CHANSON
Qui la vouldra souhaicte que je meure; Puis, s'il congnoist son grant dueil appaisé, La serve bien ; mais il est mal aisé, Mort son amy, qu'elle vive demeure.
XVII. — Texte : ms. Chantilly 524, f. 56 v° (/). Cl. Marot a fait pour cette chanson un deuxième couplet (Œuvres de Marot, édit. P. Jannet, t. II, p. 196).
(Ms. BibL Nat., n. acq. fr. 3073, f. 241 r»).
Antoine Heroet
DIT DE La Maison Neuve
Heroët aux vers héroïques, (Subject vrayment digne du ciel), Qui en doulceur passent le miel, En gravité les fronts stoïques.
Puis-je mieux commencer la vie de ce poète savant que par les vers de cet autre savant poète Joachim du Bellay, qui était aussi bien que beaucoup d'autres son admirateur ordinaire ? Il naquit à Paris d'une ancienne et illustre famille, puisqu'il était proche parent de ce grand chancelier de France, François Olivier, les délices des savants et l'appui des belles lettres. Dès sa plus tendre jeunesse il fit éclater tant de rayons d'esprit, que l'on jugea bientôt qu'il serait un jour une des grandes lumières de son siècle ; il étudia dans l'Université de la ville de Paris, dont la haute réputation de doctrine attirait les écoliers des provinces les plus éloignées et retenait ceux qui étaient nés da ns son sein; aussi ses exercices n'étaient pas encore partagés, et cette société si célèbre, qui s'est augmentée en la diminuant, n'avait pas encore jeté des fondements aucunement contraires à son
1. L'orthographe, la ponctuation et l'accentuation du manuscrit étant très arbitraires, on a cru devoir adopter pour cette transcription l'usage moderne. On a corrigé quelques fautes évidentes de graphie. Les citations sont restituées d'après les éditions originales.
2. C'est en 1547 que Colletet place — à tort — la mort d'Héroet.
antique discipline ; il fit donc le cours de ses études où il le fallait faire pour acquérir une solide science, et à la sortie de là, il témoigna bien au contentement de ses maîtres et pour sa gloire propre que l'étude assidue avait été son unique emploi, voire même son seul divertissement, et comme il avait utilement marié la philosophie aux lettres humaines, entre toutes les sectes fameuses des philosophes qu'il avait connues, l'Académie lui plut bien davantage que le Lycée, je veux dire que le divin Platon gagna bien plus son cœur que le subtil Aristote, il employa la plus saine partie de son temps et de son âge à la lecture des doctes écrits de ce grand disciple de Socrate et de ce grand maître des philosophes, et fit tellement passer sa doctrine en sa propre substance qu'Héroët ne semblait pas moins Platon que Platon lui-même, si bien que l'on pouvait justement dire de lui ce que l'on a dit autrefois du docte Philon Juif et de ce noble Platon : on ne sait si c'est Philon qui platonise, ou si c'est Platon qui philonise ; c'est à peu près aussi ce que voulait dire un poète de son temps, Joachim du Bellay, lorsqu'il parle de lui en ces termes un peu rudes et obscurs, mais d'ailleurs fort honorables :
Si l'on doibt croire à Pythagore Qui les corps fait r[e]animer.
On peut, Heroët, estimer En toy celuy revivre encore, A qui jadis dedans la bouche Les abeilles alloient formant Le miel, lors qu'il estoit dormant Encor' enfant dedans sa couche.
