LIVRE I — MÉDITATIONS, VOYAGES ii
Une lyre aux sept voix lui faisait écouter Les sons que Pausilippe est fier de répéter; Et les douces Vertus et les Grâces décentes, Les bras entrelacés, autour d'elle dansantes, Veillaient sur son sommeil, et surent la cacher A Vénus, à l'Amour, qui brûlaient d'approcher; Et puis, au lieu de lait, pour nourrir son enfance, Mêlèrent la candeur, la gaîté, l'indulgence, La bienveillance amie au sourire ingénu, Et le talent modeste à soi seul inconnu, Et la sainte fierté que nul revers n'opprime, La paix, la conscience ignorante du crime, La simplicité chaste aux regards caressants, Près de qui les pervers deviendraient innocents.
Artiste, pour l'honneur de ton durable ouvrage, Graves-y tous ces dons brillants sur son visage. Grave, si tu le peux, son âme et ses discours, Sa voix, lien puissant d'où dépendent nos jours, Les jours de ses amis, troupe heureuse et fidèle, Qui vivent tous pour elle, et qui mourraient pour elle. De la seule beauté le flambeau passager Allume dans les sens un feu prompt et léger; Mais les douces Vertus et les Grâces décentes N'inspirentaux cœurs purs quedes flammes constantes.
Que ton œil voyageur de peuples en déserts Parcoure l'ancien monde et traverse les mers : Rome antique partout, Rome, Rome immortelle.
w6 ELEGIES
Vit et respire, et tout semble vivre par elle. De l'Atlas au Liban, de l'Euphrate au Bétis, Du Tage au Rhin glacé, de l'Elbe au Tanaïs, Et des flots de l'Euxin à ceux de THyrcanie, Partout elle a gravé le sceau de son génie. Partout de longs chemins, des temples, des cités. Des ponts, des aqueducs en arcades voûtés. Des théâtres, des forts assis sur des collines, Des bains, de grands palais ou de grandes ruines, Gardent, empreints encor d'une puissante main, Et cette Rome auguste et le grand nom romain; Et d'un peuple ignorant les débiles courages, Etonnés et confus de si vastes ouvrages, Aiment mieux assurer que de ces monuments Le bras seul des démons jeta les fondements.
Partons, la voile est prête, et Byzance m'appelle.
Je suis vaincu; je suis au joug d'une cruelle.
Le temps, les longues mers, peuvent seuls m'arracher
Ses traits que, malgré moi, je vais toujours chercher;
^on image partout à mes yeux répandue.
Et les lieux qu'elle habite, et ceux oîi je l'ai vue,
Son nom qui me poursuit, tout offre à tout moment
Au feu qui me consume un funeste aliment.
Ma chère liberté, mon unique héritage.
Trésor qu'on méconnaît tant qu'on en a l'usage,
Si doux à perdre, hélas! et sitôt regretté.
M'attends-tu sur ces bords, ma chère liberté?