songe à tout ce qu'il doit à d'autres, tant est bien faite la sertissure de toutes ces pierres fines , taillées et polies de nouveau pour l'enchâssement final. Il est,impossible de tant demander à autrui et de tirer tant de soi-même à la fois. Le XYll*^ siècle avait aimé, imité la Grèce et Kome, mais sans jamais remonter, sauf quelques exceptions , comme Fénelon dans son Télémaque, comme La Fontaine ou Racine, jusqu'à la simplicité antique. Le XVIW siècle ne comprit guère l'antiquité grecque, que Voltaire même trouvait grossière. La poésie se desséchait dans la déclamation philosophique , dans la description inexacte et infidèle de

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la nature^ et dans une fausse sensibilité qui allait de la fadeur au libertinage, sans s'arrêter à la délicatesse ou à la passion Quand on compare André Chénier à Lebrun, si froid dans l'élégie, si tendu dans ses odes gonflées de métaphores à peine compréhensibles, si emphatique dans ses hymnes officiels • à Saint-Lambert, si stérile en pleine abondance des Saisons ; à Delille, d'une si pédante élégance- à Dorât, toujours vague et prétentieux ; à Léonard, à Florian, à Berquin, dont les idylles enfantines et les plates romances ne supportent plus la lecture ; à Parny, à Bertin, plus licencieux san's être plus naturels, et dont la sensualité créole n'a même pas gardé , dans ses caprices erotiques, les morbides langueurs du climat natal ; quand on le rapproche enfin de tous ces versificateurs qui ont chanté la nature sans en communiquer la sensation, et l'amour sans en allumer la flamme, c'est alors que l'on mesure V étendue de la réforme que préparaient à notre poésie fatiguée, épuisée, l'imagination riante et la ferme intelligence de Chénier!

/ Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Cette idée, il l'a mainte fois reprise et développée, en prose ou en vers. Son poème de l''Invention tout entier est un art poétique, complémentaire de ceux d'Horace et de Boileau, allant plus haut et plus loin. Toute sa théorie est là, toute sa doctrine.

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