Car ils disent qu'un essaim d'abeilles vint un jour s'asseoir et distiller son miel sur les lèvres du jeune Platon, lorsqu'il n'était encore qu'au berceau, ce qui fut tenu pour un présage assuré ce son éloquence future ; aussi le bruit de la suffisance d'Héroët, étant parvenu jusques aux oreilles de François premier, prince généreux qui aimait et qui favorisait les hommes de mérite, ce grand monarque jugea celui-ci bien digne d'être évêque, et d'être
même évêque de Digne en Dauphiné, comme il le fut depuis effectivement. Mais comme les prélats de l'Église n'étaient pas alors réservés jusqu'au point de mépriser les matières profanes et même un peu trop libres, cette nouvelle dignité ne l'empêcha pas de continuer le cours de ses études ordinaires, et de composer des vers amoureux et, au jugement de tout son siècle, doctes, graves et élabourés au possible ; car ce fut alors qu'ayant une parfaite connaissance des secrets mystères de la philosophie Platonique, et des délices de la langue grecque qui lui servaient de truchement ordinaire aussi bien qu'à Marcile Ficin, dont sans doute il adorait aussi bien que moi les ouvrages, il se mit à traiter amplement de la nature double de l'androgyne ou des hommes femelles, et à montrer comment et pourquoi au commencement du monde se fit la séparation des deux sexes, et ce qui en a causé la réunion, jusques là même que dans un poème de longue haleine, il apprend aux dames de quelle sorte elles doivent aimer ceux qui les aiment, et les nobles qualités qu'elles doivent avoir pour être aimées, et mille autres secrets amoureux qu'Ovide même, cet agréable secrétaire d'amour, a ignorés, et que l'on ne trouve point encore dans le tableau des belles passions de Théagène et de Chariclée, quoique ce grand évêque Héliodore en fût l'auteur, et qu'il le préférât même à la conservation de son évêché ; tant les hommes sont amoureux de leurs propres ouvrages, et particulièrement des ouvrages de leur esprit. [Bien] qu'Héroët ait passé pour le poète héroïque de sonsiècle et que ses écrits aient eu beaucoup plus d'amants que de rivaux, et encore bien que tous les poètes tâchassent de l'imiter, je ne sais si notre siècle daignera les regarder seulement. En matière de poésie nous sommes devenus si délicats et si dégoûtés que, dès que nous rencontrons comme en celui-ci quelque vieux terme, quelque mauvaise césure, quelque rime licencieuse, quelques vers plus faibles et plus rampants que le reste, quelque sentiment qui résiste au nôtre et quelque air de vieille cour, nous nous cabrons incontinent contre l'auteur et le rebutons comme un ignorant. Mais peut-être, tout parfaits que nous pensons être, la postérité nous traitera un jour comme nous traitons ceux qui nous ont devancés; Malherbe semblera un
jour aussi vieux que Crétin, et notre Balzac, même tout clair et tout brillant qu'il est, paraîtra un jour aussi sombre et aussi rude qu'Alain Chartier ? Telle est la destinée des hommes savants ; encore bien heureux ceux qui vivent dans la mémoire des hommes et que les hommes croient dignes d'être lus et censurés un siècle après leur mort. Mais afin que l'on connaisse la force ou la faiblesse du style d'Héroët, on saura qu'en l'an 1543 il publia pour la première fois à Paris toutes ses poésies, qui depuis ont été souvent réimprimées en différentes marges tant à Paris qu'à Lyon et en plusieurs autres lieux, comme je le vois par les différentes éditions que j'en ai dans ma bibliothèque ; mais pource que celle de Jean de Tournes de l'an 1 547 in-S" me semble la meilleure et la plus correcte de toutes, c'est sur celle-là que je veux prendre ici mes mesures, et ce d'autant plus qu'il n'est pas jusqu'au titre du livre qui ne témoigne la haute estime où il était de son temps. Car c'est ainsi que l'imprimeur intitule ce livre dont il s'agit : Opuscules d^ amour par Heroët, La Borderie, et autres divins poètes. En effet, c'est un recueil de différentes poésies dont celles d'Héroët sont la tête et la plus noble partie. Elles consistent en quatre poèmes intitulés : La Parfaicte Amye, divisée en trois livres, aussi bien que VArt d'aimer d'Ovide, l'Androgyne de Platon, l'Accroissement d'Amour ou de n'aimer point sans estre aimé, invention tirée des doctes écrits de ce même philosophe, et la Complainte d'une dame nouvellement surprise d'amour, le tout traité en vers assez clairs et intelligibles pour le temps, et avec d'aussi belles pensées que le nôtre en saurait peutêtre produire. Voici comme il débute sa Parfaicte Amye :
J'ay veu Amour pourtraict en divers lieux : L'ung le painct vieil, cruel et furieux, L'aultre, plus doulx, enfant, aveugle, nud ; Chascun le tient pour tel qu'il l'a congneu Par ses bienfaicts ou par sa forfaicture. Pour mieulx au vray difiînir sa nature, Fauldroit touts cueurs veoir clers et eraondés, Et les avoir premièrement sondés.
Devant qu'en faire ung jugement creable :
Car il n'est point d'affection semblable,
Veu que chascun se forge en son cerveau
Ung lieu d'amours pour luy propre et nouveau,
Et qu'il y a, si le dire est permis,
D'aymer aultant de sortes que d'amys.
Je me tairay de ses diversités,
De sa puissance et de ses deités :
Il ne me chault si Venus fut sa mère,
S'il fut seul filz, ou s'il avoit ung frère.
Je parleray du myen tant seulement,
Laissant exemple en ce vray monument
A qui ne sçait bien aymer, de m'ensuyvre.
Parfection d'amour sera mon livre
Intitulé : pour lequel accomplir
Il n'est besoing de fables le remplir ;
D'inventions poétiques je n'use.
