LIVRE I — MEDITATIONS, VOYAGES loS
Si je chante les dieux ou les héros, soudain Ma langue balbutie et se travaille en vain; Si je chante l'Amour, ma chanson d'elle-même S'écoule de ma bouche et vole à ce que j'aime.
Oh! puisse le ciseau qui doit trancher mes jours
Sur le sein d'une belle en arrêter le cours !
Qu'au milieu des langueurs, au milieu des délices,
Achevant de Vénus les plus doux sacrifices.
Mon âme, sans efforts, sans douleurs, sans combats,
Se dégage et s'envole, et ne le sente pas !
Qu'attiré sur ma tombe, où la pierre luisante
Offrira de ma fin l'image séduisante.
Le voyageur ému dise avec un soupir :
« Ainsi puissé-je vivre et puissé-je mourir! »
A DE PANGE
De Pange, le mortel dont l'âme est innocente, Dont la vie est paisible et de crimes exempte. N'a pas besoin du fer qui veille autour des rois, Des flèches dont le Scythe a rempli son carquois, Ni du plomb que l'airain vomit avec la flamme. Incapable de nuire, il ne voit dans son âme Nulle raison de crainte, et, loin de s'alarmer, Confiant, il se livre aux délices d'aimer.
.o6 ELEGIES
O de Pange ! ami sage, est bien fou qui s'ennuie î Si les destins deux fois nous permettaient la vie, L'une pour les travaux et les soins vigilants, L'autre pour les amours, les plaisirs nonchalants, On irait d'une vie âpre et laborieuse Vers l'autre vie au moins pure et voluptueuse. Mais, si nous ne vivons, ne mourons qu'une fois. Eh! pourquoi, malheureux, sous de bizarres lois Tourmenter cette vie et la perdre sans cesse, Haletants vers le gain, les honneurs, la richesse; Oubliant que le sort, immuable en son cours, Nous fit des jours mortels, et combien peu de jours! Sans les dons de Vénus, quelle serait la vie? Dès l'instant où Vénus me doit être ravie. Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux.
Humains, nous ressemblons aux feuilles d'un ombrage
Dont au faîte des cieux le soleil remonté
Rafraîchit dans nos bois les chaleurs de l'été.
Mais l'hiver, accourant d'un vol sombre et rapide,
Nous sèche, nous flétrit, et son souffle homicide
Secoue et fait voler, dispersés dans les vents,
Tous ces feuillages morts qui font place aux vivants.
La Parque, sur nos pas, fait courir devant elle
Midi, le soir, la nuit, et la nuit éternelle.
Et par grâce, à nos yeux qu'attend le long sommeil,
Laisse voir au matin un regard du soleil.
Quand cette heure s'eniuit, de nos regrets suivie,
La mort est désirable, et vaut mieux que la vie.
O jeunesse rapide! ô songe d'un moment!
Puis l'infirme vieillesse, arrivant tristement.