LIVRE I — MEDITATIONS, VOYAGES lOi
A voir mon vers au rire, aux pleurs abandonné,
De rose ou de cyprès par elle couronné.
Par la lyre attendris, les rochers du Riphée
Se pressaient, nous dit-on, sur les traces d'Orphée;
Des murs fils de la lyre ont gardé les Thébains;
Arion à la lyre a dû de longs destins.
Je lui dois des plaisirs : j'ai vu plus d'une belle,
A mes accents émue, accuser l'infidèle
Qui me faisait pleurer et dont j'étais trahi,
Et souhaiter l'amour de qui le sent ainsi.
Mais, dieux! que de plaisir quand, muette, immobile,
Mes chants font soupirer ma naïve Camille;
Quand mon vers, tour à tourhumble, doux, outrageant,
Eveille sur sa bouche un sourire indulgent;
Quand, ma voix altérée enflammant son visage,
Son baiser vole et vient l'arrêter au passage !
Oh! je ne quitte plus ces bosquets enchanteurs
Où rêva mon Tibulle aux soupirs séducteurs,
Où le feuillage encor dit Corinne charmante,
Où Cynthie est écrite en l'écorce odorante,
Où les sentiers français ne me conduisaient pas,
Où mes pas de Le Brun ont rencontré les pas.
Ainsi, que mes écrits, enfants de ma jeunesse, Soient un code d'amour, de plaisir, de tendresse ; Que partout de Vénus ils dispersent les traits; Que ma voix, que mon âme, y vivent à jamais; Qu'une jeune beauté, sur la plume et la soie, Attendant le mortel qui fait toute sa joie, S'amuse à mes chansons, y médite à loisir Les baisers dont bientôt elle veut l'accueillir. Qu'à bien aimer tous deux mes chansons les excitent;
Qu'ils s'adressent mes vers, qu'ensemble ils les récitent; Lassés de leurs plaisirs, qu'au feu de mes pinceaux Ils s'animent encore à des plaisirs nouveaux; Qu'au matin sur sa couche, à me lire empressée, Lise du cloître austère éloigne sa pensée ; Chaque bruit qu'elle entend, que sa tremblante main Me glisse dans ses draps et tout près de son sein ; Qu'un jeune homme, agité d'une flamme inconnue^ S'écrie aux doux tableaux de ma Muse ingénue : « Ce poète amoureux, qui me connaît si bien, Quand il a peint son cœur, gvait lu dans le mien. »
Les esclaves d'Amour ont tant versé de pleurs ! S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs ! Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille Les Muses contre lui nous offrent un asile; Les Muses, seul objet de mes jeunes désirs, Mes uniques amours, mes uniques plaisirs. L'Amour n'ose troubler la paix de ce rivage. Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage, Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi. Chastes Muses, veillez, veillez toujours sur moi
Maisnon, le dieu d'amour n'est pointl'effroides Muses; Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses Le cœur qui n'aime rien a beau les implorer, Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer. Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire : C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre.