LIVRE II — CAMILLE iSy
Près d'elle, tout, comme elle, est touchant, gracieux; Tout est aimable et doux, et moins doux que ses yeux ; Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville, Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille, Et moi, toujours l'amant trop prompt à s'enflammer, Qu'elle outrage, qui l'aime, et veut toujours l'aimer.
O lignes que sa main, que son cœur a tracées ! O nom baisé cent fois! craintes bientôt chassées! Oui, cette longue route et ces nouveaux séjours. Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours, Ma mémoire, partout sont tes chères compagnes. Dis vrai, suis-je avec toi dans ces riches campagnes Où du Rhône indompté l'Arve trouble et fangeux Vient grossir et souiller le cristal orageux.'*
Ta lettre se promet qu'en ces nobles rivages Où Sénart épaissit ses immenses feuillages. Des vers pleins de ton nom attendent ton retour, Tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour. Heureux qui, tourmenté de flammes inquiètes, Peut du Permesse encor visiter les retraites, Et, loin de son amante égayant sa langueur. Calmer par des chansons les troubles de son cœur ! Camille, où tu n'es point, moi, je n'ai pas de Muse. Sans toi, dans ses bosquets Hélicon me refuse ; Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts. Et les chœurs d'Apollon méconnaissent ma voix. Ces regards purs et doux, que sur ce coin du monde
i38 ÉLÉGIES
Verse d'un ciel ami l'indulgence féconde ,
N'éveillent plus mes sens ni mon âme. Ces bords
Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors,
Ces ombrages n'ont plus d'aimables rêveries,
Et l'ennui taciturne habite ces prairies.
Tu fis tous leurs attraits : ils fuyaient avec toi
Sur le rapide char qui t'éloignait de moi.
Errant et fugitif, je demande Camille
A ces antres, souvent notre commun asile ;
Ou je vais te cherchant dans ces murs attristés,
Sous tes lambris, jamais par moi seul habités,
Où ta harpe se tait, où la voûte sonore
Fut pleine de ta voix et la répète encore;
Où tous ces souvenirs cruels et précieux
D'un humide nuage obscurcissent mes yeux.
Mais pleurer est amer pour une belle absente ;
Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante,
Pour la voir s'attendrir, caresser vos douleurs.
Et de sa belle main vous essuyer vos pleurs.
Vous baiser, vous gronder, jurer qu'elle vous aime^
Vous défendre une larme et pleurer elle-même.
Eh bien! sont-ils bien tous empressés à te voir?
As-tu sur bien des cœurs promené ton pouvoir?
Vois-tu tes jours suivis de plaisir et de gloire.
Et chacun de les pas compter une victoire?
Oh ! quel est mon bonheur si, dans un bal bruyant,
Quelque belle tout bas te reproche en riant
D'un silence distrait ton âme enveloppée,
Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée !
Mais, dieux! puisses-tu voir sous un ennui rongeur
De ta chère beauté fléhir toute la fleur,