‹ Œuvres poétiquesChapitre 90 sur 121 · LIVRE II — CAMILLE · texte numérisé non relu

LIVRE II — CAMILLE

Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles! Oh ! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté Où trois pâtres héros ont à la liberté Rendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière ! Faible, dormant encor sur le sein de ma mère, Oh! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux, Ces fleuves, ces torrents, qui, de leurs froids berceaux, Viennent du bel Hasli nourrir les doux ombrages! Hasli ! frais Elysée! honneur des pâturages! Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé, Où l'Aar roule un or pur en son onde semé. Là je verrais, assis dans ma grotte profonde, La génisse traînant sa mamelle féconde.

Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent, A pas lents agiter sa cloche au son d'argent, Promener près des eaux sa tête nonchalante, •Ou de son large flanc presser l'herbe odorante. Le soir, lorsque plus loin s'étend l'ombre des monts, Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds. Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes. Cet air que d'Appenzel répètent les montagnes. Si septembre, cédant au long mois qui le suit. Marquait de froids zéphyrs l'approche de la nuit. Dans ses flancs colorés une luisante argile Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille, Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour, Un mélèze odorant attendrait mon retour. Une rustique épouse, et soigneuse et zélée. Blanche (car sous l'ombrage, au sein de la vallée. Les fureurs du soleil n'osent les outrager), M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger, Le lait enfant des sels de ma prairie humide.

Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide, En un globe fondant sous ses mains épaissi, En disque savoureux à la longue durci ; Et cependant sa voix simple et douce et légère Me chanterait les airs que lui chantait sa mère.

Hélas ! aux lieux amers où je suis enchaîné. Ce repos à mes jours ne fut point destiné. J'irai : je veux jamais ne revoir ce rivage. Je veux, accompagné de ma muse sauvage, Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds, Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons. Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse. Je vole, je parcours la cime harmonieuse Où souvent de leurs cieux les anges descendus, En des nuages d'or mollement suspendus, Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée. O lac fils des torrents ! ô Thun, onde sacrée ! Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts Qui contenez ses flots pressés de toutes parts! Salut , de la nature admirables caprices , Où les bois, les cités, pendent en précipices! Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus; Je veux , jouet errant de vos sentiers confus. Foulant de vos rochers la mousse insidieuse. Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse ; Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux. Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux, Voûte obscure où s'étend et chemine en silence L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance, Ah! sous tes murs, sans doute, un cœur trop agité Retrouvera la loie et la tranquillité!

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