LIVRE III — FANNY t-j
Mes pénates secrets couronnés de rameaux, D'où souvent les monts et les plaines
Vont dirigeant mes pas aux campagnes prochaines, Sous de triples cintres d'ormeaux.
Les chars, les royales merveilles,
Des gardes les nocturnes veilles, Tout a fui; des grandeurs tu n'es plus le séjour.
Mais le sommeil, la solitude.
Dieux jadis inconnus, et les arts, et l'étude,
Composent aujourd'hui ta cour.
Ah! malheureux! à ma jeunesse Une oisive et morne paresse jNe laisse plus goûter les studieux loisirs.
Mon âme, d'ennui consumée, ('endort dans les langueurs; louange et renommée N'inquiètent plus mes désirs.
L'abandon, l'obscurité, l'ombre,
Une paix taciturne et sombre, ^oilà tous mes souhaits. Cache mes tristes jours.
Et nourris, s'il faut que je vive, )e mon pâle flambeau la clarté fugitive
Aux douces chimères d'amours.
L'âme n'est point encor flétrie,
La vie encor n'est point tarie, Juand un regard nous trouble et le cœur et la voix;
Qui cherche les pas d'une belle, itui peut ou s'égayer ou gémir auprès d'elle
De ses jours peut porter le poids.
i8o ELEGIES
J'aime; je vis. Heureux rivage!
Tu conserves sa noble image, Son nom qu'à tes forêts j'ose apprendre le soir,
Quand, l'âme doucement émue, J'y reviens méditer l'instant où je l'ai vue,
Et l'instant où je dois la voir.
Pour elle seule encore abonde
Cette source, jadis féconde, Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux.
Sur mes lèvres tes bosquets sombres Forment pour elle encor ces poétiques nombres,
Langage d'amour et des dieux.
Ah! témoin des succès du crime,
Si l'homme juste et magnanime Pouvait ouvrir son cœur à la félicité,
Versailles, tes routes fleuries.
Ton silence fertile en belles rêveries,
N'auraient que joie et volupté.
Mais souvent tes vallons tranquilles,
Tes sommets verts, tes frais asiles, Tout à coup à mes yeux s'enveloppent de deuiL
J'y vois errer l'ombre livide D'un peuple d'innocents qu'un tribunal perfide
Précipite dans le cercueil.
A LE BRUN
u'uN autre soit jaloux d'illustrer sa mémoire;
Moi, j'ai besoin d'aimer. Qu'ai-je besoin de gloire. S'il faut, pour obtenir ses regards complaisants, A l'ennui de l'étude immoler mes beaux ans; S'il faut, toujours errant, sans lien, sans maîtresse, Étouffer dans mon cœur la voix de la jeunesse, Et sur un lit oisif, consumé de langueur , D'une nuit solitaire accuser la longueur? Aux sommets où Phœbus a choisi sa retraite, Enfant, je n'allai point me réveiller poète: Mon cœur, loin du Permesse, a connu dans un jour Les feux de Calliope et les feux de l'amour. L'amour seul dans mon âme a créé le génie ; L'amour est seul arbitre et seul dieu de ma vie. En faveur de l'amour quelquefois Apollon Jusqu'à moi volera de son double vallon.
iS2 EPITRES
Mais que tous deux alors ils donnent à ma bouche
Cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche;
Cette voix qui dispose à ne refuser rien,
Cette voix des amants le plus tendre lien !
Puisse un coup d'œil flatteur, provoquant mon homm
A ma langue incertaine inspirer du courage!
Sans dédain, sans courroux, puissé-je être écouté!
Puisse un vers caressant séduire la beauté I
Et si Je puis encore, amoureux de sa chaîne,
Célébrer mon bonheur ou soupirer ma peine ;
Si je puis, par mes sons touchants et gracieux,
Aller grossir un jour ce peuple harmonieux
De cygnes dont Vénus embellit ses rivages
Et se plaît d'égayer les eaux de ses bocages,
Sans regret, sans envie, aux vastes champs de l'air
Mes yeux verront planer Toiseau de Jupiter.
Sans doute, heureux celui qu'une palme certaine
Attend victorieux dans l'une et l'autre arène;
Qui, tour à tour convive et de Gnide et des cieux,
Des bras d'une maîtresse enlevé chez les dieux.
Ivre de volupté, s'enivre encor de gloire.
Et qui, cher à Vénus et cher à la victoire.
Ceint des lauriers du Pinde et des fleurs de Paphos,
Soupire l'élégie et chante les héros.
Mais qui sut à ce point, sous un astre propice
Vaincre du Ciel jaloux l'inflexible avarice?