En invocquant ou Erato la Muse
Ou ApoUo, etc.
et le reste qui, pour n'avoir pas exactement la lisière masculine et féminine, et qui, pour être écrit en vieux langage, ne déplaira pas à ceux qui considèrent plutôt les choses que les paroles.
Son Androgyne, qu'il dédia au roi François premier par une épître en vers, où il loue hautement le prince pour ses bonnes et rares qualités et spécialement pour l'affection particulière qu'il portait aux sciences et aux gens de lettres, pour le rétablissement qu'il en avait fait en France, est à mon avis un des plus considérables poèmes de son temps, et je souhaiterais que quelque bel esprit du nôtre voulût prendre la peine de s'égayer après lui sur cette gentille fable de Platon.
Ses deux autres petits poèmes sont écrits du même style, mais certes la Complainte de cette dame nouvellement surprise d'amour a des tendresses et des naïvetés qui me touchent et me charment, et jamais les innocentes et mutuelles flammes de Daphnis et de Chloé ne m'ont plu davantage, quoique l'antiquité n'ait, à mon avis, en ce genre d'innocence rien de plus agréable ni de plus délicieux. C'est là que l'on voit les divers
mouvements d'une jeune personne qui commence à aimer auparavant que de savoir ce que c'est que l'amour. Jeunes et sages filles, si vous m'en croyez, fuyez cet écueil, qui serait certes encore bien plus dangereux, si la rudesse du langage qui le représente ne le rendait un peu plus hideux et plus difforme.
Il composa encore le Blason de Vœil, qui fut encore imprimé avec les autres blasons des parties du corps de la femme composés par différents auteurs, qui le reconnaissaient tous pour leur maître, comme l'œil dont il fait l'éloge est reconnu pour la partie la plus délicate et la plus éclatante des créatures raisonnables.
Il mourut assez âgé au commencement du régne du roi Henri second, c'est-à-dire autant que j'ai pu le remarquer, l'an 1547, incontinent après le sacre de ce grand prince.
Outre tous nos bibliothécaires français qui ont fait mention de lui, comme La Croix du Maine qui dit assez barbarement qu'il était fort réputé pour sa poésie, et Antoine du Verdier qui l'appelle «heureux illustrateur du haut sens de Platon», j'ai déjà montré ci-dessus que Joachim du Bellay l'a hautement loué dans ses œuvres tant en prose qu'en vers, et tant en latin qu'en français ; car c'est ainsi qu'il se joue sur son nom et sur les productions de son esprit dans son docte livre des Allusions latines :
Antonius Heroetus Episcopus Dinensis.
Non tua sit quamvis Gallis heroica Musa, Heroïs nomen Musa tibi imposuit :
Tam bene quod nobis verum describis k'pwTa, Imposuit Graio nomine nomen ïpw;.
Il parle encore ainsi de lui dans sa Musagnœomachie :
Carie, Heroët, Saint-Gelais, Les trois favoris des Grâces...
et au commencement du second livre de Vlllustration de la langue française, il dit clairement que tous les vers d'Héroët sont doctes, graves et élabourés.
Clément Marot, écrivant contre Sagon, sous le nom de
Fripelippes son valet, le met au nombre de ceux qu'il estimait fort et dont il était estimé.
Je ne voy point qu'un Sainct Gelais, Qu'un Heroët, un Rabelais , Un Brodeau, un Sève, un Chappuy Voisent escrivant contre luy.
Et dans le Tombeau du général Pretidlmtnme, voici comme il lui parle encore par apostrophe :
...Heroët à la plume héroïque, Malgré le tems vos escrits dureront Tant que François les hommes parleront.
Aussi, suivant le rapport de Claude Binet dans la Vie de Pierre de Ronsard, ce prince de nos poètes français avait de coutume de le mettre au nombre de ces beaux esprits qui commencèrent de bien écrire en notre langue. Dans le Tassetemps des amys ', recueilli par Charles Fontaine Parisien, il est nommé comme un de ceux de qui le mépris ou l'approbation faisait la bonne ou la mauvaise fortune des livres de son temps :
Croirois-tu bien qu'Heroët et Chappuy Daigneroient voir quelque ouvrage de luy ?
Charles de Sainte-Marthe, après l'avoir appelé dans une de ses épîtres en prose poète divin et très érudit, il lui rend encore ce témoignage dans son Tempe de Fratice :
Là vient après Heroët le subtil.
Finalement, Guy Le Febvre de La Boderie, dans le cinquième cercle de sa docte Galliade *, fait son éloge en ces termes :
1. Dans les Ruisseaux de Fontaine... Lyon, 1555, Thibault Payan, p. 231 :
Je croirois bien qu'Heroët et Chappuy Daigneront lire ouvrage de celuy Duquel la Muse est jeune, inepte et sotte.