ESTIENNE DOLET
AV Lectevr Francoys s.
Si tu as leu quelcquefoys mes œuvres Francoyses, et mesmement aulcunes epistres, lesquelles j'ay premises à certains livres 5 par moy imprimés, tu ne peulx ignorer mon vouloir estre tel, que je ne cherche que les moyens de mettre nostre langue en tel degré, qu'on la puisse d'oresnavant aultant estimer (et ce à la vérité) que plusieurs aultres non tant riches en éloquence qu'ycelle. Pour parvenir à mon intention, je ne me contente de
10 ce que je puis faire de ma part, mais je repcoy de bien bon cueur les œuvres de plusieurs gens scavants de nostre siècle, et les mects certes en lumière de non moyndre affection (diray-je, plus curieusement ?) que les miennes propres. Comme prochainement j'ay faict toutes les œuvres de Marot (poète de facilité et
1 5 grâce tant singulière, que tousjours laisse ung désir de soy) et dernièrement l'Amye de court, faicte par la Borderie '. Mainte-
I. UAmie de Court avait paru en effet quelques semaines auparavant, et Dolet l'avait fait précéder d'une épitre au lecteur assez semblable à celle de la Parfaicfe Amye :
« Estienne Dolet au Lecteur salut. Ce n'est pas tout, Lecteur, d'avoir repceu telle grâce de Dieu que l'on soit excellent, & eminent par sur les aultres en quelque scavoir : mais le tout est de ne se montrer ingrat quant au talent de science que Dieu donne à qui bon luy semble. Laquelle chose consiste en la divulgation des bons ouvrages : telz certainement que cestuy cy est ; car il n'est seulement plein d'éloquence Francoyse, mais tant abundant en bons enseignements (quant à la chasteté d'amour) et bonne grâce que ce seroyt ung merveilleux dommaige pour le bien public de le supprimer plus long temps. Puis doncques que l'Autheur a évité le blasme que j'ay dict au commencement, je suis d'advis de luy ayder en son bon vouloir ; et de ma part tendant à cette fin, j'ay bien voulu imprimer ce présent œuvre, lequel tu trouveras tel que je l'ay descript maintenant. Pour l'accompaigner je imprime ensemble La parfaicte amye du Seigneur Heroet : laquelle tu auras dedans ung mois. Le tout pour te recréer et pour manifester de plus en plus l'éloquence de nostre langue, affin qu'on congnoisse que le
4 La parfaicte amye
nant je t'en produis ung d'une aultre estoffe, c'est à dire plus haultain et de discours plus grave, [4] comme bien congnoistras en le lysant diligemment. Or commence doncq à entendre que
20 nostre langue est en telz termes, que desja on ne la peult appeller barbare, mais plus tost esgale aux antiques, quant à louange d'éloquence. Et si Dieu permect et veult par sa grâce qu'elle vienne en tel accroissement que le commencement en est, je puis dire que jamais la Grecque ny la Latine ne furent en telle
25 parfection que Ion voirra en brief estre la Francoyse, de sorte que, si rien luy default, ce sera argument et matière compétente de soy exercer et dilater, comme pour ce faire ont heu les Grecz et Rommains ung Sénat plein de liberté, ou tout honneur estoit proposé aux éloquents. Voyla doncq mon intention. Ly main-
50 tenant, pour congnoistre l'excellence de cest oeuvre. De Lyon ce premier de Juing. 1 542.
Francoys n'est plus barbare en parler ny plus lourd en inventions d'esprit que toute aultre nation. A Dieu Lecteur. De Lyon ce quinziesme de May 1542. »
Cette préface est reproduite avec quelques modiques changements, nécessités par les circonstances, dans l'édition de Y Amie de Court (Dolet, 1543) ^'^1 ce qui est plus curieux, dans le Nouvel Amour de Papillon (Nicolas de Burges, 1543), et en tête du même poème dans le Mespris de Court (Paris, Jehan Ruelle, 1550).
DE LA
J'ay veu Amour pourtraict en divers lieux : L'ung le painct vieil, cruel, et furieux, L'aultre, plus doulx, enfant, aveugle, et nud ; Chascun le tient pour tel qu'il l'a congneu
i Par ses bienfaicts ou par sa forfaicture. Pour mieulx au vray diffinir sa nature, Fauldroit touts cueurs veoir clers et emondés, Et les avoir premièrement sondés, Devant qu'en faire ung jugement creable :
) Car il n'est point d'affection semblable, Veu que chascun se forge en son cerveau Ung Dieu d'amours pour luy propre et nouveau, Et qu'il y a (si le dire est permis) D'aymer aultant de sortes que d'amys ».
I. Ay veu l'amour a b — 2. viel O b — 3. doux D* ; aveuglé M 5; et omis PTBOM — 4. qui la P a, qu'il a. b — 8. fondés M 5 M * — 9. croyable M 7 — 12. lieu [Dieu] TBMR — 14. sorte M 5.