Qui put voir en naissant, par un accord nouveau.
Tous les dieux à la fois sourire à son berceau ?
Un seul a pu franchir cette double carrière :
C'est lui qui va bientôt, loin des yeux du vulgaire,
Inscrire sa mémoire aux fastes d'Hélicon,
A LE BRUN i85
Digne de la nature et digne de Buffon. Fortunée Agrigente, et toi, reine orgueilleuse, Rome, à tous les combats toujours victorieuse, Du poids de vos grands noms nous ne gémirons plus. Par l'ombre d'Empédocle étions-nous donc vaincus? Lucrèce aurait pu seul, aux flambeaux d'Épicure, Dans ses temples secrets surprendre la nature? La nature aujourd'hui de ses propres crayons Vient d'armer une main qu'éclairent ses rayons.
C'est toi qu'elle a choisi ; toi, par qui l'Hippocrène
Mêle encore son onde à l'onde de la Seine;
Toi, par qui la Tamise et le Tibre en courroux
Lui porteront encordes hommages jaloux;
Toi qui la vis couler plus lente et plus facile
Quand ta bouche animait la flûte de Sicile;
Toi, quand l'amour trahi te fit verser des pleurs,
Qui l'entendis gémir et pleurer tes douleurs.
Malherbe tressaillit au delà du Ténare
A te voir agiter les rênes de Pindare;
Aux accents de Tyrtée enflammant nos guerriers,
Ta voix fit dans nos camps renaître les lauriers.
Les tyrans ont pâli quand ta main courroucée
Ecrasa leur Thémis sous les foudres d'Alcée.
D'autres tyrans encor, les méchants et les sots,
Ont fui devant Horace armé de tes bons mots.
Et maintenant, assis dans le centre du monde,
Le front environné d'une clarté profonde,
Tu perces les remparts que t'opposent les cieux,
Et l'univers entier tourne devant tes yeux.
Les fleuves et les mers, les vents et le tonnerre,
Tout ce qui peuple l'air, et Téthys, et la terre,
A ta voix accouru, s'offrant de toutes parts, Rend compte de soi-même et s'ouvre à tes regards. De Terreur vainement les antiques prestiges Voudraient de la nature étouffer les vestiges; Ta main les suit partout, et sur le diamant Ils vivront, de ta gloire éternel monument.
Mais toi-même, Le Brun, que l'amour d'Uranie Guide à tous les sentiers d'où la mort est bannie ; Qui, roi sur l'Hélicon, de tous ses conquérants Réunis dans ta main les sceptres différents; Toi-même, quel succès, dis-moi, quelle victoire Chatouille mieux ton cœur du plaisir de la gloire? Est-ce lorsque Buffon et sa savante cour Admirent tes regards qui fixent l'œil du jour; Qu'aux rayons dont l'éclat ceint ta tête brillante Ils suivent dans les airs ta route étincelante, Animent de leurs cris ton vol audacieux. Et d'un œil étonné te perdent dans les cieux? Ou lorsque, de l'amour interprète fidèle, Ta naïve Erato fait sourire une belle; Que son âme se peint dans ses regards touchants, Et vole sur sa bouche au-devant de tes chants ; Qu'elle interrompt ta voix, et d'une voix timide S'informe de Fanni, d'Eglé, d'Adélaïde, Et, vantant les honneurs qui suivent tes chansons^ Leur envie un amant qui fait vivre leurs noms?
A LE BRUN ET A BRAZAIS i85
ÏI
Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine, Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne; Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé, Sans qui de Punivers je vivrais exilé; Depuis que de Pandore un regard téméraire Versa sur les humains un trésor de misère, Pensez-vous que du Ciel l'indulgente pitié 'Leur au fait un présent plus beau que l'amitié ?
Ah ! si quelque mortel est né pour la connaître, C'est nous, âmes de feu, dont l'amour est le maître. Le cruel trop souvent empoisonne ses coups; Elle garde à nos cœurs ses baumes les plus doux. Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide, Qui près de la beauté rougit et s'intimide, Et, d'un pouvoir nouveau lentement dominé, Par l'appât du plaisir doucement entraîné, Crédule, et sur la foi d*'un sourire volage, A cette mer trompeuse et se livre et s'engage! Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux, Ses cris accuseront l'inconstance des dieux! Combien il frémira d'entendre sur sa tête Gronder les aquilons et la noire tempête,
i86 EPITRES
Et d'écueils en écueils portera ses douleurs, Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs! Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage. Viendra le recueillir, le pousser au rivage, Endormir dans ses flancs le poison ennemi, Réchauffer dans son sein le sein de son ami, Et de son fol amour étouffer la semence. Ou du moins dans son cœur ranimer l'espérance! Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien. Au repos d'un ami sacrifier le sien !
