‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 102 sur 161 · JE60TA · texte numérisé non relu

JE60TA

Aujourd'hui même on m'a enlevé à ma maison^ à mes champs.

l'abbé lwowicz.

Tu étais donc agronome?

JEGOTA

Et quel agronome encore ! Si tu avais seulement vu mes bœufs et mes mérinos! Moi qui auparavant savais à peine distinguer le grain de la paille^ j'ai la réputation du meilleur agronome de la Lithuanie.

JACQUES

On s'est emparé de toi^ comme cela^ inopinément?

JEGOTA

Depuis longtemps j'entendais parler d'enquêtes criminelles à Vilno. Ma maison est située près de la grande route; nous voyions des kibitkas voler au galop , et chaque nuit le cor sinistre du postillon nous remplissait de terfeur. Plus d'une foiS; lesoir^ quand nous nous mettions à table et qu'en plaisantant l'un des convives faisait sonner le manche du couteau contre un verre y les femmes tremblaient et les vieillards pâlissaient^ croyant entendre la clochette du feldjaBger "•. Lorsqu'on m'a enlevé, j'ignorais qui l'on cherchait et pour quel délit; car jusqu'à présent je n'ai été d'aucune conspiration. Je suppose que le gouvernement a imaginé ces .enquêtes dans un but sordide, et que nos détenus, après

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avoir donné force argent^ s'en retourneront paisiblement chez eux.

THOMAS ZAN '"

Ah ! tel est votre espoir?

JEGOTA

lis ne nous enverront pourtant pas en Sibérie, innocentset ne devant rien à personne. Et quels crimes inventeront-ils ou trouveront-ils en nous? Vous vous taisez? Expliquezmoi ce qui se passç ici. De quoi sommes^nous coupables? quels sont les chefs d'accusation ?

THOMAS ZAlf.

Les voilà : c'est que Novosiltzoff "» est revenu de Va^ sovie. Tu connais sans doute le caractère de monsieur le sénateur ; tu sais aussi qu'il était en disgrâce près de l'empereur, qu'il avait dissipé en orgies le fruit de ses premières rapines, perdu tout crédit près des marchands, et qu'enfin il était aux abois. Ne pouvant, malgré tous ses efforts et tous ses soins, découvrir de conspiration en Pologne , il a résolu de venir exploiter un pays vierge , la Lithuanie , et c'est ici qu'il s'est transporté avec tout son état-major d'espions. Mais afin de piller impunément la Lithuanie et de rentrer en grâce près de l'autocrate, il lui faut découvrir de grands crimes dans nos associations, et sacrifier au tzar de nouvelles et de nombreuses victimes.

JEGOTA

Mais nous saurons nous défendre , nous disculper.

THOMAS ZAN

Se défendre ne servirait à rien ; les enquêtes et les jugements s'opèrent en secret : on ne nous dira même pas la cause de notre mise en accusation. Notre accusateur est notre juge; il veut à toute force notre condamnation : nous ne l'éviterons pas. Il nous reste encore un moyen, déplorable , mais unique. Nous immolerons quelques-uns de nous à nos bourreaux, et ceux-là prendront sur eux les crimes de

LES HABTYRS. 203

tous. J'étais à la tète de votre association^ je crois de mon devoir de souffrir pour vous y mes amis. Choisissez encore parmi vous quelques-uns de nos frères^ ceux qui sont orphelins^ plus âgés ; non mariés; dont le sacrifice, en délivrant nos frères plus jeunes et plus utiles , fera saigner moins de cœurs en LJthuanie.

JEGOTA

Les choses en sont-elles donc venues à ce point?

JACQUES

Voyez comme Jegota s'est attristé! Il ignorait^ lui^ qu'il avait peut-être quitté sa maison à tout jamais.

FREIEND.

Jacques a laissé sa femme dans les douleurs de Tenfantement^ et cependant il ne pleure pas.

FEUX KOLAKOWSKl o^.

Pourquoi pleurerait-il?... Qu'il repde plutôt gloire à Dieu ! Si elle met au monde un fils> je lui prédirai son avenir. Donne-moi ta main; j'ai quelque talent en chiromancie et je te tirerai l'horoscope de ton enfant. ( n regarde sa maio. ) S'il est honnête homme sous le gouvernement moskovite, il fera infaillihlement connaissance avec les juges et la kibitka. Qui* sait, peut-être nous trouvera-t-il encore tous en prison. J'aime les fils; ils sont nos futurs compagnons.

JEGOTA

Êtes-vous ici depuis longtemps?

FREIEND.

Comment savoir les dates? Nous n'avons pas d'almanach et personne ne nous écrit. Le plus difficile est de savoir quand nous en sortirons.

SUZIN "4.

J'ai à ma fenêtre une paire de rideaux en sapin; impossible de distinguer le matin du soir.

FREIEND.

Demandez-le plutôt à Thomas , le patriarche de nos mi-

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sères; le plus criminel à leurs yeux ^^ il a été aussi le premier saisi : il nous a tons devancés dans cette prison , et il sera le dernier à en sortir. Il nous connaît tous^ il sait d'où, comment et quand chacun de nous est arrivé.

suzm.

Cest donc là M. Thomas? Je ne l'aurais jamais reconnu. Donnez-moi votre main. Vous ne m'avez pas remarqué dans le temps où votre amitié était bien précieuse, où de nombreux et intimes amis vous entouraient ; vous ne m'avez pas aperçu dans la foule : mais moi , je vous connaissais , vos efforts et vos souffrances pour nous sauver ne m'ont pas échappé. De ce momentje me ferai gloire de nos relations; et, près de rendre le dernier soupir, je dirai : « J'ai pleuré avec Thomas Zan ! i»

FREIENB.

