VIII ANDRE CHENIER
les deux amis, comme un ironique adieu, du regret de mourir exprimé par André dans un cri suprême et un geste désespéré^ tout cela est pure légende, mise en scène accréditée par le premier éditeur et partout reproduite. Ce quont dit Chénier et Koucher, nul na du l'entendre ou le redire ; les bourreaux n'ont point parlé. Le roman a embelli l'histoire, qui n'a pas besoin d'être arrangée pour être touchante ou terrible. De ces deux poètes quil est juste d'unir un instant dans cette notice, comme ils ont été unis dans la mort, l'un, avec un talent contesté mais sincère, était un cœur généreux, un citoyen digne de mourir à côté de Chénier et pour la même cause • l'autre était assurément l'un des plus nobles génies et iune des plus belles âmes dont la France puisse se faire honneur, depuis qu'elle sait ce qu'elle a perdu en lui et quelles promesses il faisait à l'avenir. André Chénier n'avait pas trente-deux ans. Des coups furieux que la Terreur expirante a frappés, celui-là est le plus douloureux et le plus inexpiable.
André Chénier naquit le 3o octobre 1762, à Galata (Constantinople) , dans le bâtiment actuel de la Banque ottomane. Son père, Louis de Chénier, habitait cette ville depuis quatorze ans. Né en 1722,
SA VIE ET SES POÉSIES
aux environs de Limoux, dans l'Aude^ il était allé en Orient comme député du con-imerce du Languedoc et avait été choisi par l'ambassadeur de France en Turquie, le comte des Alleurs, pour remplir les fonctions de consul général, dans lesquelles il fut confirmé par le comte de Vergennes, devenu ambassadeur en 1755. M. de Chénier épousa à Constantinople une jeune Grecque d'une rare beauté, M''^ Santi l'Homaka, originaire de Chypre et de la famille des Lusignan, instruite, spirituelle et distinguée, amie des arts et des lettres, et qui ce même écrit sur les danses grecques et sur les enterrements et les tombeaux de la Grèce chrétienne des pages délicates et ingénieuses qu'on a publiées. On sait qu'une sœur de M"^^ de Chénier épousa M. Amie, député du commerce de Marseille en Turquie, et fut la grand'mère de M. Thiers. M>^^ Louis de Chénier eut, pendant son séjour à Constantinople, quatre fis et quatre filles, dont trois moururent toutes jeunes. Rentre en France en 1765, M. de Chénier fut envoyé, deux ans après, comme chargé d'affaires, au Maroc, où // resta jusqu'en i 784; une maladie l'obligea à prendre sa retraite. Pendant ce temps, sa femme demeura à Paris pour y diriger l'éducation de ses enfants. André, ou Saint-André , comme on l'appela longtemps, était le troisième fils. A huit ans, il alla passer un été dans l'Aude, chez une tante, et les 'iouvenirs de ce voyage laissèrent dans sa mémoire