‹ Œuvres poétiques choisies et précédées d'une introductionChapitre 70 sur 89 · COMPLAINCTE D UNE DAME · texte numérisé non relu

COMPLAINCTE D UNE DAME

Lors pour scavants autheurs je Jes advoue, 90 Et à qui veult m'escouter, je les loue,

Dissimulant tousjours ma fantasie ;

Car pour cela j'ay compaigne choisie

D'ans et de sens ung peu plus ancienne,

Qui me redict pareillement la sienne. 95 De l'advenir à elle me conseille;

Nostre conseil ne se tient qu'en l'oreille;

Nous enquerons qui est la myeulx aymée.

Qui est la plus ou la moins estimée,

Qui fut l'amant de sa dame laissé, 100 S'il en est mort ou seulement blessé.

Et sur cela pauvrette je compose

Mille discours que racompter je n'ose,

Quand je me sens à mon bon sens rengée. D'où vient cela? suis-je pas bien changée? 105 Certes ouy. Si fault il que je dye,

A mon advis, dont vient ma maladie.

Au temps d'yver que les plus advisés

S'en vont la nuict couverts et desguisés, [88]

A mon endroict ung Prince s'addressa, iio Lequel tant l'œil et la langue abbaissa

Qu'il me daigna présenter son service.

Je n'estimois adventage ne vice

Au para vaut telz seigneurs escouter ;

Leur beau parler me souloit desgouter,

89. scavants D *, scavants, M» — 92. compaignie B, compaignye a d ; choysie D^ — 93. petit [peu] a; antienne M 5 — 96. qu'a a — 97. mieulx D* — 100. seullement b — lor. sus t ; celle [cela] M 5-M 7 ; paovrette D *, pauvreté M ^, pauvreté M 5 - M 8, povrete B b d — 102. Autres a. Mil b, illisible c; discordz B ; repenser ab d — 103. Et quant je suis a; Quant je me suis i t/; en [à] c — 104. Dont M i ab —

106. dou [dont] P ; la [ma] M ^ M 4 M » ; malledie a, malladye b —

107. diver b ; advisez b — 108. Pendant la c; nuyct D * a, nuyt b; dcsguisez b — 109. s'adressa b — iio. abaissa b — 112. estimoys D* ; .idvantage D», advantaige M» M4 M^, d'avantaige M?; honnestete [adventage] ny a b — 114. soulloit b, plaisoit c.

11$ Fust en festin, ou chambre solitaire;

Et pensois bien respondre, de me taire,

Comme Ion faict à propos qui ennuyé.

Mais tout soubdain il me vint une envye

Non d'accepter l'amytié qu'il m'ofFroit, 120 Mais de scavoir si l'ardeur, qu'il soufFroit,

Venoit par moy, ainsi qu'il m'asseuroit;

Et d'aultant plus que sa foy me juroit,

Plus je faisois la sourde et l'incrédule.

Pour ce premier assault je dissimule, 12) Cuydant qu'ung lict et le sommeil doré

Deust assopir ce penser essoré.

Ce qui n'advint; car en remémorant

Combien de grâce il avoit en mourant,

A me scavoir de mon bien adviser, lîo A tout danger sagement desguiser,

Me souvenant d'ung vray semblable compte

Qu'il inventa pour asseurer ma honte,

Consyderant ses royalles façons,

S'apprivoisant au son de mes chansons, 155 Je fus d'amour évidemment surprinse. Je ne scay pas si j'en seray reprinse,

Ne si deslors je demouray amye, [89]

De n'estre point toute nuict endormye.

Si puis je bien une chose asseurer, 140 Que ce qui feit ma liberté durer

115. sollitaire b — ri6. pensoys D^ — 117. propoz b; ennuyent c — 118. Mais celle foys b. Mais celle foiz a d — 119. dacompter (corr. en marge descoulter) a — 120. Vers omis c\ scavoir D » — 121. pour [par] d — 122. d'autant b — 125. faisoys D » ; iscredulle b — 124. dissimulle b — 125. que ung i — 126. assouvir B, assoupir b\ penser affamé c — 127. Ce que a b ; navynt b — 129. Et [A] a ; scavoir D *, scavoit a, savoir b — 130. Et fA] a b\ saigement h, seulement c — 135. Considérant b ; façons D» — 134. Saprivoysant t ; nos [mes] ad, noz b; chanssons è — 135. fuz b ; du jour [d'amour] ab d — 136. sçay D» ; je seray a — 157. devenois a d, devenoys b — 138. nuyt D » — 139. peulx P — 140. feist B.