Plaindre de s'immoler l'occasion ravie.
Etre heureux de sa joie et vivre de sa vie!
Si le Ciel a daigné d'un regard amoureux
Accueillir ma prière et sourire à mes vœux.
Je ne demande point que mes sillons avides
Boivent l'or du Pactole et ses trésors liquides,
Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné,
Pare mon cœur esclave au Louvre prosterné.
Ni même, vœu plus doux ! que la main d'Uranie
Embellisse mon front des palmes du génie ;
Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras;
Se partagent ma vie et pleurent mon trépas;
Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire
A consacré les noms au temple de Mémoire,
Plutôt que leurs talents, inspirent à mon cœur
Les aimables vertus qui firent leur bonheur;
Et que de l'amitié ces antiques modèles
Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles.
Si le feu qui respire en leurs divins écrits
D'une vive étincelle échauffa nos esprits;
Si leur gloire en nos cœurs souflie une noble envie,
Oh ! suivons donc aussi l'exemple de leur vie : Gardons d'en négliger la plus belle moitié ; Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié. Horace , loin des flots qui tourmentent Cythère, Y retrouvait d'un port l'asile salutaire; Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours, Prêta de l'amitié les utiles secours.
L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie , Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie. Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur, De Gallus expirant consolé le malheur?
Voilà l'exemple saint que mon cœur leur demande. Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande^ Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités Agréer de tes vers les lâches faussetés! Je plains ton abandon, ta douleur solitaire. ' Pas un cœur qui, du tien zélé dépositaire, Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton efl"roi. Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi! Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace. Que des dieux et des. rois l'éclatante disgrâce Nous frappe, leur tonnerre aura trompé leurs mains; Nous resterons unis en dépit des destins. Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle ; Qu'elle arme tous ses traits, nous sommes trois contre elle, Noscœurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats, L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas.
Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse. Que nous importe alors si le dieu du Permesse Dédaigne de nous voir, entre ses favoris, Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris?
i88 ÉPITRES
Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple,
Où la félicité les reçut dans son temple,
Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau.
De leur double laurier su ravir le plus beau.
Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre.
Ils reçurent du Ciel un cœur tel que le nôtre :
Ce cœur fut leur génie, il fut leur Apollon,
Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon.
Castor charme les dieux, et son frère l'inspire.
Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre.
C'est près de Pollion, dans les bras de Varus,
Que Virgile envia le destin de Nisus.
Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine.
N'ai-je pas vu ta Muse au tombeau de Racine,
Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs
Que jadis Simonide anima de ses pleurs?
Et toi, dont le génie, amant de la retraite,
Et des leçons d'Ascra studieux interprète.
Accompagnant Tannée en ses douze palais,
Etale sa richesse et ses vastes bienfaits,
Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée,
Quand ils vont couronner cette vierge adorée
Dont par la main du temps l'empire est respecté,
Et de qui la vieillesse augmente la beauté !
L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre
Ces sentiments du cœur que l'esprit ne peut feindre;
De ses tableaux fardés les frivoles appas
N'iront jamais au cœur dont ils ne viennent pas.
Eh ! comment me tracer une image fidèle
Des traits dont votre main ignore le modèle?
Mais celui qui, dans soi descendant en secret,
Le contemple vivant, ce modèle parfait.
C'est lui qui nous euflamme au feu qui le dévore; Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore ; Lui qui trace, en un vers des Muses agréé, Un sentiment profond que son cœur a créé. Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée.
Calliope jamais daigna-t-elle enflammer Un cœur inaccessible à la douceur d'aimer? Non : l'amour, l'amitié , la sublime harmonie, Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie; Même souffle anima le poète charmant, L'ami religieux et le parfait amant; Ce sont toutes vertus d'une âme grande et fîère. Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière, Aux concerts d'Apollon ne furent point admis, Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis.
Et ceux qui, par leurs mœurs dignes de plus d'estime,
Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime,
Voyez-les, dans des vers divins, délicieux,
Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux ;
Badinage insipide où leur ennui se joue,
Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue.
Voyez si d'une belle un jeune amant épris
A tressailli jamais en lisant leurs écrits;
Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes,
De la sainte amitié respirèrent les flammes.
O peuple de héros, exemples des mortels!