Mais, au nom du ciel, à quoi bon ces larmes et ces soupirs ! Ne savez-vous donc pas que Thomas, étant libre, avait sur son front inscrit en grandes lettres le mot prison ? Aujourd'hui, dans un cachot, il se retrouve chez lui, il vit dans son élément; il était sur cette terre comme un cryptogame que les rayons du soleil flétrissent et dessèchent : et tandis que nous autres , tournesols humains , nous pâlissons, nous nous étiolons, lui se développe, fleurit et prospère. Mais aussi, Thomas a dû subir une cure à la mode, une cure qui fait du bruit, la cure de la faim.

JEGOTA

On vous fait donc mourir d'inanition ?

FREflBND.

On lui donne bien quelques aliments; mais si tu les voyais! L'aspect en est vraiment curieux, et il suffît d'en infecter les cellules pour empoisonner tous les rats et les grillons.

* LiUéralement : le plus fort brochet; il est aussi tombé le premier dans la nasse.

LES MABTYBS. 205

JEGOTA

Et comment pouviez-vous y toucher?

THOMAS ZAN

Pendant les huit premiers jours ^ je ne mangeai pas. Puis je goûtai^ et me sen^ défaillir; j'éprouvai des douleurs et des coliques pareilles à celles que produit le poison : et pendant quelques semaines je restai sans connaissance. J'ignore la durée de mes maux^ j'en ignore jusqu'au nom, car je n'eus pas de médecin pour les définir. Enfin, je me levai, je mangeai de nouveau, et mes forces revinrent; si bien qu'il me semble maintenant que j'étais fait pour vivre de cette nourriture.

FREIEND.

Croyez-moi, hors de la prison, c'est le monde des chimères. Celui qui a passé par ici a seul pénétré les secrets de la cuisine et du confortable en fait d'habitation; le bon ou le mauvais est un effet de l'habitude. Un Lithuanien demandait une fois, je ne sais plus à qui, au diable ou à quelque Pintzuk '^, pourquoi il se plaisait dans la boue : « J'y demeure parce que j'y suis fait',» fut sa réponse "5.

JACQUES

Mais comment peut-on s'y habituer !

FREIEflD.

En cela consiste tout l'ait.

JACQUES

Il me semble que je suis ici depuis huit mois, et cependant je n'en souffre pas moins.

FREIEND.

Mais aussi pas davantage?... Thomas en a pris tellement l'habitude qu'un air salubre pèserait sur sa poitrine , lui occasionnerait des vertiges. H oublie de respirer et ne quitte pas sa cellule. Si jamais on le chasse d'ici, sa détention se

* (Test ainsi qae l'on nomme les habitants de ces vastes marais que forment les sources de la Prypeç, aux environs de Pinsk.

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trouvera compensée par une économie sur le vin; car il n'aura qu'à humer un peu d'air pour se mettre en goguette *'6.

THOMAS ZAN

J'aimerais mieux vivre sons terre, endurer la faim, les maMies, le knout et, qui plus est, l'interrogatoire, que de vous avoir pour voisins dans une prison , fût-elle même moins dure que celle-ci. Les brigands ! ils veulent tous nous enterrer dans un même cercueil!

FBBIEND.

Comment! c'est vous qui nous pleurez? Nous sommes vraiment dignes de regrets, moi surtout! Je vous le demande, de quelle utilité est ma vie? En temps de guerre^ passe encore : j'ai quelque talent pour batailler, et j'exterminerais plus d'un kosak; mais durant la paix, que me servirait de vivre un siècle entier en donnant les Russes à tous les diables? Je mourrai, et tout sera dit. Libre, ma vie s'écoulerait inaperçue , comme la poudre et le vin de médiocre qualité. Aujourd'hui que le vin est sous le bouchon et la poudre sous les étoupes, détenu, j'ai la valeur d'une bouteille ou d'une cartouche; oui, libre, je m'éventrerais comme le vin d'un broc percé : je brûlerais sans bruit comme la poudre sur un bassinet ouvert. Mais si l'on m'entraîne chargé de fers en Sibérie, nos frères, les Lithuaniens, diront en me voyant passer : (c Voilà un npble sang ! voilà notre jeunesse qui périt ! Attends , brigand d'autocrate! attends, Moskalî"" ! » Un homme comme moi, cher Thomas, se laisserait pendre pour que ta vie se prolongeât d'un seul instant. Un homme comme moi ne sert sa patrie que par sa mort; je mourrais dix fois pour que tu ressuscitasses une seule, toi ou Konrad, le sombre poète qui nous prédit l'avenir comme un tsigane. (AKoofad). Je crois, puisque Thomas nous le dit, que tu es un grand poète. Je

* Voyez la note page £22.

t'aime^ toi; tu ressembles aussi aune bouteille : comme elle^ tu répaads tes chants^ tu exhales le sentiment^ l'enthousiasme. Nous buvons, nous aspirons, nous autres ; et toi, tu décrois, tu te dessèches ! (il prend la main de Konrad en essayant ses larmes — A Ttiomas et à Konrad.) Yous savez que je vous aime; mais on peut s'aimer sans pleurer. Ainsi, mes frères, séchez vos larmes; car, si une fois je m'attendriset me mets à gémir^ j'éteindrai le feu et ne ferai pas le thé. ( il prépare le thé. — Un moment de silence. ) l'abbé LWOV^iCZ , en montrant Jegota.

En vérité, nous faisons triste accueil à notre nouvel hôte. il est de mauvais augure, en Lithuanie , de pleurer un jour de bienvenue "7. Ne sommes-nous pas assez taciturnes le jour?... Ah! quel long silence!

JACQUES

Quelles nouvelles de la ville?

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