I06 COMPLAINCTE d'uNE DAME

Si longuement, et plusieurs refuser Qui me vouloient en jeunesse abuser, Ce fut que quand aulcuns se presentoient. Tout aussi tost que declairés s'estoyent,

145 II me souloit en pensée venir

Que plus grand heur me debvoit advenir.

De ce dernier il advint aultrement; Car je comprins en mon entendement.

Incontinent qu'il s'offrit à mes yeulx,

150 Qu'il n'estoit pas possible d'avoir myeulx. De ce penser s'allume le désir.

Ha, comme il est facile de choisir.

Quand la vertu et beaulté est si grande ! Il n'y a loy ny Dieu, qui me deffende

155 D'esmerveiller chose tant estimée.

Ne qui l'engarde envers moy d'estre aymée.

Je l'ayrae doncq'. Ouy, si c'est aymer, Touts fors que luy despriser et blasmer, Si c'est aymer que d'oser entreprendre,

160 Le voir souvent et chasque soir l'attendre, Si c'est aymer que d'estre malcontente Qu'aultre jouist du fruict de mon attente, Si c'est aymer, en des lieux plus de vingts Le soubhaitter et craindre qu'il n'y vint.

165 Deslors mon cueur estoit d'amour transi ;

Au moins qui ayme, on dict qu'il fut ainsi. [90]

141. refFuser & — 142. vouloyent D^, voulloient t — 143. quand (alors se en interligne) a, quant aucuns b ; presentoyent D * — 144. declairez s'estoient b — 145. soulloit b — 146. grant b ; devoit M 5 b — 147. autrement b — 149. Incontinant b ; s'ofFroit a b et toutes èdit. sauf D e/ M* — 150. mieulx b — 151, s'alluma a b d — 152. estoit a, est (^après grattage) b; facille b; choysirD» — 153. Quant b — 156. l'engendre M4-M6M8; Ne qui (que a b) n'ayde (l'ayde c) a plus la rendre aymee a b c d — 157. donc b — 158. Tout b ; et omis c — 160. DeB; veoir è; chescun rt, chascun t — 161. contante & — 162. Que autre n bd; Jouyst D^, jouysse aZ»; fruit b\ actente b — 163. vingt O M 5 Z» — 164. souhaicter b; nt ab, n'omis c d; vient M 5 — 165. amours a b — 166. fait ab d.

Mais aymoit-il ? Je n'en ose doubter,

Je me pourrois toutesfoys mesconter.

Car on m'a dict que les Roys, et les Princes, 170 Contes, et Ducs en subjettes Provinces

Se tenants forts de lignage et puissance,

Chascun des siens a tant d'obéissance,

Tant d'inventeurs d'aggreables désirs.

Que foybles sont en amour leurs plaisirs ; : 175 Et si l'amour se nourrist de pensée

Souvent contente et souvent offensée.

Que grands Seigneurs n'auroyent pas la moytié

D'affection requise en amytié.

En paix ilz ont divers esbatements, 180 En guerre paour et tant de pensements,

Qu'ilz n'ont loisir d'avoir la voulunté.

Qui vient et croist par seule oysiveté. Ce qu'on en dict me feroit bien mourir.

Si ce n'estoit que je veux descouvrir.

185 Amour, lequel toute passion passe.

Ne cherche pas vouluntiers chose basse ; , Et plus il voit une forte haultesse.

Là plus son dart et sa torche il addresse. Ung jeune Prince eslevé en délices 190 Suyvant vertu, et s'esloignant de vices,

Ne reçoit pas ceste amour aysément;

Mais quant il art, c'est plus parfaictement

167. Mais (m' dans Tinterligne) a ; ayme il a et {après grattage) b — 168. pourroysD*; m'escouter M 7 t — 169. ma D, m'ha O, m'a M^-M* — 170. subgectes h — 171. Soy P, So a; tenent (les deux e retouchés) b\ fors de lignaige b — 173. agréables b; plaisirs a bc d — 174. foibles b\ amours b; désirs (interverti avec plaisirs v. 173) b c d — 177. grandz b ; n'auroient b ; moictie b — 179. esbastemens b — 180. peur O, peyne abd; pensemens b — 181. loysir D ^ ; voulente O, volunté M 5, volente b — 183. dit b — 184. que me M5-M7; veulx b; discourir b d — 185. Qu'Amour a rf, Que amour b — 186. volentiers b — 187. voyt D', veoit b — 188. adresse b — 190. vertus «, vertuz b; s'eslongnant O d, des b d — 19X. reçoit D '■ ; cest PB a b; aisément b — 192. quand M 5 - M 7 ; ara M *-M *, a (après grattage) a.