C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels;
C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène,
Aux temps sanctifiés par la vertu romaine;
Quand l'âme de Lélie animait Scipion,
Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion; C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie, Où les vertus étaient les lois de la patrie. O demi-dieux amis ! Atticus, Cicéron, Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron ! Ces héros, dans le sein de leur ville perdue, S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue. Unis par la vertu, la gloire, le malheur. Les arts et l'amitié consolaient leur douleur. Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile N'eût été pour le sage un désirable asile, Quand du Tibre avili le spectre ensanglanté Armait la main du vice et la férocité ; Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage ; Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat, Etaient pour l'apaiser l'offrande du Sénat! Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique, Vous tous dignes enfans de la patrie antique, Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux, Braver du scélérat les indignes faisceaux, Du lâche délateur l'impudente richesse.
Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs, Garder une patrie, et des lois, et des mœurs; Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure. Les flots contagieux de cette mer impure; Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux, Sur ce monde profane un monde vertueux.
Oh ! viens rendre à leurs noms nos âmes attent/^ss. Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives.
Viens, viens : que nos climats, par ton souffle épurés,
Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés.
Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heure iS2
Descendre des vertus la troupe radieuse,
De ces filles du Ciel qui naissent dans ton sein,
Et toutes sur tes pas se tiennent par la main.
Ranime les beaux-arts, éveille leur génie,
Chasse de leur empire et la haine et l'envie:
Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avilis;
Pour conserver leur trône ils doivent être unis.
Alors de l'univers ils forcent les hommages :
Tout, jusqu'à Plutus même, encense leurs images;
Tout devient juste alors; et le peuple et les grands.
Quand l'homme est respectable, honorent les talents.
Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle
La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle :
La main de Phidias créa des immortels,
Et Smyrne à son Homère éleva des autels.
Nous, amis, cependant, de qui la noble audace
Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse,
Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis.
Soyons cités comme eux entre les vrais amis;
Qu'au delà du trépas notre âme mutuelle
Vive et respire encor sur la lyre immortelle;
Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux
Soient pour tous les amis un code précieux.
Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées;
Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées.
Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour
D'être chez leurs neveux imités à leur tour.
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A LE BRUN
Laisse gronder le Rhin et ses flots destructeurs, Muse; va de Le Brun gourmander les lenteurs. Vole aux bords fortunés où les champs d'Elysée De la ville des lis ont couronné l'entrée ; Aux lieux où sur l'airain Louis, ressuscité, Contemple de Henri le séjour respecté, Et des jardins royaux l'enceinte spacieuse Abandonne la rive où la Seine amoureuse, Lente et comme à regret quittant ces bords chéris, Du vieux palais des rois baigne les murs flétris, Et des fils de Condé les superbes portiques. Suis ces fameux remparts et ces berceaux antiques Où, tant qu'un beau soleil éclaire de beaux jours. Mille chais élégants promènent les amours. Un Paris tout nouveau sur les plaines voisines S'étend, et porte au loin, jusqu'au pied des collines, Un long et riche amas de temples, de palais. D'ombrages où l'été ne pénètre jamais : C'est là son Hélicon. Là, ta course fidèle Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle. S'il est ainsi, respecte un moment précieux; Sinon, tu peux entrer; tu verras dans ses yeux, Dès qu'il aura connu que c'est moi qui t'envoie, Sourire l'indulgence et peut-être la joie. Souhaite-lui d'abord la paix, la liberté,
A LE BRUN 193
Les plaisirs, l'abondance, et surtout la santé.
Puis apprends si, toujours ami de la nature,
Il s'en tient comme nous aux bosquets d'Épicure;
S'il a de ses amis gardé le souvenir;
Quelle muse à présent occupe son loisir;
Si Tibulle et Vénus le couronnent de rose,
Ou si, dans les déserts que le Permesse arrose,
Du vulgaire troupeau prompt à se séparer,
Aux sources de Pindare ardent à s'enivrer.
Sa lyre fait entendre aux nymphes de la Seine
Les sons audacieux de la lyre thébaine ;
Que toujours à m'écrire il est lent à mon gré;
Que, de mon cher Brazais pour un temps séparé,
Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude,
adoucissent un peu ma triste solitude.
3ui , les cieux avec joie ont embelli ces champs.
M.ais, Le Brun, dans l'effroi que respirent les camps,
pu les foudres guerriers étonnent mon oreille,
Du loin avant Phœbus Beîlone me réveille,
^uis-je adorer encore et Vertumne et Paies?
1 faut un cœur paisible à ces dieux de la paix.
