LIVRE II — CAMILLE
Plutôt que d'être heureuse à grossir tes conquêtes, D'aller chercher toi-même et désirer des fêtes, Ou sourire le soir, assise au coin d'un bois, Aux éloges rusés d'une flatteuse voix, Comme font trop souvent de jeunes infidèles, Sans songer que le Ciel n'épargne point les belles. Invisible, inconnu, dieux! pourquoi n'ai-je pas Sous un voile étranger accompagné tes pas ? J'ai pu de ton esclave, ardent, épris de zèle. Porter, comme le cœur, le vêtement fidèle. Quoi! d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins, Devinent tes pensers, tes ordres, tes besoins! Et, quand d'âpres cailloux la pénible rudesse De tes pieds délicats offense la faiblesse. Mes bras ne sont point là pour presser lentement Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant ! Ah! ce n'est point aimer que prendre sur soi-même De pouvoir vivre ainsi loin de l'objet qu'on aime. Il fut un temps, Camille, où plutôt qu'à me fuir Tout le pouvoir des dieux t'eût contrainte à mourir!
Et puis d'un ton charmant ta lettre me demande Ce que je veux de toi, ce que je te commande! Ce que je veux? dis-tu. Je veux que ton retour Te paraisse bien lent; je veux que nuit et jour Tu m'aimes. (Nuit et jour, hélas ! je me tourmente !) Présente au milieu d'eux, sois seule, sois absente; Dors en pensant à moi; rêve-moi près de toi; Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi.
Au retour d'un festin, seule, ô dieux! sur ta couche, Si cet heureux papier s'approchait de ta bouche !
Enfermé dans la soie, oh! si ta belle main Daignait le retrouver, le presser sur ton sein! Je le saurai ; l'Amour volera me le dire. Dans l'âme d'un poète un dieu même respire; Et ton cœur ne pourra me faire un si grand bien, Sans qu'un transport subit avertisse le mien. Fais-le naître, ô Camille. Alors toutes mes peines S'adoucissent ; alors, dans mes paisibles veines, Mon sang coule en flots purs et de lait et de miel. Et mon âme se croit habitante du ciel !