XII NOTICE BIOGRAPHIQUE
reproché à Héroet de ne pas montrer ses vers. Le poète s'en excuse : il ne les jugeait pas dignes du roi ; c'est, dit-il,
Ce qui m'a faict des miens mescontenter Et les tenir longuement en silence ;
mais par « obéissance », il s'exécute. L'objet de cette épître est surtout de remercier le roi de la protection qu'il accorde aux lettres ; la reconnaissance du poète s'exprime en termes éloquents, avec délicatesse et dignité, sans arrière-pensée d'intérêt et sans flatterie ; on la sent uniquement inspirée par un profond amour des choses de l'esprit, et, malgré le ton de modestie, par le légitime orgueil du bon ouvrier qui collabore à une grande oeuvre.
Ha, je vous doibs, Syre, bien d'avantage
Et non moy seul ; moy et touts ceulx qui sommes
En voz pays mys au nombre des hommes,
Ou qui sçavons ou qui voulons scavoir.
Plus vous debvons que ne pensons debvoir...
VAndrogyne n'est pas simplement une traduction, comme l'indique le sous-titre. « Vray est, dit Louis Le Roy, qu'il n'a du tout suivi Platon, comme chacun pourra cognoistre en les conférant, mais s'est joué poétiquement en ostant et adjoustant ainsi que bon luy sembloit. » C'est à la fois un exposé de l'origine de l'amour, d'après le mythe du Banquet de Platon, et un commentaire de cette allégorie : le poète explique en effet les méprises et les déceptions de l'amour, car
Le danger est de ne scavoir choysir, et aussi ses joies, quand
Deux cueurs en ung s'arrestent pour leur vie. Le commentaire philosophique de l'allégorie est certainement la plus belle partie de ce petit poème. Héroet, qui est moins soucieux de produire beaucoup que de faire une œuvre achevée, reprendra bientôt cette théorie et ce commentaire pour les préciser et les enrichir. VAndrogyne nous paraît aujourd'hui une ébauche ; mais les contemporains en firent le plus grand cas.
NOTICE BIOGRAPHiaUE XIII
Ce n'était pas seulement à la cour que, grâce à ses parentés et à son talent, Héroet jouissait d'une grande faveur. Il était uni, comme on va le voir, par les liens de l'amitié ou la communauté des goûts avec les plus illustres de ses contemporains : sa science et ses petits poèmes, VAndrogyne en particulier, avaient établi sa réputation ' et lui avaient donné une grande autorité parmi les écrivains.
Dans l'entourage de Marguerite de Navarre, il avait pu connaître tous les poètes de l'époque. Citons seulement, pour ne pas risquer de vaines conjectures, Mellin de Saint-Gelais et Claude Chappuys, avec lesquels il collabora à la Fabîe de V Amour et Psyché ; le maître des requêtes de la reine de Navarre, Charles de Sainte-Marthe, qui dans son Elégie du Tempe de France » mentionne Héroet aussitôt après Saint-Gelais et Scève : Avecques eux y a Melpomené La Maison Neufve, esprit gentil, mené.
Qui tellement de sa harpe resonne Que n'est aulcun lequel ne s'en estonne.
Trois strophes plus loin, Sainte-Marthe nous apprend qu'Héroet était très lié avec Charles Fontaine ?. Dès 1537, Salmon Macrin, l'ami commun de Dolet, de Rabelais et de Marot, adressait à Héroet une de ses hymnes latines ; après l'avoir comparé à
1. « Ses vers de VAndrogyne furent surtout extrêmement applaudis », note de La Monnoye à La Croix du Maine, I, 40. On peut juger de cette vogue par le nombre relativement grand des copies manuscrites que nous avons conservées.
2. La Poésie francoyse d. Charles de Sainte-Marthe, Lyon, Le Prince, 1540, p. 20?. — La Croix du Maine (I, 37) dit qu'il s'agit dans cette strophe de Jean de La Maison Neufve ; mais, outre que ce dernier poète ne méritait pas d'être mis en si bonne place, il n'a imprimé ses poésies qu'en 1558 et 1559, longtemps après la publication de la Poésie francoyse de Ch. de Sainte-Marthe.