LIVRE 1 — MÉDITATIONS, VOYAGES
Souvent à vos festins, qu'égaya ma jeunesse,
Au milieu des éclats d'une vive allégresse,
Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux,
Sans doute vous direz : « Que n'est-il avec nous! »
Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs; Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs. Mais, oh! que mollement reposera ma cendre, Si parfois, un penchant impérieux et tendre Vous guidant vers la tombe où je suis endormi. Vos yeux en approchant pensent voir leur ami; Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire ; Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu, L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu ! Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne ; Que jamais les douleurs, par de cruels combats, N'allument dans vos flancs un pénible trépas; Que la joie en vos cœurs ignore les alarmes; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes; Que vos heureux destins, les délices du ciel. Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel, Et non sans quelque amour paisible et mutuelle. Et, quand la mort viendra, qu'une amante fidèle, Près de vous désolée, en accusant les dieux. Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.
iio ELEGIES
Souffre un moment; encor; tout n'est que changement. L'axe tourne, mon cœur; souffre encore un moment, La vie est-elle toute aux ennuis condamnée? (L'hiver ne glace point tous les mois de l'année. L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux ; Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries, S'étendre mollement sur l'herbe des prairies. C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé, Pour mieux goûter le calme il faut avoir passé Des pénibles détroits d'une vie orageuse Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse. La Fortune, arrivant à pas inattendus, Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus : On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage, Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil, Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil.
Toi qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles.
Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles;
Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant.
De diamant, d'azur, d'émeraudes ardent,
Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde,
Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde.
Brillante déité! tes riches favoris
Te fatiguent sans cesse et de vœux et de cris :
Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine !