LIVRE I — MÉDITATIONS, TOYAGES
/lore embaume les airs ; ils n'ont que de beaux cieux. Aux plus arides bords Tempe rit à leurs yeux. A leurs yeux tout est pur comme leur âme est pure; Leur asile est plus beau que toute la nature. La grotte, favorable à leurs embrassements, D'âge en âge est un temple honoré des aman^r O rives du Pénée! antres, vallons, prairies, Lieux qu'Amour a peuplés d'antiques rêveries; Vous, bosquets d'Anio; vous, ombrages fleuris Dont l'épaisseur fut chère aux nymphes du Liris; Toi surtout, ô Vaucluse ! ô retraite charmante! Oh! que j'aille y languir aux bras de mon amante; De baisers, de rameaux , de guirlandes lié. Oubliant tout le monde, et du monde oublié! Ah ! que ceux qui, plaignant l'amoureuse souffrance, N'oîit connu qu'une oisive et morne indifférence, En bonheur, en plaisir, pensent m'avoir vaincu : Ils n'ont fait qu'exister, l'amant seul a vécu.
Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères Chacun d'un front serein déguise ses misères. Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui Envie un autre humain qui se plaint comme lui. Nul des autres mortels ne mesure les peines, C^'ils savent tous cacher comme il cache les siennes; Et chacun, l'œil en pleurs, en son cœur douloureux "je dit : « Excepté moi, tout le monde est heureux. » Ils sont tous malheureux. Leur prière importune Crie et demande au Ciel de changer leur fortune.
Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs, Ils trouvent qu^ils n'ont fait que changer de malneurs.
Sans parents, sans amis et sans concitoyens,
Oublié sur la terre et loin de tous les miens.
Par les vagues jeté sur cette île farouche,
Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche.
Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort.
Je compte les moments, je souhaite la mort ;
Et pas un seul ami dont la voix m'encourage,
Qui près de moi s'asseye, et, voyant mon visage
Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein,
Me dise : « Qu'as-tu donc? » et me presse la maiî\ •
O nécessité dure ! ô pesant esclavage ! O sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge, Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs. Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs!
Souvent, las d'être esclave et de boire la lie
De ce calice amer que l'on nomme la vie.
Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité;
Je souris à la mort volontaire et prochaine;
Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne;
Le fer libérateur qui percerait mon sein