STANCES DE DAMON
Irrésolution d'Amour
U ompons les, — il est temps ! — toutes ces dures chaînes Qui nous serrent les mains, et sortons de prison ; Et que le sentiment de nos injustes peines Fasse ce que devroit avoir fait la raison.
Pour souffrir ces rigueurs, il faut estre insensible, Ou trouver des Amants sans coeurs et sans esprits ; Car un homme d'esprit n'entreprend l'impossible, Et l'homme courageux ne souffre ces mespris.
C'est errer, si l'on peut avoir ce qu'on désire, Que de s'en retirer pour crainte du trespas : Si, pour la contenter, la mort pouvoit suffire, Nous nous y résoudrions et ne la fuyrions pas.
Mais vieillir en servant et languir dans l'outrage, Sans espoir d'obtenir qu'un mespris desdaigneux : C'est monstrer qu'en effect nostre peu de courage, Le pouvant supporter, ne mérite pas mieux.
Laissons donc cet esprit, qu'en aymant l'on offense, Et de sa tyrannie en fin nous séparons ; Que si l'on nous reprend du vice d'inconstance, Aux loix de nostre honneur sagement recourons.
Que le ressouvenir de ses rigueurs passées, Ses beautez et l'Amour arrachent de mon sein ! Mais, Dieu ! qu'il est aisé d'avoir telles pensées Et qu'il est malaisé d'en finir le dessein !
Rompray-je donc mes nœuds et ma prison encore Pour ne poursuyvre plus ce dessein ruineux? Mais puis-je n'estre point à celle que j'adore ? Et n'est-ce impieté que d'en rompre les noeuds?
Tant de beautés qu'Amour pour soy-mesme souhaite, Tant de bon-heurs futurs, tant d'aimables appas, Bref, la chose du monde au monde plus parfaite Estant devant mes yeux, ne l'aymeray-je pas?
Ou bien, devant mes yeux, souffriray-je au contraire Qu'un autre l'idolâtre et qu'il s'en dise Amant, Et que, faute de cœur, je ne l'ose pas faire, } 1 que, faute d'Amour, je fléchisse au tourment?
Que deviendront, o Dieux ! tant de chères délices Et tant de doux plaisirs que nous nous desseignons ? L'on nous condamneroit ainsi que ses complices, Si, pour faute de cœur, nous nous en esloignons.
Il n'ira pas ainsi! J'aime mieux qu'on raconte Que je meurs sans fléchir aux coups de sa rigueur Que si, me voyant vivre, on disoit à ma honte : « Il vit; mais il fust mort, s'il en eust eu le cœur. »
Qu'à son gré de mon bien la Fortune dispose, Que mon malheur s'accroisse, ou qu'il dure sans fin, Si je ne puis fleschir le destin qui s'oppose, Non plus me verra-t'on fleschir à ce destin.
Je l'adoreray donc, cette beauté cruelle,
Et prendray pour raison l'opiniastreté.
Il vaut mieux ne voir point, que de voir cette belle
Et, la voyant, n'aymer une telle beauté.
Il semble que l'honneur ce dessein me deffende Et que, pour vivre en homme, il faut vivre autrement ; Si l'honneur le defFend, Amour me le commande : Vive en homme qui veut; je veux vivre en Amant !