STANCES DE DAMON
Sur les contentemens perdus
"C^mployer toutes ses pensées
A ne songer ny nuict ny jour Qu'aux choses qui se sont passées Les premiers ans de notre Amour, C'est le plaisir que mon tourment Reçoit pour seul allégement.
Mais que sert-il, ô ma mémoire !
De r'appeller incessamment
Le ressouvenir de la gloire
De mon passé contentement ?
Estre descheu d'un si grand heur Accroît à mon mal sa grandeur.
Je me souviens que dans vostre ame Autrefois vous n'aviez que moy, Que nous bruslions de mesme flame, Et ne juriez que par ma foy,
Et que vostre plus grand plaisir N'avoit pour but que mon désir.
Je me souviens qu'en mon absence — Trop et trop heureux souvenir ! — Vous n'aviez point de patience, Sinon me voyant revenir,
Et que cent et cent fois le jour Vous soupiriez pour mon retour.
Une félicité passée Et qui ne peut plus revenir Est le tourment de la pensée Qui la veut encor' retenir:
Parce que le bien espreuvé Fasche plus, en estant privé.