A LE BRUN
vmi, chez nos Français ma muse voudrait plaire; 'lai<i j'ai fui la satire, à leurs regards si chère, e superbe lecteur, toujours content de lui, ;!♦ toujours plus content s'il peut rire d'autrui, André Chénier. 2 S
Veut qu'un nom imprévu, dont l'aspect le déride, Egayé au bout du vers une rime perfide; Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit. Mais qu'Horace et sa troupe irascible d'esprit Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent: J'estime peu cet art, ces leçons qu'ils nous donnent. D'immoler bien un sot, qui jure en son chagrin, Au rire acre et perçant d'un caprice malin. Le malheureux déjà me semble assez à plaindre D'avoir, même avant lui, vu sa gloire s'éteindre Et son livre au tombeau lui montrer le chemin, Sans aller, sous la terre au trop fertile sein, Semant sa renommée et ses tristes merveilles. Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids. Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, Que d'une débonnaire et généreuse argile On ait pétri mon âme innocente et facile; Soit, comme ici, d'un œil caustique et médisant, En secouant le front, dira quelque plaisant, Que le Ciel, moins propice, enviât à ma plume D'un sel ingénieux la piquante amertume. J'en profite à ma gloire, et je viens devant toi Mépriser les raisins qui sont trop haut pour moi. Aux reproches sanglants d'un vers noble et sévère Ce pays toutefois offre une ample matière: Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant. Et juges endormis aux cris de l'innocent; Ministres oppresseurs, dont la main détestable Plonge au fond des cachots la vertu redoutable. Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers. Nos vers rampent en foule aux pieds de ces perveiS,
A LE BRUN ,9s
Qui savent bien payer d'un mépris légitime Le lâche qui pour eux feint d'avoir quelque estime. Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux Serait utile au moins s'il était dangereux, Non d'aller, aiguisant une vaine satire. Chercher sur quel poète on a droit de médire, Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé, Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé. Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, A mes goûts innocents, ami, je m'abandonne. Mes regards vont errant sur mille et mille objets. Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, vie les tiens; dans mon camp partout je les rassemble, Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front, 'Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule. Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois. Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes, Tous ensemble quittant leurs coques maternelles, Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir. Ensemble sous le bois voltiger et courir. Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage, Commencer, travailler, finir un seul ouvrage. Mais quoi ! cette constance est un pénible ennui. « Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui? Me dit un curieux qui s'est toujours fait gloire D'honorer les neuf Sœurs, et toujours, après boire, Etendu dans sa chaise et se chauffant les pieds, Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés.
içô ÉPITRES
)rets;
— Qui, moi ? Non, jen'ai rien. D'ailleurs, jenelisguère. — Certe, un tel nous lut hier une épître ! . . . et son frère Termina par une ode où j'ai trouvé des traits!
— Ces messieurs, plus féconds, dis-je, sont toujours prêts; Mais moi, que le caprice et le hasard inspire. Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire.
— Bon ! hon ! Et cet Hermès, dont vous ne parlez paî Que devient-il? — Il marche, il arrive à grands pas
— Oh î je m'en fie à vous. — Hélas ! trop, je vous jure
— Combien de chants de faits? — Pas un, je vous assure.
— Comment? — Vous avez vu sous la main d'un fondeur Ensemble se former, diverses en grandeur,
Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre?
Il achève leur moule enseveli sous terre,
Puis, par un long canal en rameaux divisé,
Y fait couler les flots de l'airain embrasé;
Si bien qu'au même instant, cloches, petite et grande.
Sont prêtes, et chacune attend et ne demande
Qu'à sonner quelque mort, et du haut d'une tour
Réveiller la paroisse à la pointe du jour.
Moi, je suis ce fondeur : de mes écrits en foule
Je prépare longtemps et la forme et le moule,
Puis sur tous à la fois je fais couler l'airain.
Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain. »
Ami, PhœbuG ainsi me verse ses largesses. Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses. Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux, M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux. Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages, Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant.
A LE BRUN Ï97
Il s'admire et se plaît de se voir si savant. Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être. Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant La couture invisible et qui va serpentant Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère. Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire, De séparer aux yeux, en suivant leur lien, Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien. Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave, Tout ce que des Toscans la voix fière et suave. Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers. M'offraient d'or et de soie, a passé dans mes vers. Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce; Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux. Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée. Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée, Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; Tantôt je ne retiens que les mots seulement; J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois. Et se transforme, et fuit mes poétiques doigts; De rimes couronnée, et légère et dansante. En nombres mesurés elle s'agite et chante. Des antiques vergers ces rameaux empruntés Croissent sur mon terrain mollement transplantés; Aux troncs de mon verger ma main avec adresse Les attache, et bientôt même écorce les presse. De ce mélange heureux l'insensible douceur
Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. Dévot adorateur de ces maîtres antiques, Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques. Dans leur triomphe admis, je veux le partager, Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger. Le critique imprudent, qui se croit bien habile, Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile; Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi), Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi.