LIVRE î —MEDITATIONS, VOYAGES ii
Vous conter mon destin, nos projets, nos plaisirs, Et mes derniers discours et mes derniers soupirs.
Vivez heureux ! gardez ma mémoire aussi chère, Soit que je vive encor, soit qu'en vain je Tespère. Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans les douze palais où résident les mois. D'une double moisson la grange sera pleine, Avant que dans vos bras la voile nous ramène. Si longtemps autrefois nous n'étions point perdus! Aux plaisirs citadins tout l'hiver assidus, Quand les jours repoussaient leurs bornes circonscrites Et des nuits à leur tour usurpaient les limites, Comme oiseaux du printemps, loin du nid paresseux, Nous visitions les bois et les coteaux vineux. Les peuples, les cités, les brillantes naïades; £t l'humide départ des sinistres Pléiades Nous renvoyait chercher la ville et ses plaisirs, Ou, souvent rassemblés, livrés à nos loisirs, Honteux d'avoir trouvé nos amours infidèles, Disputer des beaux-arts, de la gloire et des belles. Ah! nous ressemblions, arrêtés ou flottants, Aux fleuves, comme nous voyageurs inconstants. Ils courent à grand bruit; ils volent, ils bondissent; Dans les vallons riants leurs flots se ralentissent. Quand l'hiver, accourant du blanc sommet des monts, Vient mettre un frein de glace à leurs pas vagabonds, 1 Ils luttent vainement, leurs ondes sont esclaves; Mais le printemps revient amollir leurs entraves, Leur frein s'use et se brise au souffle du zéphyr, Et l'onde en liberté recommence à courir.
André Chénier. i5
vi4 ELEGIES
De l'art de Pyrgotèle élève ingénieux, Dont, à l'aide du tour, le fer industrieux Aux veines des cailloux du Gange ou de Syrie Sait confier les traits de la jeune Marie, Grave sur l'améthyste ou l'onyx étoile Ce que d'elle aujourd'hui les dieux m'ont révélé. Souvent, lorsqu'au transport mon âme s'abandonne L'harmonieux démon descend et m'environne. Chante; et ses ailes d'or, agitant mes cheveux. Rafraîchissent mon front qui bouillonne de feux. Il m'a dit ta naissance, ô jeune Florentine! C'est vous, nymphes d'Arno, qui des bras de Lucine Vîntes la recueillir, et vos riants berceaux L'endormirent au bruit de l'onde et des roseaux; Et Phœbus, du Cancer hôte ardent et rapide, Ne pouvait point la voir, dans cette grotte humide Sous des piliers de nacre entourés de jasmin, Reposer sur un lit de pervenche et de thym. Abandonnant les fleurs, de sonores abeilles Vinrent en bourdonnant sur ses lèvres vermeilles S'asseoir et déposer ce miel doux et flatteur Qui coule avec sa voix et pénètre le cœur. Reine aux yeux éclatants, la belle Poésie Lui sourit et trempa sa bouche d'ambroisie, Arma ses faibles mains des fertiles pinceaux Qui font vivre la toile en magiques tableaux. Et mit dans ses regards ce feu, cette âme pure Qui sait voir la beauté, fille de la nature.