I08 COMPLAINCTE d'uNE DAME

Qu'aultre, d'aultant qu'il a plus noble cueur

Et qu'il désire en tout estre vaincqueur. 195 Si son parler est remply d'éloquence, [91]

Si son scavoir est réputé science,

Si en touts jeux de louable exercice

Il a le corps plus adroict et propice,

Si dessus touts a pris et adventage, aoo Je me promets (aussi est ce ung presaige),

S'il est aymé comme à Prince appertient,

Que nul sa foy mieulx que luy ne maintient :

Telle raison ma fiebvre désaltère.

Puis entre moy soubdain je considère :

20s Combien qu'amour les Princes n'abandonne

Et qu'aux aymés comme ilz sont ne pardonne :

Bien qu'il soit presque impossible à nature

Forger ung cueur d'affection si dure

Que de n'aymer cela qui le souspire, 210 Cela me sert; toutesfoys il empire

Le mal que j'ay : car la perfection

De mon seigneur et sa condition

Est tant congneue et au monde tant claire,

Sa grâce est tant coustumiere de plaire, 21 s Que j'ay grand paour qu'elle me soit toUue.

Si elle estoit de moy seule voulue,

J'espererois l'acquérir et garder.

Prenant le pis, si fault il regarder

193. Que a b; autre d'autant b — 194. vainqueur b — 195. Se B; S'il parle mieulx (myeulx i)que ne faict l'éloquence ab c d — 196. sçavoir D », savoir b — 197. lieux [jeux] a b et toutes édit. sauf DP ; exercisse /) — 198. adroit b — 199. tous b; advantage è — 200. Il M 4 -M 8;prometz b\ estre ung a b rf; présage O, pressaige b — 201. Il M 4 -M 8; appartient BM5-M8 b — 203. fièvre M 5; desaltaire B — 204. contre moy t ; se [je] B; considère {sans ponctuation) D et autres édit. — 20$. l'abandonnent c — 206. que [qu'] a b ; aymez b; pardonnent c — 209. celle d; ung cueur [cela] a b; suspire B, souppire b — 211. parfection b — 212. Seigneur D ^ — 213. congnue O — 214. accoustumiere c — 215. grant b ; peur Ob; soyt D* — 216. seulle voullue b — 217. espereroys D * ; la quérir B.

Qu'une aultre dame, en quelcque lieu qu'il soit, 3 De ses beaultés et bontés- s'appercoit;

Et d'aultant plus que son aage croistra,

Plus le désir des femmes paroistra.

Lesquelles ont et auront jugement

Pareil au mien, dont viendra mon tourment; [92] ; 22) Car en l'aymant ne seroient pas si folles

De luy tenir rigoreuses parolles.

Comme j'ay faict. Au moins s'il eust heu gage

De mon vouloir, ou bien peu d'aventage,

J'aurois espoir qu'il auroit espérance, 2ÎO Et m'esperant, aulcune souvenance.

Mais oncques n'eut que petits mots confus,

Revanchements et ennuyeulx refus,

Si d'adventure à l'œil il n'a congneu

Ce que ma langue auroit secret tenu.

235 Le mien est il si peu plaisant, si trouble ?

Est il obscur ? A il prunelle double?

N'a il point sceu mon vouloir exprimer ? Mauldict honneur ! tant tu fais estimer

L'ombre de toy soubs frivole coustume ! 240 Malheureuse est qui par toy se consume.

Que n'est ce honneur, à l'amy tant aymable

219. Que une a b d ; autre b; soyt D * — 220. beaultez et bontez b; s'apperçoyt D*, s'apparcoit B — 221. d'autant b — 222. de {après grattage) a ; des omis c ; apparoitra a c, apparoistra b — 224. myen D * ; d'où d — 225. seroyent D ', seront a bd — 226. rigoureuses BOM S M^ — 227. fait b ; moins il M 5 - M? ; eust omis c ; engaige b — 228. voulloir ung b ; avantage M 5 M *, avantaige b — 229. auroys D* ; auroyt D' />, avoit M S- M 7 — 230. En espérant a et (après grattage) b; aucune b — 231. n'eust PB, ne eust a ; petitz motz confuz b — 232.Revanchemens i; refuz b — 233. davanture b — 234. auroyt D », avoit c ; après le V. 234, a b d, avec quelques variantes de graphie insignifiantes, intercalent deux vers :

Dans l'œil d'un autre il est aysé de lire

Ce qu'elle veult et qu'elle n'ose dire. — 235. myen D » — 237. voulloir b — 238. Mauldit è ;fays D *, faiz b • — 259. soubz b ; frivoUe b — 241 . c'[ce] M *, de M 7 ; amyable BM » M « M *, feable M S - M 7, amable ab d.

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